Sans Les Républicains, on pourrait avoir une Assemblée quasi paritaire (version longue)

La France est notoirement mauvaise à faire élire des femmes au Parlement. Dans ce domaine, elle est aujourd’hui classée 63ème mondiale (juste devant le Honduras et le Turkménistan), et ce malgré les efforts en tout genre entrepris ces dernières décennies.

Selon la composition actuelle de l’Assemblée Nationale (7 sièges n’ont pas fait l’objet d’une élection partielle). Source

Mais il y a de l’espoir ! Avec la fin du cumul des mandats et l’arrivée de nouvelles forces politiques qui disent encourager fortement les candidatures féminines, la parité effective n’a jamais semblé aussi proche. Cela veut-il dire qu’on va régler le problème de la parité à l’Assemblée le 18 juin prochain ?

Pas exactement, mais la prochaine Assemblée sera plus proche de la parité qu’on ne l’imagine. Sur les cinq principales forces politiques, deux si ce n’est trois se dirigent vers des groupes réellement paritaires. Cela serait une avancée spectaculaire. La mauvaise nouvelle, en revanche, est que le FN, et surtout les Républicains, seront probablement la seule chose qui nous séparera d’une Assemblée paritaire.


L’inégalité d’investiture

Avant toute chose, comment mesure-t-on la parité ? On peut par exemple regarder si les partis, sur les candidatures déjà annoncées, ont investi 50 % de femmes :

Hommes et femmes investies à l’échelle nationale par les principaux partis au 15 mai 2017. Partis classés par ordre croissant de pourcentage de femmes. Source

Tous les partis sont proches de 50 %, à l’exception spectaculaire des Républicains. Le fait que Les Républicains soient les seuls à investir largement moins de femmes que les autres est un vrai problème, et pas seulement en termes d’image : investir près de 50 % de femmes à l’échelle nationale est littéralement le minimum légal.

Les partis sont tenus, aux élections législatives, de respecter la quasi-parité à l’échelle nationale ; sinon, c’est l’amende. L’UMP, pour la législature actuelle, avait été sévèrement épinglée, et avait dû renoncer à 64 % (!) de son financement lié aux législatives. Les partis ont des raisons financières puissantes d’avoir une moitié de femmes candidates. En d’autres termes, pour ne pas investir 50 % de femmes en 2017, il faut quasiment le vouloir.

Au-delà de LR, il existe un paradoxe au niveau national : depuis 2012, les partis doivent présenter autant de femmes que d’hommes, et malgré cela l’Assemblée Nationale reste largement masculine. Cela est assez simple à expliquer. Les partis investissent bien 50 % de femmes, ils les investissent simplement dans des circonscriptions plus difficiles à remporter. (Par exemple, chez Les Républicains, c’est un homme qui est investi à Versailles, et une femme à Saint-Denis.) C’est, en somme, une inégalité d’investiture. Elle est pernicieuse, invisible, et très efficace. Comment peut-on la mesurer ?

Comment peut-on mesurer cette inégalité d’investiture ? La manière la plus simple est de prendre, pour chaque parti, les scores moyens du candidat à la présidentielle dans les circonscriptions où des femmes se présentent, et les scores moyens de celles où des hommes se présentent. Les scores des candidats au premier tour des législatives sont en effet fortement corrélés aux scores du candidat du même parti au premier tour de la présidentielle. Le score du 23 avril donne donc une bonne idée du niveau de difficulté de la circonscription, et permet de les comparer entre elles. (Le fait qu’un député soit sortant influe aussi sur la difficulté de la circonscription, mais, dans la mesure où cette influence est dure à quantifier, on ne prendra pas ce facteur en compte. Il en est de même pour la place du candidat du parti au premier tour de la présidentielle.)

La différence normalisée, ici, est la différence en points divisée par le score masculin. (Une différence d’un point si le score de base est de 25 % n’est pas aussi importante que si le score de base est de 7 %.)

Ce que montre ce tableau est que, par exemple, les candidates du Front National ont été investies dans des circonscriptions où Marine Le Pen a fait en moyenne 20,5 % des voix, et les hommes dans des circonscriptions où elle a fait en moyenne 21,9 % des voix. Les femmes investies par le FN ont donc un désavantage électoral moyen de 6,4 % par rapport à leurs congénères. Et cela malgré la parité au niveau national ! On remarque cette tendance pour tous les partis : même EM, qui se défend d’investir autant de femmes que d’hommes dans les circonscriptions gagnables, affiche une inégalité de plus de 2 %.

