Bienvenue dans la société du post-travail : la 10e Biennale Internationale Design Saint-Etienne

Le week-end dernier, j’ai attrapé une amie et filé à Saint-Etienne pour profiter des derniers jours de la Biennale de design. Une 10e édition dont le thème était “Working Promesse : les mutations du travail”.

Vaste programme astucieusement choisi par les organisateurs, il y a au moins un an de cela, car il fait merveilleusement écho avec ce qui fut (fut… au passé, hélas) l’un des sujets clés de notre bien belle campagne présidentielle.

Le travail. Où va-t-il ? En restera-t-il ? Et pour qui ? Dans quelles conditions ? Et comment travaillerons-nous ? Et que ferons-nous si nous n’avons plus besoin de travailler, demain ?

A Sainté, on renverse la table

C’était ma 3e Biennale. Ma première depuis au moins 12 ans. Mais je savais à quoi m’attendre.

A Sainté, les designers ne te montrent pas de jolies tables et des canapés edgy.

A Sainté, on te jette de plein pied dans la prospective. La pure, la dure, la qui renverse la table et retourne le cerveau.

Les visiteurs sont parfois troublés et se réfugient à la boutique où ils retrouvent jolis mugs et autres tapis de souris en liège. Mais pour ceux qui savent… ou qui dépassent leur surprise, cette Biennale en a largement sous le pied.

Plaidoyer pour le Revenu Universel d’Existence

Le premier jour, par exemple, la Biennale m’a cueillie direct avec une sorte de mini-conférence réunissant l’auteur de science-fiction Alain Damasio (l’un des commissaires de cette édition) et le journaliste Ariel Kyrou. Au menu, mon obsession du moment, ça tombait bien : le Revenu Universel d’Existence.

Face à nous, un Ariel Kyrou on fire, enchaînant les punchlines. Et moi les tweets énamourés…

Enamourée j’étais, donc, car je fais partie de ceux/celles qui croient philosophiquement au RUE. Je chéris cette idée d’une Société où chacun, libéré d’une certaine forme d’obligation de “survie” peut respirer et se concentrer à ce qui l’épanouit vraiment. Que ce soit très ou très peu rentable, peu importe. Je rêve de cette Société où chacun peut-être considéré comme un citoyen utile et productif à la communauté — même sans générer directement le moindre PIB. C’est cette Société que le RUE, si universel il était réellement, pourrait contribuer à créer.

La “société de pleine activité”

Et contrairement à Emmanuel Macron, je ne crois pas que “l’important, c’est de travailler”. J’ai plein de choses plus épanouissantes à faire que “travailler”. J’ai plein de choses plus utiles à offrir à mes concitoyens. Comme l’a théorisé Julien Dourgnon (qui a contribué à la campagne de Benoît Hamon), je rêve plutôt d’« aller d’une société de plein emploi à une société de pleine activité ».

Le Coup d’Etat citoyen

Entre mon intérêt pour la candidature de Macron et ma bascule — temporaire hélas — du côté de Hamon, j’ai lu Le Coup d’Etat citoyen d’Elisa Lewis et Romain Slitine. Un ouvrage qui m’a durablement marquée. Au fil de ses pages, les deux auteurs narrent leur voyage à la rencontre de ceux qui tentent de redonner au peuple les moyens de s’approprier la démocratie.

Nouveaux outils, nouvelles méthodo : entre deux scrutins, les gens… — les gens ! - veulent exprimer leur soif de Politique. Avec un P majuscule, parce que c’est beau et c’est vraiment noble la politique. Normalement.

Lewis et Slitine ont participé aux réflexions programmatiques de Benoît Hamon. On les a vus à son investiture. Mais je me demande s’ils sont très heureux de la tournure que prend la campagne du — pourtant chouette et inspirant — candidat socialiste. Toute cette exaltante énergie citoyenne dont témoigne leur bouquin, toute cette folle modernité qu’on trouvait dans le pré-programme de Hamon… tout cela a disparu ou s’est affadi…

Mais à Saint-Etienne, on y croyait encore au Revenu Universel d’Existence. On était déçus, bien sûr, du recul de Benoît Hamon qui en a fait une sorte de super RSA dans la vieille veine d’un Parti socialiste qui donne la joue gauche après s’être fait gifler la droite, jouant de son propre cliché.

