Grille de lecture du stand-up pour débutants enthousiastes
Ou comment passer pour un snob dans un domaine dont tout le monde se fiche.
Tout est parti d’un échange en DM sur Twitter, au cours duquel mon bavard interlocuteur a eu la folle idée de me dire :

Cette question a suffi pour que je me livre à un exercice qu’affectionnent tous les twittos : lui expliquer pourquoi il avait tort. Et puisque la seule chose que j’aime davantage qu’avoir raison c’est avoir raison publiquement (et aussi puisque lui et d’autres me l’ont demandé), cet article est né.
Précisons qu’il s’agit bien sûr pour une bonne part d’opinions personnelles avec toute la subjectivité qui va bien. Il n’y a pas de magistère du stand-up et chacun est libre de ses pensées sur la question. Même si mon avis est tout de même meilleur que celui des autres.
C’est quoi déjà le stand-up ?
Passage obligé par la case définition. Vous recevez F. 20 000.
Une forme particulière de spectacle d’humour seul-en-scène. L’originalité, c’est que l’artiste s’y exprime à la première personne, en son nom propre. Il n’y a pas de quatrième mur comme au théâtre, on s’adresse directement au public. Pas non plus de personnages donc, de costumes ou de jeu au sens où on l’entend habituellement.
Ça n’aurait pas d’intérêt de faire ici un historique du medium alors disons simplement qu’il nous vient du continent américain où il est pratiqué avec talent depuis longtemps, et qu’en France on n’en voit vraiment que depuis les années 2000 (à de rares exceptions près, passons).
La différence avec les formes d’humour pratiquées jusque là peut sembler anecdotique mais elle change tout. Si vous en doutez, imaginez quelqu’un qui ne boive que rarement de l’alcool et qui dirait à un amateur de bières artisanales qu’au fond c’est à peu près pareil que du cidre. Ne soyez pas cette personne et accordez-moi pour l’instant le bénéfice du doute. La suite devrait vous convaincre qu’il y a dans le stand-up (au moins) une dimension supplémentaire aux formats traditionnels de spectacle.
Attention, ça ne veut pas dire que le stand-up c’est toujours bien et le reste jamais. D’ailleurs j’aime bien le cidre. C’est juste pas pareil.

Comprendre la structure d’un spectacle de stand-up
Parce qu’il n’y a pas que les grenouilles qui soient amusantes à disséquer.
Pour pouvoir discerner ce qui peut être analysé dans du stand-up, il convient de savoir comment ces spectacles sont construits.
Mettons tout de suite à part un sous-genre de stand-up qu’on appelle la one-line et qui consiste à enchaîner des vannes très efficaces en changeant de sujet pratiquement à chaque fois avec la structure : introduction/chute/rire. On va parler plutôt de la façon dont marchent les autres spectacles, qui constituent 90% des cas.
Le stand-up, c’est surtout de l’humour d’observation. L’artiste choisit un sujet et prend du recul dessus en dégageant ce qui a un potentiel comique. Typiquement, ça va se manifester par des phrases du style :
Je sais pas si vous avez remarqué, mais… [insérer ici une situation absurde du quotidien]
L’observation n’a pas à être très drôle pour elle-même, mais elle a un potentiel. C’est ce qu’on appelle la prémisse. Elle n’est donc pas censée déclencher beaucoup de rires (même si souvent, l’ambiance du spectacle aidant, le public peut rire dès la prémisse). Son rôle est d’ouvrir une réflexion et de préparer à la suite. D’ailleurs il n’est pas rare de voir deux artistes avoir la même prémisse sans que cela ne constitue un plagiat.
La suite, ce sont les punchlines. Une punchline peut être une phrase ou un geste, un regard voire un jeu. À moins que le spectacle ne soit en construction ou que l’artiste n’ait une difficulté particulière, elle est systématiquement suivie d’un rire du public de façon quasi mécanique, car elle a été taillée pour. Une seule prémisse va donner lieu à plusieurs punchlines (sauf pour la one-line, donc), en général par ordre croissant de puissance. Ces punchlines peuvent amener de façon quasi-naturelle à la prémisse suivante, et on repart pour un tour.
Illustrons notre propos avec un extrait d’un spectacle de Louis C.K., qui est probablement l’artiste de stand-up américain le plus connu (disclaimer : il est accusé depuis l’année dernière de harcèlement sexuel auprès de plusieurs femmes). Ça dure cinq minutes et c’est en anglais sous-titré français :
Ici, on a d’abord une prémisse, à savoir : les gens sont plus agressifs en voiture. Cette observation est instantanément étayée par un exemple personnel : j’ai insulté en bagnole un type qui ne m’avait presque rien fait.
