David Desclos, braqueur ouvert

Simon LESAGE
Jun 13, 2018 · 6 min read

Braqueur cavaleur multirécidiviste, David Desclos raconte ses années prison dans un spectacle empreint de leçons et de dérision.

Roi de la cavale, il n’aura cessé de courir qu’une fois sur le droit chemin. Dans sa banlieue caennaise, le comédien David Desclos était un « Gavroche de l’après guerre ». Un de ces démerdards qui filoutent pour manger et s’habiller, ceux qui vouaient une haine vengeresse aux « grands hommes » qui vendaient de l’alcool à leurs pères soiffards.

Soir de noël en 1998, la télévision raconte le coup manqué des égoutiers de la Société Générale, et l’évasion de David Desclos : quatre mois à creuser un tunnel sous le siège social de la banque, à Caen. Les menottes lui sont passées, à quelques dizaines de centimètres du « casse du siècle ».

« Ni arme, ni violence »

Des six grands lustres dans ce salon à l’étage du théâtre du gymnase, aucun ne fonctionne. « Il fait un peu froid, mais ça va le faire ». C’est attablé à un guéridon branlant, collé à la fenêtre, que le bonhomme raconte son histoire, deux heures avant de monter sur scène. Sa longue mèche est plaquée vers l’arrière de son crâne. Ses grands yeux bleus sont des hameçons, et son histoire captive. Pratique, pour un homme qui veut faire passer des messages. « Qu’est-ce qui m’est arrivé ? ».

Adolescent, David devient un crack des systèmes d’alarme. Quand il raconte certains de ses premiers casses, c’est avec intégrité, son regard ne fuit pas. À l’époque, « il ne se sent pas trop con », il voit que ça fonctionne. Ce vice, cette intelligence filoute, coquine, peut-être que ce n’était pas donné à tout le monde. Rentrer dans une grande surface en plein jour pendant que tout le monde pousse son caddie, accéder aux bureaux sans être vu, arriver à la salle des coffres, trouver la clé, ouvrir, remplir le sac, fermer, ranger la clé, et sortir. Sans être vu. « Ni arme, ni violence. On n’était vraiment pas si cons ». Et le David gamin, même s’il sait qu’il se la joue, même s’il sait que ce n’est pas droit, vient de faire quelque chose dans la maîtrise, sans faire de mal.

“ On grandit avec l’idée qu’on n’a pas le choix ”

Ce malfrat de l’honneur avait un crédo : « J’ai cambriolé des banques, des grandes surfaces, mais jamais de particuliers. Je ne veux pas que des familles passent leurs nuits à sursauter, à craindre que les méchants reviennent. » Les poings du gaillard se serrent autour du métal de la vieille table : « C’est bête, mais, beaucoup de cambrioleurs sont loin d’être pourris. On grandit juste avec l’idée qu’on n’a pas le choix ».

À l’époque, personne ne lui fait la leçon, il comprend les choses, soit tout seul, soit trop tard. David est touchant, avec une humilité gentiment chatouillée par un succès grandissant. « Une fois que tu comprends que tout ce culot, toute cette intelligence, tu peux la mettre dans quelque chose d’honnête, tout change . Un vieux bagnard m’a dit qu’un euro honnête serait toujours plus facile à faire que deux malhonnêtes ».

Vingt-trois heures sur vingt-quatre dans son cachot

Après s’être fait attraper pendant le casse de la Société Générale, David s’enfuit de la voiture de police. Caché, il parvient à glisser ses mains de coquin sous l’acier froid des menottes. Il part se réfugier dans sa planque habituelle : l’appartement d’un ami, et débarque en plein dîner de Noël. À la télévision : son évasion, en direct. Le filou part en cavale pendant deux ans. Partout où il passe, il raconte son histoire et fait rire. « Et après, et après ? ». L’idée du spectacle éclot. Il retrouve sa femme dans le sud de la France, qui lui fait la demande de se rendre. « Je t’attendrai ». David, déjà théâtral, fait irruption en courant dans le tribunal, en plein jugement de ses acolytes. Le procureur n’est pas amusé. Huit ans et quatre mois.

