Sur les pas du juge

Pierre Michel

Du 31 décembre 1974 au 21 octobre 1981, Pierre Michel, né le 2 juillet 1943, a consacré sa vie à sa fonction : juge d’instruction. D’abord chargé des mineurs, puis des stupéfiants, il devient en 1977 premier juge d’instruction au tribunal de grande instance de Marseille. “Le cow-boy” usera de méthodes inédites pour tenter de démanteler la French Connection qui sévit à l’époque dans la région.

A l’occasion de la sortie en salles de La French, réalisé par Cédric Jimenez, avec Jean Dujardin et Gilles Lellouche, retour en images sur les épisodes marquants de sa carrière.


1. 1975 : l’affaire Christian Ranucci

La cour d’appel d’Aix-en-Provence.

Dès sa prise de fonctions, Pierre Michel, jeune magistrat arrivé de Metz, est chargé de clôturer le dossier d’instruction de Christian Ranucci auprès de la cour d’appel d’Aix-en-Provence. L’homme est soupçonné de l’enlèvement et du meurtre de Marie-Dolorès Rambla, 8 ans, survenu le 3 juin 1974 à Marseille. Il sera guillotiné à l’issue de son procès, et deviendra l’antépénultième condamné à mort en France.

Cette affaire, très médiatisée à l’époque, reste dans les mémoires grâce au livre Le pull-over rouge, publié par l’écrivain et journaliste Gilles Perrault. L’ouvrage est une contre-enquête qui se base sur un pull-over rouge retrouvé à proximité du lieu où le corps de la victime a été découvert.

Sur cette affaire, Pierre Michel confiera à son ami le procureur-adjoint Étienne Ceccaldi :

C’est un dossier de merde ! Mais il est coupable.

Le juge aurait souhaité effectuer des expertises complémentaires pour clarifier quelques zones d’ombre, mais en aurait été empêché par sa hiérarchie, pressée de clore le dossier d’instruction.

Le 28 juillet 1976, il assiste à l’exécution de Christian Ranucci à la prison des Baumettes.

2. Le quartier de l’Opéra

Le Bunny’z et l’Opéra Municipal de Marseille.

Après s’être occupé d’affaires de mineurs, puis de stupéfiants, Pierre Michel devient premier juge d’instruction au tribunal de grande instance de Marseille en 1977. Il remplace René Saurel, réputé pour avoir mis sous les verrous de nombreux membres de la French Connection. Comme Jean-Pierre Hernandez, qui raconte son histoire dans un livre : Quand j’étais gangster.

A l’époque, Marseille est sous l’emprise de la French Connection, ces truands, regroupés dans différents réseaux, qui ont fait de Marseille la capitale mondiale du trafic d’héroïne. A l’apogée de la French, 80% de l’héroïne consommée aux États-Unis provenait de ces réseaux.

Dans la cité phocéenne, le quartier de l’Opéra est à l’époque le lieu de prédilection des trafiquants et des trafics en tous genres. Bars, boîtes de luxe, prostitution : tout — ou presque — appartient aux figures du milieu. C’est aussi l’endroit où se préparent les “coups”, et où l’on constitue ses équipes.

Dans ce contexte, Pierre Michel va déclarer la guerre à la French Connection, et en faire une affaire quasi-personnelle. Selon un de ses anciens stagiaires, il a été très marqué par les ravages de la drogue sur des adolescents alors qu’il était juge d’instruction des mineurs.

3. Un juge d’instruction aux méthodes inédites

L’Évêché, siège de la police judiciaire marseillaise.

Dans sa guerre à l’héroïne, Pierre Michel va être épaulé par les commissaires Gérard Girel (à la police judiciaire) et Lucien-Aimé Blanc (aux stupéfiants). Le juge va collaborer avec les deux policiers, et leur laisser une marge de manœuvre inédite pour l’époque.

Le juge Michel va travailler très étroitement avec les services de police, il effectue notamment des filatures avec les enquêteurs et se déplace quotidiennement à la brigade des stupéfiants. Il noue une relation avec Lucien-Aimé Blanc. Le directeur de la brigade des stupéfiants voue un profond respect au juge.