Pour être franc, ce moyen d’analyser la parité chez les candidats aux législatives est un peu brut de décoffrage. Il ne tient pas compte du fait que peu de ces candidats vont être élus. Ce qu’il faut plutôt analyser, ce n’est pas la composition de toutes les circonscriptions, mais la composition des circonscriptions gagnables.

Comment détecter la fausse parité visuellement

Imaginons un parti politique à la fois assez machiste, et cependant suffisamment malin pour comprendre qu’il faut afficher la parité dans les listes. Appelons-le, disons, le PMA (le Parti Masculiniste Astucieux).

Le PMA va donc s’arranger pour qu’il y ait autant de femmes que d’hommes investis tout en pipant les investitures. Dans ce scénario, la circonscription la plus facile à gagner aura 90 % de chances d’être représentée par un homme, et 10 % par une femme. À l’inverse, la circonscription la plus difficile à gagner aura 10 % de chances d’être représentée par un homme, et 90 % par une femme. Et les probabilités évoluent de manière régulière entre ces deux pôles. Qu’est-ce ça donnerait ?

Si on tire au sort le genre des candidats selon ces principes, on obtient le graphe de couleur rouge foncé (le scénario 10%). Dans cette simulation, par exemple, il y aurait seulement 15 % de femmes dans les 100 meilleures circonscriptions (les plus à gauche). Mais le PMA arriverait quand même à une égalité femmes/hommes sur l’ensemble des candidats ! Et, vu qu’il n’obtiendrait qu’un faible nombre de députés de toute manière, la proportion de femmes dans leur groupe parlementaire restera faible.

On peut jouer avec les scénarios. Si le PMA décide que la circonscription la plus gagnable a 40 % de chances d’être portée par une femme (que de mansuétude), on obtient le graphe orange. Et si le PMA a vraiment envie de nous troller et faire passer tous les hommes avant les femmes, on obtient le graphe noir. Si la parité est parfaitement respectée, on obtiendrait quelque chose comme la ligne verte : quelque chose qui bouge un peu au début, et qui se stabilise très rapidement autour de 50%.

Voilà à quoi ressemblent graphiquement la vraie et la fausse parité. Voyons de ce qui en est chez nos partis.

Précision méthodologique

J’ai déterminé la “gagnabilité” des circonscriptions en me basant sur le score du 23 avril. Ce qui veut dire par exemple que la circonscription la plus facile pour les Républicains est celle où Fillon a obtenu son meilleur score. Les scores des candidats au premier tour des législatives sont en effet fortement corrélés aux scores du candidat du même parti au premier tour de la présidentielle. (Le fait qu’un député soit sortant influe aussi sur la difficulté de la circonscription. Il en est de même pour la position du candidat du parti au premier tour de la présidentielle. Dans la mesure où ces influences sont dures à quantifier, on ne prendra pas ces facteurs en compte.)

La parité FN s’apparente à de l’esbrouffe

Le Front National n’a apparemment jamais revendiqué la parité comme une valeur cardinale. Heureusement pour eux : leur courbe ressemble à quelque chose entre notre scénario 40 % et notre scénario 10 %. Le manque de parité est particulièrement frappant dans les premières dizaines de circonscriptions, les seules véritablement à la portée du FN : il est peu probable que le groupe FN puisse dépasser les 40 % de femmes. Le graphique tend à suggérer que le FN ne veut qu’éviter de perdre des subventions, mais laisse quand même les circonscriptions gagnables majoritairement à des hommes.

La parité France Insoumise est un peu en trompe l’oeil

En apparence, la France Insoumise respecte bien la parité réelle. La proportion de femmes se stabilise autour de 45 % vers les 100 circonscriptions, et converge vers les 50 % à partir des 200. Il y a une différence entre circonscriptions gagnables et le reste, mais, à 45 %, c’est relativement minime. Le problème, néanmoins, est que le plafond de la France Insoumise semble bas, voire très bas : non seulement leur groupe ne sera vraisemblablement pas véritablement paritaire, mais si la France Insoumise ne remporte que leurs meilleures circonscriptions, ils risquent de se retrouver avec très peu de femmes.

