Mélenchon ou comment les bobos ont appris à ne plus s’en faire et à aimer les dictatures

Peter Sellers dans «Docteur Folamour ou : comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer la bombe», de Stanley Kubrick.

Imaginez qu’une bonne partie de votre entourage soutienne avec ferveur Marine Le Pen. Imaginez la détresse qui vous envahirait si à chaque fois que vous vous indigniez face au racisme, la xénophobie et l’antisémitisme de Mme Le Pen, on vous rétorquait qu’au fond elle ne veut que le bien du peuple français ; ou votre colère en découvrant que les oreilles de ces personnes sont closes à vos tentatives de montrer rationnellement que son programme conduirait la France à sa ruine sociale et économique. Imaginez encore le désespoir dont vous seriez pris si, en mentionnant les nationalismes du XXème siècle ayant mené l’Europe aux portes de l’enfer, on s’indignait face à ces comparaisons et on vous expliquait que le lepénisme n’a rien à voir avec ces mouvements là.

Ce n’est qu’à travers cet exercice d’imagination que vous pourrez peut-être vous faire une idée de ce que moi, Français d’adoption, Argentin de naissance ayant subi personnellement les ravages des populismes latino-américains, je ressens vis-à-vis des électeurs de Jean-Luc Mélenchon. Dans un contexte où les inégalités deviennent de plus en plus insupportables et où la course à la production et à la richesse n’incarne plus notre rapport principal au monde, il est certes facile de céder au chant des sirènes entonné par M. Mélenchon. Mais le déni de ses électeurs face au programme de leur candidat, voulant importer point par point en France les recettes ayant conduit le Venezuela à la ruine et l’Argentine au bord de l’abîme, est douloureux à observer. Et comment traduire autrement que par une dissonance cognitive leur indifférence, aussi alarmante qu’angoissante, face à la fascination de Mélenchon pour les dictatures et les régimes autoritaires, de Mao Zedong à Vladimir Poutine en passant par Fidel Castro et Nicolas Maduro ? De même, on s’interroge: comment feront-ils pour regarder droit dans les yeux les réfugiés syriens auxquels ils ouvrent leurs bras, si ces derniers fuient à cause du sanguinaire Bachar el-Assad que leur candidat soutient à travers Poutine ? Et on ne peut que s’indigner face aux sophismes auxquels les « insoumis » s’adonnent pour essayer de nier l’évidence : l’économie planifiée et le contrôle « populaire » des médias et de la justice que le programme de Mélenchon propose sont foncièrement anti-démocratiques.

Plus inquiétant encore, le candidat a été pris, à plusieurs reprises, en flagrant délit de mensonge, masquant, par la même occasion, les piliers de son programme. Dernier exemple en date, alors qu’il est interrogé sur les régimes d’Hugo Chavez et de Nicolas Maduro, dont il s’inspire et envers lesquels il n’a jamais tari d’éloges, M. Mélenchon déclare sans scrupules qu’au Venezuela : « Personne n’a été exproprié. Il n’y a pas eu de nationalisations non plus ». Mais, quiconque connaît la terrible situation vénézuélienne sait qu’aujourd’hui au Venezuela même les couches-culottes américaines ont été nationalisées. Nicolas Maduro poursuit en effet la stratégie d’Hugo Chavez. Ce dernier a exproprié à lui tout seul plus de 1200 entreprises et nationalisé d’innombrables compagnies (pétrolières, électriques, de communication, des médias, etc.). En fait, les expropriations étaient tellement inhérentes à la politique menée par M. Chavez qu’il se baladait dans les rues de Caracas en pointant du doigt les bâtiments, maisons, entreprises ou magasins que lui plaisaient et, au cri de « exprópiese ! » [soit exproprié !], les faisait siennes :