Dans l’émission Faites entrer l’accusé consacré à l’assassinat du juge Michel, diffusée le 7 octobre 2008, l’homme détaille le fonctionnement du magistrat.

Pierre Michel était un juge-flic, qui nous couvrait. Il avait confiance en nous, parce qu’on était motivés. Et on ne lui cachait rien. Les policiers le respectaient et l’adoraient. Il n’hésitait pas à manipuler, même dans son bureau d’instruction, des informateurs, s’il pouvait en avoir. Il n’avait aucun respect pour ces voyous, il ne les aimait pas. Et chaque fois qu’on lui amenait quelqu’un, il savait très bien que ce n’était pas un innocent. Même si les preuves manquaient, il faisait en sorte qu’on “l’accroche” d’une manière ou d’une autre. D’ailleurs il lui est arrivé à l’époque, il avait tellement confiance, qu’il nous a délivré des mandats de dépôt en blanc en disant : “Et les blancs, le nom que vous mettrez ça sera le bon” !

Dans l’ouvrage Qui a tué le juge Michel ?, Jean-Marie Pontaut et Eric Pelletier recueillent le témoignage de l’ex-inspecteur Jean-Louis Piétri.

Michel était le seul magistrat auquel on pouvait parler d’écouter sauvages. Il y avait le bien et le mal. La casuistique ne s’en était pas encore mêlée.

Dans le même ouvrage, les auteurs rappellent que le juge avait même acheté — sur frais de justice — un petit magnétophone qu’il avait confié aux policiers des stups pour leur permettre de travailler plus efficacement dans leurs écoutes. Un achat qui lui avait été reproché par sa hiérarchie.

En plus de ces méthodes, Pierre Michel va décider d’incarcérer les femmes de voyous, qui servent souvent de prête-noms à certaines affaires de leurs maris. En jouant sur le terrain affectif, ses méthodes vont amener plusieurs truands à se livrer. Mais vont également énerver certains d’entre eux, qui voient désormais en lui une cible.

4. Un acharnement qui paye

Le palais de justice de Marseille.

Les méthodes mises en place par le juge Michel et les services de police vont porter leurs fruits. En sept ans, ils ont démantelé des réseaux de 70 trafiquants et six laboratoires, avec des saisies records de 27 kg d’héroïne à San Rémo et de 80 kg près de Milan.

Une nouvelle loi va conforter les efforts de Pierre Michel. Le 31 décembre 1970, le législateur décide de punir le trafic de drogue de 20 ans d’emprisonnement, 40 ans en cas de récidive.

Travaillant avec certains de ses homologues transalpins, où de nombreux membres de la French Connection opèrent, il va se lier d’amitié avec l’un d’entre eux : Giovanni Falcone. Ce dernier peut être considéré comme son alter ego italien. Il a payé de sa vie son combat contre la Cosa Nostra, célèbre mafia sicilienne, le 23 mai 1992.

Comme le rapporte le livre Beaux voyous: French Sicilian Connection de Thierry Colombié, lors d’une rencontre entre les deux hommes à Palerme, Giovanni Falcone aurait confié à son ami :

Chi va piano, va sano. (Qui va lentement, va sans risque)

Une maxime que le juge Michel n’a pas pris le temps de faire sienne, galvanisé par ses succès à répétition contre les truands.

5. 8 juillet 1981 : le labo de Saint-Maximin

Saint-Maximin-la-Sainte-Baume (Var), vue depuis la colline du Défens.

Les succès s’accumulent pour le juge Michel et les enquêteurs : saisies d’héroïne, démantèlement de laboratoires clandestins, arrestations de chimistes et de truands…

Mais un “gros bonnet” leur échappe toujours : Gaëtan Zampa, dit “Tany”. L’homme, considéré comme le parrain de l’époque, règne en maître sur région. Prostitution, drogue, jeu, racket : rien ne lui échappe. Pour Pierre Michel c’en est trop : il faut l’arrêter.

Le 8 juillet 1981, le juge, des gendarmes, des policiers des stupéfiants et un agent de la DEA (agence anti-drogue américaine) décident de frapper un grand coup en neutralisant un laboratoire de transformation de morphine-base en héroïne qui serait sous le contrôle de Zampa.