Le PS et En Marche sont les leaders en termes de parité réelle

Le PS a une courbe qui a l’air vraiment paritaire, même si leur plus faible proportion de femmes est aux alentours des 60 députés, score qui leur semble être promis. J’ai même du changer l’échelle des ordonnées pour pouvoir la représenter ! EM dépasse assez rapidement la barre des 45/50 %, garantissant une parité réelle dès les 60 premières circonscriptions. Dans la mesure où En Marche récoltera vraisemblablement plus de 70 députés, leur groupe parlementaire sera probablement assez proche de la parité.

Les Républicains sont vraiment à la traine

Les Républicains ne sont même pas proches d’une parité effective. D’abord, les 22 circonscriptions où Fillon a fait ses meilleurs scores sont quasiment toutes tenues par des hommes (à l’exception de NKM et Brigitte Kuster). Mais surtout, la proportion de femmes dans les circonscriptions ne décolle pas jusqu’à la 200ème, qui est vraisemblablement le score moyen des Républicains. (Évidemment, le fait qu’ils aient beaucoup de députés sortants hommes n’arrange en rien, même si le PS a apparemment su dépasser cette contrainte.) En d’autres termes, LR est plus ou moins condamné à avoir un groupe parlementaire composé seulement d’un quart de femmes.

Une projection (approximative) de la prochaine Assemblée

Tous ces graphes n’ont vraiment de sens que si on prend en compte les rapports de force aux législatives. Faisons donc une projection de répartition de sexes en se basant sur deux projections de sièges différentes. La première est basée sur les chiffres de l’institut Opinion Way, et l’autre sur les chiffres du simulateur d’Anthony Veyssière. Au vu de l’incertitude autour des législatives, ces projections sont très grossières et approximatives, mais elles montrent deux tendances suffisamment claires pour être soulignées.

Projection basées sur les projections en sièges d’Opinion Way. J’ai volontairement choisi un score plus faible pour LR, car la projection Opinion Way comprend LR et UDI. L’addition des sièges est aussi en-dessous de 577.
Projection basées sur les projections en sièges du simulateur interactif d’Anthony Veyssière.

D’abord, on s’oriente vers à peu près 40% de femmes à l’Assemblée, soit une progression de plus de 13 points. D’autre part, le PS et EM auront vraisemblablement des groupes quasi-paritaires, ainsi que la France Insoumise si ils sont capables de dépasser un certain seuil. Mais surtout, les Républicains et, dans une moindre mesure le FN, plombent les scores de la parité dans ces projections. Si on les retire du jeu, on obtient des assemblées quasi paritaires.

Dans quelle mesure est-ce grave ? Revenons au classement de tout à l’heure, et voyons ce que la France donnerait dans ce celui-ci avec ou sans le plombage des Républicains (dans les scénarios les plus défavorables):

  • Assemblée actuelle : 26,3 % — 63ème mondiale
  • Assemblée simulée : 39,6 % — 14ème mondiale
  • Assemblée simulée sans LR : 48,4 % — 4ème mondiale

La conclusion est simple. En termes de parité électorale, les Républicains sont ce qui sépare une bonne Assemblée Nationale d’une Assemblée championne mondiale.

Pour être clair, dans l’ensemble, ces investitures me rendent optimistes sur la parité au Parlement. La perspective d’une Assemblée Nationale à 40% de femmes est évidemment enthousiasmante. Si cela est confirmé, le chemin parcouru en 10 ans (grâce à des efforts venant des deux côtés de l’échiquier politique : c’est la droite qui a fait voter la loi sur la parité à l’échelle nationale) serait formidable. Une Assemblée proche de la parité s’ajouterait à des assemblées départementales et régionales qui sont déjà paritaires, malgré les imperfections que cela cache. Mais le fait de voir un parti nous empêcher d’être un modèle mondial en termes de parité est très frustrant.

Merci à Étienne Barraud, Matthieu Cravatte, Raphaël Charpentier, Marine Doux, Anne Mebazaa et Louise Villeneuve pour avoir relu des brouillons de cet article.

Merci à Alexandre Léchenet pour les données PS, LR et FN, et pour m’avoir laissé envahir son repo GitHub.

Sceptique ? J’ai mis les données utilisées sur GitHub. Et cette fois, j’ai même mis un tableau Excel récapitulatif, donc pas d’excuse pour ne pas vérifier !

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