La Veille dame, le Nobel et les artichauts

ou la supériorité des motivations intrinsèques

Doris Lessing devant chez elle à l’annonce de l’obtention du prix Nobel

C’est par elle que je voulais commencer. Ce n’est pas de ses romans dont il sera question mais de la femme qui les a écrit, et surtout de la vieille dame qui a reçu le prix Nobel de littérature en 2007, à l’âge de 89 ans, à un moment où elle avait cessé d’écrire et n’attendait sans doute plus rien de ce côté-là. Il est évident que certains vieux, par leur détachement à l’égard de la quête effrénée de reconnaissance sociale, sont au firmament de la coolitude (je parlerai ici un jour de Leonard Cohen).

Regardez bien cette vidéo, elle est stupéfiante. On voit une vieille femme qui sort d’un taxi londonien. Il s’agit de Doris Lessing. Elle ainsi que l’homme qui l’accompagne — son fils — portent des artichauts et des oignons jaunes. Ils reviennent du marché. Elle ignore alors qu’elle vient de remporter le plus prestigieux des prix littéraires : le Nobel. Une meute de journalistes agressifs se jette sur elle et commence à exiger une réaction immédiate comme si elle était la dernière gagnante de la Star Academy. Évidemment, ce que les paparazzi guettent, c’est une scénographie parfaite, écrite à l’avance. Il faudrait d’abord qu’elle soit stupéfaite puis viendrait l’émotion, peut-être ensuite les larmes et enfin l’exultation, l’orgueil d’avoir vaincu, d’avoir enfin accompli sa destinée. Elle dirait : « C’est le plus grand jour de ma vie » ou bien encore « C’est la consécration d’une vie entière dédiée au travail »… ou toute autre déclaration sentencieuse qu’on attend chaque année au moment de l’attribution du prix Nobel de Littérature. Elle aurait une pensée pour ses parents décédés… remercierait ses amis, ses amours, ses amants, ses éditeurs…

Mais, soudain la parfaite petite mécanique du spectacle ordinaire se grippe. Elle tombe sur un sérieux grain de sable, un galet. Hélas pour la société du buzz, du clash et du vide : un grand écrivain, c’est d’abord une singularité irréductible. Plutôt que de jouer un rôle écrit pour elle à l’avance, elle s’amuse à exagérer le grotesque de ce moment historique de Nobel et d’artichauts. Peut-on être plus drôle, libre et indépendante que cette grand-mère espiègle et facétieuse ?

  • « Avez-vous entendu les nouvelles ? Vous avez gagné le prix Nobel de littérature.
  • Oh Christ !
  • Comment vous sentez vous ?
  • Bon, je suis sûre que vous attendez quelques remarques édifiantes.
  • Pouvez-vous me dire ce que ce prix signifie pour vous ?
  • Cela fait maintenant trente ans que ça dure, on ne peut pas être plus excitée que je le suis à présent (sic).
  • Mais, c’est une reconnaissance pour le travail d’une vie…
  • Oui…
  • Ce qui est différent d’autres prix comme le Booker Price, par exemple, qui est considéré par certains critiques comme une course de chevaux à l’inverse du Nobel qui récompense le travail d’une vie.
  • Ce que vous dites est formidable, félicitation. (…) J’essaye vraiment de penser à quelque chose de convenable à dire. Que pensez-vous que je devrais dire ? Tenez, dites-moi ce que je dois dire et je le dirai.
  • Est-ce que ça signifie quelque chose de gagner ce prix alors que vous n’écrivez plus de livres ?
  • J’ai gagné tous les prix en Europe, chacun d’entre-eux. Je suis enchanté de tous les gagner. C’est une quinte flush royale. »

Motivations extrinsèques vs motivations intrinsèques

Lorsque je suis entré en seconde, désespéré d’ennui par le collège, j’ai rêvé quelques instants que les apprentissages auraient enfin un sens au lycée. Madame revêche, petite prof de maths à blouse et bigoudis, a rapidement douché mes derniers espoirs : « Il faut travailler pour avoir des bonnes notes. Il faut avoir de bonnes notes pour gagner de l’argent et gagner de l’argent pour pouvoir acheter ce qui vous fait envie : une belle maison, une belle voiture, une belle moto… » et un beau cercueil, pensais-je à l’époque.

Nous étions comme le chien de Pavlov, notre comportement était récompensé par des stimuli négatifs ou positifs : récompenses ou punitions. Les mobiles censés justifier notre action étaient exclusivement extrinsèques. Ce conditionnement convenait sans doute à un type d’élèves mais à l’époque, refusant d’être traité comme un chien, j’ai croisé les bras et cessé d’écouter.

Ce que nous montre l’extraordinaire vidéo de Doris Lessing, c’est la supériorité des motivations intrinsèques. On ne parvient à accomplir des choses importantes qu’à la condition de les faire pour elles-mêmes et non pour les bénéfices ultérieurs qu’on peut en espérer. Doris Lessing n’a pas écrit de grands livres pour obtenir des prix, ni même probablement pour satisfaire le public. L’origine de son extraordinaire talent est à chercher dans le rapport entre elle et ses propres livres, et sans doute préalablement aux œuvres qui l’ont inspirée. En accordant toute sa préoccupation à l’égard de son ouvrage pour lui-même, elle a atteint un degré supérieur de compréhension, de maîtrise et de réalisation.

La petite dame revêche souhaitait faire de nous les sujets dociles d’une administration qui distribuerait punitions ou récompenses. Il ne lui serait jamais venu à l’esprit que sa tâche consistait aussi à transmettre un amour des mathématiques sans but, sans objet et sans finalité : « Je vais vous parler d’une chose dont on ne sait pas si elle a été donnée aux hommes ou si c’est eux qui l’ont inventée… ». Si elle avait débuté l’année en évoquant les mathématiques de cette manière, j’aurais sans doute ouvert grand les écoutilles.

Le motif extrinsèque est propre aux bas niveaux de développement humain. Pour réaliser de grandes choses, il est nécessaire d’être animé par des motivations intrinsèques. Les œuvres qui comptent n’ont jamais été le produit de récompenses ou de punitions. Si l’on manifeste l’ambition d’accéder à des réalisations optimales, il faut être agit par un goût pour l’objet de son travail et par des mobiles puissants et personnels.