Histoires du métro parisien #2

Les parents aux mille victuailles

Jeudi matin, 7h, le réveil résonnait dans la maisonnée. La mère se levait, se préparait, son mari l’attendait déjà sur le palier ; ils s’emparaient alors de leurs cabas et affrontaient la lumière du jour naissant au dehors. Jeudi, jour du marché.

A 8h, ils y étaient arrivés. Les deux parents faisaient partie de ces clients matinaux habitués et connus de la place. Tous les marchands les saluaient à leur arrivée. Heureuse routine du jeudi.

Les deux parents aimaient commencer par les fruits et légumes. Tandis que la mère reniflait avec satisfaction les produits, le père pesait chaque fruit dans ses deux mains. Il leur fallait déterminer le plus goûteux, le plus juteux, le plus délicieux.

Les parents se souvenaient qu’à 5 ans, leur enfant ne mangeait que des fraises. Il adorait les fraises. Alors ils en achetaient une barquette.

Ils se souvenaient également qu’à 10 ans, leur enfant rêvait de mangues. Il raffolait des mangues. Alors ils en choisissaient parmi les plus grosses.

Ils se souvenaient enfin qu’à 15 ans, leur enfant exigeait des pommes vertes. Il n’aimait que les pommes vertes. Alors ils en achetaient alors un sac.

Et c’était ainsi que s’amoncelaient dans leurs cabas des fruits divers et variés, écrasés ensuite par des légumes, qui s’entassaient les uns au dessus des autres. Toutes les couleurs étaient à l’honneur et se mélangeaient dans un désordre harmonieux ; car la mère tenait à ce que leur enfant ait chaque jour plus de cinq couleurs dans son plat. “Ca porte bonheur” s’exclamait-elle à son mari, les lèvres frémissant de malice.

Puis, chez le poissonnier, le père toisait avec son air de grand homme les différents poissons qui se présentaient à lui. Il s’en approchait, les reniflait, puis se pinçait le nez dans un « Il n’est pas frais. » Alors il remarquait les pinces de crabe qui séchaient un coin. Le luxe qu’ils adoraient s’offrir à la maison, pour les grandes occasions. L’argent brûlant dans son portefeuille, il décida d’en faire la surprise à leur enfant.

Chez le boucher, la mère examinait chaque pièce de viande avec de grands yeux et demandait toujours à vérifier le poids. Elle cachait son petit sourire en coin en imaginant la vigueur des bœufs qui allait se transmettre à leur enfant, et la sauce avec laquelle elle allait retourner les côtelettes de porc, et la cuisson tendre du magret de canard.

Parfois, il leur arrivait de s’énerver l’un contre l’autre pour des petites broutilles. Aliment trop cher, cabas trop lourd, peur du gâchis. La mère voulait tout acheter, le père contrôlait les dépenses. “C’est trop cher” la réprimandait-il. Et elle s’indignait, la poitrine gonflée de ce sentiment de révolte, d’indignation, d’injustice face à une autorité extérieure. Alors on les voyait tous les deux, face à face, élevant la voix, déterminés à ne pas céder, résolus à avoir le fin de mot de l’histoire. Je ne savais qui l’avait, ce jour-là, mais j’aimais à croire qu’ils étaient parvenus à un consensus.

Car is avaient pris ce jour-là le métro de 11h pour retrouver leur enfant, avec leurs cabas pleins à craquer. Je m’étais assise par hasard à leurs côtés, et j’avais deviné sous la forme des cabas les contours de tel ou tel aliment. Je voyais, par un coup d’œil furtif jeté par-dessus leurs épaules, à travers une légère ouverture d’un de leurs cabas, des victuailles qui réveillaient mon appétit.

J’avais été attendrie par leur visage rayonnant, par leur sourire qui irradiait le wagon entier, par cet air de satisfaction qui présageait quelque bonne heure.

Le père regardait sans cesse sa montre, comptait le nombre de stations restantes, et tapait du pied d’impatience. La mère posait, elle, sa tête contre son épaule tout en agrippant fermement son cabas.

Jeudi, c’était le jour où ils déjeunaient avec leur enfant. Comme celui-ci habitait à l’autre extrémité de Paris pour ses études et était trop occupé pour penser à bien se nourrir, ils faisaient le plein des courses, afin qu’il ne manquât de rien, et ils arrivaient un peu en avance, de sorte que le repas était prêt lorsqu’il rentrait.

Ainsi, jeudi, c’était le déjeuner le plus joyeux de la semaine avant le week-end, où ils étaient à nouveau réunis et rigolaient et déjeunaient avec appétit, entre diverses anecdotes saugrenues et farfelues qui avaient ponctué leur semaine.

Alors que la mère me confiait cette routine heureuse — je m’étais permise, tenue par la curiosité, d’engager une conversation avec celle-ci — je sentais une certaine chaleur envahir mon corps et pensais à mes propres parents. Je pensais à leurs propres habitudes pour me faire plaisir. A toutes leurs attentions et précautions afin que je n’aie jamais à manquer de rien et garde une bonne santé. A leurs petites surprises qui ne manquaient jamais de m’arracher plusieurs fous rires. Je me mis à songer à leur dévouement.

Et lorsque les deux parents descendirent du métro, je leur souhaitais la bonne journée. Puis je me surpris à les imaginer, rentrant le soir, tout émoustillés encore de leur journée, après des saluts prolongés sur les quais avec leur enfant, assis l’un contre l’autre, les cabas vidés dans les bras, la main du père saisissant celle de sa femme, et leurs yeux qui se fermaient avec émotion au-dessus d’un doux sourire.

Tendresse et amour des parents pour leurs enfants.

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