Puis il enchaîne plusieurs punchlines mêlant phrases bien tournées et jeux de scène. Super efficace.
Et on arrive à l’observation suivante : finalement, je ne suis pas une aussi bonne personne que je ne le pense. Observation qui va conduire à la prémisse : si le meurtre était légal, je tuerais probablement des gens. Prémisse de type What if…, permettant d’imaginer plein de situations dans un univers alternatif (ici, où le meurtre est légal). C’est un ressort comique classique.
À nouveau d’excellentes punchlines et c’est fini sur ce sujet.
Et du coup , à part le rire ?
Les facteurs qualité de l’évaluation d’un spectacle comique conformément à la norme ISO 9001:2015.
En premier lieu, on peut parler de la qualité des sujets traités. Les blagues sur les consignes de sécurité dans les avions c’est drôle quand on est dans les années 80, mais c’est un peu triste quand c’est Gad Elmaleh en 2005. Moi j’attends qu’on me parle des transgenres, de Twitter, des SDF dans le métro, bref, de sujets puissants, qui me posent question. Je veux être concerné par le spectacle.
Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de place pour de l’humour sur des sujets plus légers, plus familiaux. Mais on peut rester dans du clean work sans forcément parler de choses éculées.
Deuxièmement, la qualité des observations. Si vous avez remarqué que les consignes de sécurité donnent l’air ridicule aux hôtesses, félicitations, vous êtes un enfant effectuant son premier vol (cet exemple me tient à cœur tellement j’en ai marre des blagues d’avion). Avec ça, on est loin du niveau d’une observation originale qu’on serait en droit d’attendre d’un professionnel. Le métier d’humoriste est de scruter le quotidien à la recherche de bizarreries, de remettre en question des choses qui ne nous interpellent pas encore. Pas de montrer ce qui saute aux yeux.
Ensuite, la qualité de l’analyse. Je vous ai un peu simplifié tout à l’heure en ne parlant que d’observations dans la prémisse sans parler d’analyse. On l’a vu dans l’extrait avec Louis C.K., à un moment donné il conduit son raisonnement jusqu’à une conclusion qui sonne comme une blague mais qui est une vraie opinion, au moment où il réalise que notre morale est bien fragile et ne tient plus dès que nous nous croyons invincibles.

Si vous regardez un bon spectacle de stand-up, normalement vous devriez changer d’avis sur un truc ou deux. Et pendant quelques semaines, chaque fois que vous serez confrontés à une situation évoquée pendant le spectacle, vous devriez vous dire “il/elle avait absolument raison et je ne m’en rendais pas compte jusque là, avec ce nouvel angle tout est changé”. Comme des fables de La Fontaine du XXIe siècle.
Une autre dimension vraiment propre au medium est la sincérité du texte. En théorie, en stand-up, on parle de soi. C’est dans l’ADN du truc. Le fait de parler à la première personne demande d’être sincère, de ne pas jouer un rôle.
Reprenons Gad. (Bon, puisque je lui tape un peu dessus, je précise que c’est un comédien vraiment exceptionnel dans son énergie, son jeu de scène, et qu’il a fait pas mal de choses impressionnantes dans sa carrière. Il devrait juste embaucher un ou deux meilleurs co-auteurs.)
Gad Elmaleh est riche. Il est célèbre. Il est sorti avec des femmes incroyables : actrices, danseuses étoiles, présentatrices télé. Il a même été pendant quatre ans avec une princesse de Monaco. Avec un CV pareil, il devrait avoir de la matière pour parler de tous ces sujets, ça serait très original et sans doute passionant ! Et dans ses spectacles, il raconte des anecdotes où il va faire ses courses ou nager à la piscine municipale. Non, Gad. Tu ne fais pas tes courses, tu paies quelqu’un pour les faire à ta place pendant que tu nages dans ta propre piscine. Et ça ne fait rien, tu as le droit, mais sois sincère et parle de ce que tu vis, c’est là que ça deviendra vraiment bon et nous on n’attend que ça.
Donc, sincérité. On peut tricher un peu, bien sûr, mais pas prendre les gens pour des jambons.
On en arrive enfin à parler d’humour, avec la qualité des punchlines. Une bonne punchline satisfait plusieurs critères :
- Elle est drôle.
- Elle est brillante, originale et surtout recherchée. Si vous êtes vous-mêmes habitué·e à faire des blagues, il vous arrive sans doute fréquemment de deviner quand quelqu’un vous en raconte une comment elle va se terminer. Sur Twitter ou à l’oral ce n’est pas bien grave. En revanche, en stand-up, je trouve inacceptable de deviner dès la prémisse toutes les punchlines. Un bon artiste, à l’écriture, il va noter à partir de sa prémisse les trois premières blagues qui lui viennent et les jeter. Puis, faire pareil avec les huit suivantes. À partir de la douzième il peut garder.
