“black, chics et festifs”, quand M6 prend des airs de zoo humain

Lorsque j’ai vu le teaser du dernier Enquête exclusive, je ne me suis pas fait d’illusions, contrairement à certains de mes amis — une minorité — qui espéraient que “cette fois-ci, ce serait différent”. La suite a donné raison aux sceptiques. Il faut dire que le titre annonçait la couleur : “black, chics et festifs : secrets et succès des Africains de Paris”. Plus cliché tu meurs.

Le lundi qui a suivi la diffusion de “l’enquête” a vu ma timeline se remplir de réactions indignées, désabusées, en colère. Je ne comprends pas pourquoi. Espérer que les reportages grand public sur les noirs de France aient vocation à faire autre chose que de l’audience, c’est vite oublier d’où vient la représentation collective du noir en France, quelle est la source des principaux clichés sur ces communautés.

Il faut remonter à la fin du XIXe siècle, en 1877 précisément pour trouver l’origine des rapports qu’entretient le public français avec les “Africains”. Rapports perpétués par les médias qui empoisonnent l’imaginaire collectif en même temps qu’ils nourrissent la méconnaissance de nos peuples.

1877 est l’année de la première exposition coloniale en France, ce zoo humain où les badauds se pressaient pour observer ces animaux étranges venus d’ailleurs, parmi lesquels se trouvaient des humanoïdes tous noirs ravalés au rang de curiosités, indignes du statut d’êtres humains.

De 1877 à 1891, “Nubiens, Achantis, Hottentots, Somalis, Dahoméens” sont exhibés au Jardin d’acclimatation de Paris, créé en 1850, pour présenter les espèces animales et végétales issues des différentes parties du monde. La venue des peuples d’Afrique représente un épisode de l’histoire des “exhibitions de sauvages” qui se succèdent en Europe, à la fin du XIXe siècle, pour le plaisir d’un public nombreux qui vient satisfaire sa curiosité au contact de peuples si étranges par leurs langues, par leurs modes de vie qui fascinent et effraient tout à la fois. Ainsi en 1877, les “Zoulous” sont exhibés aux Folies-Bergères, ils y remportent un franc succès qui annonce déjà celui de la revue “Au Dahomey” au Casino de Paris en 1892. — Source (texte et image) : Gallica, voyages en Afrique

Mais tout cela remonte à si loin… N’est-ce pas ? Les zoos, les cirques, tout ça est bien fini… Non ? Il y a comme un doute… La condescendance du reportage, la négligence du travail d’investigation (si investigation il y a eu)… Tout ça rappelle vaguement quelque chose.

Enquête exclusive annonçait :

Ils sont « blacks », fiers de leurs origines et de leur réussite. Ils aiment le luxe, la fête et les signes extérieurs de richesse. Bienvenue chez les Africains de Paris ; une communauté surprenante, décomplexée et parfaitement intégrée. Tous revendiquent leur double appartenance : française et noire-africaine. Et de ces deux cultures, ils ont fait une force !
(…)
Entre modernité et respect des traditions, rêve et réussite, plongée dans la vie de cette nouvelle bourgeoisie africaine réputée pour son ambition et son incroyable appétit de vivre.

Ce que j’entends c’est : les ambitions des “blacks” et “(leur) incroyable appétit de vivre” se traduisent par leur appétit du luxe, des fêtes et l’arboration des signes extérieurs de richesse. Traduction ? Les Africains de France qui ont réussi se caractérisent par leur mauvais goût et leur arrivisme.

Il y a là une volonté de faire de l’audience en vendant de l’exotisme, du “bizarre”. Aucun véritable travail d’enquête, rien que des clichés faciles (Afrique = mèches, danses, bruit, sapes, château rouge, bling-bling et m’as-tu vu). Le passage sur les noirs américains m’a fait particulièrement sourire. Après tout, la différence fondamentale entre la communauté noire américaine et les communautés africaines ne se situe qu’à 54 ou 55 pays près, suivant les sensibilités politiques de chacun, autant de cultures que d’ethnies — le continent en compte plus de 2000. Ce qui se traduit dans les faits par plusieurs communautés africaines à Paris. La communauté sénégalaise et différente — et distincte — de la communauté camerounaise, et congolaise, et ainsi de suite. Le rapport ? Leurs bourgeoisies — puisque c’est de cela dont il est question — , diffèrent dans le rôle qu’ils se donnent vis-à-vis de la société, leur façon d’apporter à leur communauté et la façon dont ils se conçoivent.

Mais vous vous êtes dits “oublions leur diversité culturelle et versons dans leur uniformisation, après tout, tous les Africains de Paris se ressemblent !” Et vous savez quoi ? Vous avez presque raison. Les bourgeois africains sont si bien intégrés à la société parisienne qu’ils en sont ennuyeux. Ils ont écrivains, journalistes, banquiers, docteurs, entrepreneurs, avocats, … C’est du déjà vu, du connu. Nul exotisme, si ce n’est dans certains usages culturels (la nourriture en fait partie), mais là encore, c’est du réchauffé. Ce serait trop étrange de montrer des gens qui nous ressemble à la télé n’est-ce pas ? Casser le mythe de l’Africain clinquant toujours dans l’excès ? Pas question ! C’est mieux d’enchaîner une suite de stéréotypes qui encouragent les clivages, de mettre en scène une sorte de spectacle pour amuser la galerie, de perpétuer les clichés, de conforter le bon peuple français que “ces gens-là” ne leur ressemblent pas, si ? C’est tellement facile de ne pas se fouler, de resservir encore et encore la même soupe qui se vend si bien depuis plus d’un siècle… Après tout, elle a fait ses preuves, non ?

Monsieur de La Villardière, si j’étais vous j’aurais honte de porter ma carte de journaliste, alors que je ne suis visiblement qu’un amuseur public avide de faire du chiffre. La vérité vous indiffère, seule l’audience, sur l’autel de laquelle vous vous prostituez est votre sacerdoce.

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