Comment est-il possible que des gens bien intentionnés, parfois très éduqués, tombent dans un piège si grossier ? Comment se peut-il par exemple que certains de mes collègues, des chercheurs en Sciences sociales et Humaines censés être pourtant attentifs à ce type de dérives ayant toujours tourné au cauchemar, puissent se laisser si facilement emporter par un populisme tout aussi fourvoyé que celui de Mme Le Pen ? Car je ne parle pas ici des communistes de toujours, naturellement séduits par le discours de Mélenchon, lesquels, s’ils n’ont pas changé d’avis après avoir assisté à l’hécatombe soviétique, finiront très probablement leurs jours hypnotisés par ces mirages révolutionnaires. L’électorat de Mélenchon dont le choix m’accable, est celui qui jouit le plus de la société ouverte qu’il critique avec autant d’acharnement, et qui ne résisterait pas une seconde sous l’emprise des formules proposées par son candidat si elles venaient à se réaliser.

Difficile d’imaginer les « insoumis » renier les avantages des traités européens que leur candidat veut abandonner (et dont ils ont profité toute leur vie), afin de commencer à jouir de tous les bénéfices que promet l’Alliance bolivarienne du Venezuela et de Cuba (ALBA) à laquelle M. Mélenchon veut souscrire, et dont les pays observateurs ne sont autres que la Russie et l’Iran. Mais cette alliance est très éloquente, car si l’on veut connaître ce que le modèle économique proposé par M. Mélenchon réserve à la France, il suffit de regarder dans le miroir du Venezuela. Ainsi, si le programme du candidat se déroule comme il le projette, seront-ils prêts, ses électeurs, à passer une trentaine d’heures hebdomadaires à faire la queue pour se procurer des biens de première nécessité ? Seront-ils heureux d’improviser de nouvelles méthodes d’hygiène parce que le papier toilette est une ressource introuvable? Ou encore seront-ils disposés à embrasser, soit le célibat, soit les maladies sexuellement transmissibles, parce que les préservatifs seront devenus un bien de luxe?

Ces scénarios, quotidiens sous le régime de Nicolas Maduro, peuvent vous sembler délirants pour le cas français. Peut-être, en effet, le sont-ils. Mais il ne faut pas oublier que le Venezuela, membre fondateur de l’OPEP, et l’une des 20 économies les plus riches au monde en 1970, possède les réserves pétrolières les plus importantes de la planète. Le pays a bénéficié, entre 2000 et 2014 (soit pendant les gouvernements de M. Chavez et M. Maduro), du plus long boom que les prix du pétrole n’aient jamais connu. Malgré cela, le Venezuela subit aujourd’hui la plus grande inflation sur terre (1600% cette année selon les prévisions du FMI) ; il souffre d’une crise sanitaire digne des situations de guerre, et en raison de la pénurie alimentaire, les trois quarts de la population ont perdu en moyenne 8,7 kg par personne l’année dernière. Les raisons de cette misère ? Contrairement à ce que M. Mélenchon s’obstine, à tort, à affirmer, les chutes du prix du pétrole intervenues il y à peine a trois ans (quand la crise vénézuélienne était déjà bien installée) ne sont qu’un simple déclencheur de cette catastrophe. Si le Venezuela se retrouve aujourd’hui en ruine, c’est bel et bien parce qu’il a subi les formules économiques que M. Mélenchon a prévu d’appliquer en France.

La fascination que Mélenchon exerce sur autant d’électeurs, de la même manière que le font tous les démagogues depuis Hugo Chávez jusqu’à Donald Trump en passant par Marine Le Pen ou Pablo Iglesias, rend plus actuels encore les travaux de Gabriel Tarde et Serge Moscovici, dans la mesure où ceux-ci montrent les limites de la sociologie et de la science politique pour rendre compte de notre contemporanéité, et signalent l’importance de la psychologie pour comprendre certains processus sociaux tels que ceux qui aboutissent aujourd’hui aux populismes. Mais j’avancerai encore que c’est aussi dans la réflexion éthique que nous pouvons puiser des réponses : en fin de compte, voter pour Mélenchon avec l’estomac bien rempli et sans la crainte de se faire séquestrer et torturer pour ses idées politiques, est une forme de mépris vis-à-vis des peuples écrasés sous le joug des régimes et des formules que le candidat soutient avec passion. Les électeurs de Marine Le Pen, eux, au moins, assument leur mépris.