- Elle est maîtrisée. Le ton, le rythme, le vocabulaire, les gestes, tout doit être parfait et précis. Le plus important c’est le timing, mais le reste n’est pas à négliger. On rejoint le point 1 bien sûr mais c’est bien d’apprendre à apprécier tout ces aspects. Si vous voulez des exemples de timing comique bien maîtrisé, je vous invite à (re)regarder tous les épisodes de Bref, et surtout de Bloqués.
D’autre part, une blague est meilleure quand elle ne fait pas dans la facilité. C’est une chose d’utiliser un ressort comique classique, c’en est une autre de se complaire dans des mécaniques de tarte à la crème pour dissimuler un texte un peu faiblard.
Voici une liste non-exhaustive des trucs qui marcheront toujours pour obtenir un rire mais qui sont un renoncement à toute forme d’amour propre :
- les perruques
- les accents
- les grimaces
- les grands gestes
- les cris
- les gros (comprenons-nous bien, on peut être gros, on peut parler des gros, on peut faire des vannes sur le sujet, mais le “c’est drôle parce qu’il est gros”, laissons-le dans les comédies des années 80)
La gestion du public est un élément important du stand-up. Comme il n’y a pas de quatrième mur, l’artiste ne peut pas être aveugle à ce qui se passe du côté du public, surtout dans une petite salle. Un cri, une personne qui sort pendant le spectacle, un petit accident : il doit réagir et le faire bien. C’est difficile car on quitte le territoire de l’écriture pour s’aventurer dans le domaine de l’impro, mais c’est indispensable.
Les spectacles contiennent souvent une part de crowd work, c’est à dire une séquence d’interaction avec le public : on va faire monter quelqu’un sur scène pour parler avec lui, ou improviser cinq minutes sur le drôle de chapeau de cette dame au troisième rang. C’est un super baromètre du talent naturel de l’artiste. Par contre, cette séquence est quasi systématiquement coupée des captations du spectacle, car elle est très plaisante pour ceux qui sont dans la salle, mais assez pénible pour ceux qui sont devant leur télévision.
Ce point est l’un des plus difficiles à expliquer, et l’un des plus importants pour moi : la gestion de l’énergie et de l’atmosphère de la salle.
J’ai un faible très très prononcé pour ceux qui arrivent à rendre une salle déchaînée et à la garder dans un contrôle absolu en parlant tranquillement les bras le long du corps. Le fait de crier et de beaucoup se déplacer pour le même résultat est généralement un signe de faiblesse. Exception notable : Baptiste Lecaplain bouge beaucoup et crie beaucoup, mais c’est important pour son style à lui et on sait qu’il n’a pas besoin de ça pour gérer sa salle alors on lui pardonne.
J’adore aussi quand un sentiment de malaise volontaire est créé et maîtrisé. Par exemple quand une phrase ne se
Arrêtons-nous là. Il y a bien sûr plein d’autres éléments à apprécier dans le stand-up mais qui sont moins généraux et se rapprochent des autres genres de spectacle : le jeu, les originalités, les éventuelles performances musicales ou sportives…
À quoi ça sert d’avoir dit tout ça ?
Si vous vous posez sincèrement la question, ça a dû être une lecture difficile.
Le stand-up en est là où en étaient le rap il y a vingt ans et les jeux vidéos il y a dix ans : ça y est, tout le monde sait en faire et la question n’est plus là. Le but est maintenant d’aller vers de la qualité, vers de l’exceptionnel. Et c’est bien de se demander ce qu’on attend finalement, et de comprendre que cette attente va au-delà du rire.
J’ajouterais que le rire, c’est subjectif, personnel. Quand je regarde un spectacle avec un ami, je ne ris pas aux mêmes moments que lui parce que certaines vannes vont avoir une résonance avec mon histoire particulière et d’autres avec la sienne. En revanche, les critères que j’ai listés, s’ils sont toujours subjectifs, sont au moins plus argumentables et permettent de trouver un terrain commun de discussion sur le spectacle.
Enfin, le rire c’est éphémère. Les gamers connaissent assez bien cet affreux sentiment d’avoir passé un excellent moment mais qu’il est maintenant perdu à jamais, qu’il n’en reste rien. Quand on sort d’un spectacle brillant, j’en parlais, il va nous marquer et apporter un changement dans notre vie, comme la lecture d’un livre inspirant ou d’un de mes tweets (abonne-toi).
Conclusion brillante
Une ampoule.
