Qu’est-ce qu’un chef d’oeuvre ?

« Le chef-d’oeuvre est un modèle que l’on peut reproduire, mais cela ne sert à rien. » Charles Dantzig

Il est toujours amusant de se rendre compte à quel point chacun peut avoir une perception, une réception différente d’une oeuvre d’art. “Ce tableau est magnifique!” a-t-on parfois envie de partager — mais quelle déception alors, lorsque notre interlocuteur nous gratifie d’un Mmh ingrat ! Quelle joie au contraire, lorsque celui-ci confirme avec des yeux grand ouverts et un silence presque religieux !

Prenons l’impressionnisme par exemple : certains lui reprocheront un surplus de formes et de couleurs, de couches et surcouches qui se mélangent en des lignes indisctinctes ; d’autres au contraire y verront une harmonie indéfinissable et s’émerveilleront devant la clarté et l’éclat des pastels, la sérénité des paysages, voire même le parfum de la nuit, de l’aube ou des fleurs qui semblent s’en échapper.

Combien ne se sont d’ailleurs pas arrêtés devant le Soleil couchant sur la Seine de Monet, subjugués par l’orangé de l’astre qui se réverbère sur les eaux paisibles du fleuve ?

Plusieurs n’hésitent pas non plus à s’asseoir simplement devant le tableau — il n’est pas anodin qu’un banc ait été mis à disposition à cet effet, afin de le contempler allègrement.

Eh oui, parfois, “on aime ou on n’aime pas”

pourrait-on résumer simplement. Mais ne serait-ce pas là une réponse trop naïve et réductrice ? En effet, il y a bien des tableaux qui sont considérés comme de purs chefs d’oeuvre : mais comment déclarer universellement qu’un tableau est objectivement un chef d’oeuvre lorsque le goût est subjectif ? Question de technique ? De goût minimum universel ?

Devrait-on penser comme Pissaro, écrivant à son fils à propos de Cézanne :

“Les seuls qui ne subissent pas le charme, sont justement des artistes ou des amateurs qui par leurs erreurs nous montrent bien qu’un sens leur fait défaut.”

et penser ainsi qu’on a un sens, inhérent à chacun d’entre nous, capable de détecter que l’on est là face à un chef d’oeuvre ?

Ou se contenter d’une définition qui ne se mouille guère, comme celle de Wikipédia : “Un chef-d’œuvre est une œuvre accomplie en son genre”, ou celle du Larousse : “Ouvrage capital et supérieur dans un genre quelconque ; la meilleure œuvre d’un auteur” ?

Plusieurs bouquins prennent le temps aujourd’hui d’expliquer différents types de chefs d’oeuvre, de la peinture au cinéma d’animation, jusqu’aux chaises design de Philippe Starck, preuve que la question n’est pas anodine.

Mais pour moi, apprécier un tableau, c’est, selon le sens étymologique du verbe, lui accorder de la valeur : c’est-à-dire que ce tableau représente quelque chose pour nous, il nous fait quelque chose.

Tout simplement, un chef d’oeuvre ne laisse pas indifférent.

Et s’il ne nous laisse pas indifférent, c’est qu’il nous fait réagir. Et si on réagit, ça se voit. C’est alors que j’ai voulu voir l’attitude des autres devant des tableaux que je considérais comme ou non des chefs d’oeuvre : je me suis mise à observer les personnes autour de moi au musée. Quels regards portent-elles ? Quelles critiques donnent-elles ?

Certains s’émerveillent, s’avancent, reculent, se posent. D’autres bâillent, jettent un coup d’oeil, détournent le regard, continuent leur chemin. Il y a une pléthore de réactions différentes. Et pourtant, elles ont toutes quelque chose en commun lorsque ces personnes passent devant ce qui est réputé un chef d’oeuvre.

Elles s’arrêtent.

Elles considèrent un instant.

Elles hochent la tête.

Elles comprennent.

C’est peut-être ça, le moment où on voit qu’on est face à un chef d’oeuvre. Il n’y a pas de mots, on le comprend.

Et c’est une compréhension à différentes échelles :

  • on comprend littéralement l’oeuvre, à notre manière : elle nous procure une émotion indéfinissable, nous remue de l’intérieur, nous bouleverse, une osmose troublante naît entre ce tableau et moi. Généralement, ces personnes restent quelques temps devant le tableau, immobiles, captivées, le regard fixe et pourtant perdu quelque part dans l’oeuvre.
  • on comprend que le tableau a quelque chose de spécial : il est beau, esthétique, particulier, “magnifique” ou “étrangement parlant”, on l’aimerait bien chez soi. Le degré d’appréciation est moindre : ici, le spectateur laisse échapper une exclamation, montre le tableau à son ami, regarde ou vérifie le nom de l’artiste, prend éventuellement une photo, puis continue son chemin avec un sourire
  • on comprend qu’il y a là une technique hors du commun : le souci du détail, la finesse des coups de pinceaux, l’harmonie des couleurs, la perfection des traits, ces lignes de main délicates, ces plissés de velours élégants… Les gens s’approchent, observent le tableau sous différents angles, s’arrêtent à des détails, et hochent la tête pour marquer un certain respect.

Cette compréhension, c’est peut-être le minimum universel qu’il nous faut pour s’accorder sur les chefs d’oeuvre.

Ainsi Mona Lisa demeure-t-elle un chef d’oeuvre :

On comprend qu’il y a quelque chose d’indescriptible dans ce sourire énigmatique, qui attire notre attention sans qu’on puisse s’en détacher.

On comprend qu’il y a quelque chose de particulier dans ces yeux, dans ce regard qui nous suit.

On comprend qu’il y a une peinture irréprochable, avec notamment une technique novatrice, le sfumato, d’utilisée.

Mais pour moi, un des critères les plus déterminants d’un chef d’oeuvre qui complète cette compréhension, c’est quand on ressent le besoin d’en parler. Et ça aussi, je l’ai beaucoup observé : c’est ce que j’appelais le partage.

On a une émotion, on la sent, mais on ne s’arrête pas là : on essaye de l’intelligibiliser, on choisit ses mots, parce qu’on sait que c’est important. Et je m’en suis d’autant plus rendue compte lorsque mon compagnon, d’ordinaire peu intéressé par la peinture, m’a tirée par le bras pour me montrer un tableau, me répétant “J’ai vu un chef d’oeuvre.”

Et effectivement, c’en était un. Portrait de Julie Mottez par son mari, Victor Louis Mottez. On s’est assis devant. Et là, j’ai découvert en mon compagnon une loquacité nouvelle : il me racontait comment il voyait le tableau. Ses ressentis. Son épatement devant le noir intense sur fond noir. Sa sensibilité aux épaules rentrées de la femme, qui semblait jouer avec ses mains, sans savoir où les mettre, ce geste trahissant une certaine gêne, une timidité envoûtante, une brèche dans l’intimité. “Le peintre a capturé un instant. Ca n’a rien à voir avec tout ce que j’ai vu jusqu’à présent.”

C’est peut-être ça, finalement, l’étape ultime du chef d’oeuvre : ce “ça n’a rien à voir avec tout ce que j’ai vu jusqu’à présent”. On comprend qu’il y a une rupture. Et il nous faut alors le clamer haut et fort pour que les autres le comprennent à leur tour.

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