Le bilan est très positif : saisie de 27 kg en transformation, d’armes, mais surtout arrestation de dix personnes, avec des flagrants délits. Parmi ces individus arrêtés, Mitzigar Nazarian (dit “Georges”), qui finançait le labo.

Un homme qui intriguait le juge Michel, car, comme le rappelle Gilbert Thiel dans Mafias, son frère, Ralfi, est conseiller municipal de Marseille depuis 1977, et proche de Gaston Defferre, alors maire de la ville et ministre de l’Intérieur de François Mitterrand. Pour Pierre Michel, il y avait là un lien entre la French Connection et la politique.

Autre arrestation intéressante, celle d’Homère Filippi (“Mimi”), argentier en chef de Zampa. Mais celui-ci ne dira rien lors de ses interrogatoires. Comme les neuf autres…

Jusqu’à ce que les enquêteurs trouvent un carnet au domicile de Marc Chambault, autre personne arrêtée au labo de Saint-Maximin. Carnet qui contient les coordonnées d’un certain Gaëtan Zampa. Pierre Michel touche au but.

Il décide d’entendre Marc Chambault. Un premier temps, l’homme refuse de parler. Mais le juge Michel sait y faire. Et d’après plusieurs témoins, le truand aurait finalement décidé de “balancer” Zampa. L’aboutissement d’une longue traque menée par le juge. Selon toute vraisemblance, le marché aurait été conclu contre un accord avec la DEA pour que Chambault et sa compagne puissent se refaire une virginité aux États-Unis.

L’audition de Marc Chambault est prévue pour le 23 octobre 1981 dans le bureau du juge.

6. 21 octobre 1981 : l’assassinat de Pierre Michel

Le 21 octobre 1981, deux jours avant l’audition de Marc Chambault, le juge Michel poursuit son travail. En milieu de matinée, Béatrice, sa fille aînée, tente de le joindre. Elle tombe sur Michel Debacq, alors auditeur de justice au cabinet du magistrat. Celui-ci promet d’informer le juge de cet appel à son retour.

La suite des événements est raconté dans le livre Qui a tué le juge Michel ?, de Jean-Marie Pontaut et Eric Pelletier. Étienne Ceccaldi, procureur-adjoint et ami de Pierre Michel, vient lui annoncer qu’il “doit lui parler d’une affaire dans l’après-midi”.

En attendant, Étienne Ceccaldi propose au juge et à Michel Debacq d’aller manger dans un restaurant proche du palais de justice. Le juge accepte, mais, au même moment, Debacq lui fait part de l’appel de sa fille. Le juge se rappelle alors qu’étant donné que c’est mercredi, il a promis à ses deux filles et à son épouse de déjeuner avec eux.

Il est 12h30 lorsqu’il quitte le palais de justice pour le 4, boulevard Marin, où il habite. Comme le précise Frédéric Diefenthal dans Marseille, capitale du crime ?, le juge a pris l’habitude, depuis quelques temps, de changer souvent d’itinéraire pour aller chez lui.

Sur le chemin, il croise Alex Panzani, journaliste au quotidien Le Provençal. Ils échangent une boutade, et se quittent avant que le juge n’emprunte la rue Breteuil.

Rue Émile-Pollak.
Cours Pierre-Puget.
Rue Breteuil.
Rue Paradis.
Angle rue Paradis- boulevard Périer.
Boulevard Périer.
Angle boulevard Périer- avenue du Prado.
Avenue du Prado.
Boulevard Michelet.
Boulevard Michelet.
Boulevard Michelet.

Vers 12h45, au niveau du 280 boulevard Michelet, au pied de la Cité Radieuse de Le Corbusier, une moto se place à son niveau. Deux hommes à son bord, le passager tire trois balles : deux dans la tête et une au thorax. Pierre Michel, 38 ans, s’effondre contre un arbre.

au pied du 280, boulevard Michelet.

En 2008, Bernard Michel, frère du juge Pierre Michel, déclare dans l’émission Faites entrer l’accusé :

Il vidait la mer avec une petite cuillère. A quoi ça a servi ?

Textes et photographies : Yoann Le Ny

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