Hamon était venu, pourtant, à la rencontre des auteurs de la revue Multitudes (“revue politique, artistique, philosophique”) à laquelle participe Kyrou. Il s’intéressait sincèrement, il posait des questions, nous a raconté le journaliste. Mais…

A la Biennale, j’ai donc démarré mon weekend par un plaidoyer en faveur du RUE et le ton était ensuite donné.

Alter prospective

De toute façon, elle était gentiment alter, cette Biennale. Est-ce que parce que les designers, ceux qui “tentent d’imaginer des relations entre des choses qui n’en ont pas” (définition entendue lors d’une autre mini conf’), sont de gros gauchos ? Des ZADistes en puissance ? Où sont-ils gentiment alter parce que justement, ces créatifs pragmatiques tentent de percevoir le monde tel qu’il vient pour anticiper les besoins cruciaux qui en découleront ?

La question du travail, de sa nature, de son futur était partout.

Cette économie de l’attention qui fait de nous des travailleurs bénévoles quand, à chaque like, à chaque wow, à chaque recherche Google, nous générons du chiffre d’affaire à des entreprises privées.

Et que penser de ces ouvriers du clic, tous ces gens qui effectuent ces petits boulots payés une misère (liker des photos, cataloguer des trucs…), la “1 cent force de travail” qui trouve ses missions sur l’effrayante plateforme Amazon Mechanical Turk.

Des gens que l’on cache derrière des machines, “pour faire moderne”, quand avant c’étaient les machines que l’on cachait, quand on valorisait encore l’humain.

Player Piano et quête de sens

Et puis cette installation qui m’a bouleversée, Player Piano. Inspirée du roman dystopique éponyme publié par Kurt Vonnegut en 1952, elle questionne la place de l’humain dans une Société où le travail est désormais l’affaire des machines — qui gèrent tout très bien toutes seules.

Dans une longue déambulation d’un écran à l’autre, kaléidoscope d’images réelles issues d’un vrai monde du travail que nous connaissons et qui préfigure déjà la dystopie de Vonnegut, le studio Space Caviar pose en creux la seule question qui vaille : reste-t-il un sens à notre vie, quand les machines font “mieux que nous” ?

Tiers-lieux et gros optimisme

L’espace le plus exaltant et le plus foutraque de la Biennale, c’était celui dédié aux tiers-lieux. Mon dieu comme c’est enthousiasmant ce mouvement des tiers lieux ! J’avais entendu le terme avant, mais sans vraiment le comprendre. En anglais, Tiers lieu, c’est Third Place. Le troisième endroit, entre la maison et le travail. C’est un espace, pas forcément physique, de création, d’union d’individus hétérogènes autour d’objectifs communs.

Dans l’espace des tiers-lieux, j’ai par exemple écouté avec attention un type (le concierge) nous raconter comment, grâce à la technologie, ils avaient pu donner une identité propre à des plantes et des arbres. Bardé de connecteurs, identifié par un numéro unique, ceux-ci peuvent désormais exprimer leurs besoin (de l’eau ! une taille !) en pleine autonomie.

Et je dois dire qu’aussi farfelu que cela puisse sonner, ça m’a semblé comme un changement de paradigme pas complètement déconnant. Parlant de l’initiatrice du projet “Elle avait un chêne dans son jardin, c’était son chêne. Elle lui a rendu son autonomie, ce chêne ne lui appartient plus, sa vie n’appartient qu’à lui”. Food for thoughts, huh? :)

J’ai retrouvé dans cet espace dédié aux tiers lieux, le même enthousiasme galvanisant qui m’avait saisie à la lecture du Coup d’Etat citoyen. Ce genre d’euphorie douce qui te prend quand tu réalises que tes frères humains peuvent être quand même sacrément cool, inventifs et bienveillants les uns envers les autres.

Des frères humains aussi utopistes naïfs que moi. On me le reproche souvent. Et toujours je réponds “Il faut des utopistes comme moi, qui rêvent trop loin, pour que des pragmatiques comme toi fassent un tout petit peu évoluer les choses”.

10e Biennale Internationale Design Saint-Etienne, jusqu’au 9 avril 2017 (DEPECHE-TOI)