“ Là-bas, c’était système pénitentiaire, cellulaire. ”

Il est envoyé à la maison d’arrêt de Caen. Sur place, tout le monde le connaît. Il avait fait le 20h de Rachid Arhab, était l’évadé, celui qui avait fait irruption le jour de son procès. Alors il raconte, pendant les promenades, et les détenus se greffent à ce qui deviendra le « Promenade Comedy Club ». Par- tout où il se déplace en prison, il garde son petit carnet. Il écrit tout.

En principe, un détenu reste moins de deux ans en maison d’arrêt. David y passe quatre années, et celle de Caen est une des pires. « Là-bas c’était système pénitentiaire, cellulaire ». Il passe vingt-trois heures sur vingt-quatre (vingt-deux parfois) dans son cachot qui date du fin XVIIIème. « C’est le mitard. L’hiver tu congèles, l’été tu brules, mais on n’a pas le droit de se plaindre. On doit faire honneur ».

Pendant tout ce temps, sa femme vient lui rendre visite, autant qu’elle le peut. « C’était dur », dit- elle. Elle le vit comme une épreuve banale, le genre que n’importe quel couple aurait à surmonter. Pour David, les proches au parloir sont des victimes, elles aussi. Celles qu’il aurait voulu épargner. Pour bénéficier de plus de temps de visite, David se fait passer pour un fou, à les mimer, à s’enrouler dans des couvertures en plein été, à cacher derrière ses dents le traitement, parfois à le vomir.

Au bout de cinq ans, il sort sous conditionnelle. À ce moment là, son carnet contient déjà un spectacle en trois volets. Sa femme lui trouve un poste d’éboueur, et il s’inscrit sur les scènes ouvertes du Point Virgule, entre autres. Après ses courtes mi- nutes de passage, les gens le retiennent, saluent l’idée. « Il restait beaucoup de travail ».

« J’ai falsifié les diplômes d’une cousine urgentiste »

Et alors que tout roulait, embarqué dans une dette d’honneur, il replonge. « Ça fait partie des règles. Il y a un cercle vicieux. On a des amis toujours en prison, alors il faut trouver de l’argent pour leur famille, payer les vêtements, la nourriture, l’école. On avait besoin de 35 000 euros, à ce moment là ». Il fait venir des go-fast (voitures pour importer des produits de contrebande) pleines de hachisch d’Espagne. Il se fait attraper.

De retour en prison pour quatre ans, il s’échappe avant de purger les trois années qui lui restent. Le couple désormais jeunes parents s’installe à Paris, sous un faux nom. Avec un avis de recherche actif à son nom, il risque gros. « J’ai falsifié les diplômes d’une cousine urgentiste ». Il décroche un job aux SAMU de Paris. Braqueur cavaleur, il n’y connaît rien aux gestes de secours, et ses collègues mettent ses erreurs sur le stress des premières fois. « J’ai appris très vite à faire les choses, remplacer l’oxygène, prendre la tension ». En parallèle, c’est sous le nom de David Pinlu (pour Lupin) qu’il s’inscrit à nouveau sur les scènes ouvertes parisiennes. Ses passages se font en vitesse éclair, la supercherie fonctionne. « J’étais quand même recherché, à ce moment là ».

Cette cavale dure quatre ans, au terme desquels un juge l’agrippe. Une année de détention plus tard, c’est le jugement. David raconte son histoire au juge, n’omet rien, et entend dire : « Vous n’êtes pas fait pour la banditisme, Monsieur Desclos, je vous mets un bracelet électronique. Faites quelque chose de bien de votre vie ». Pari tenu. David devient vendeur d’assurances par téléphone, explose les chiffres, prétend être devenu le « meilleur vendeur » en France. « Mon but, c’était de mettre le plus d’argent possible de côté pour m’occuper de mon spectacle ». « Il peut être fier, balance Nabil au téléphone. Ce gars a du courage, de passer de sa vie d’avant, à celle qu’il mène maintenant. Certains n’ont toujours pas sorti la tête de l’eau ».

« Je veux garder les pieds sur terre »

Aujourd’hui, tout le monde en rit, y compris sa compagne de cavale, compagne de toujours. Elle aura tenu le coup, grâce à la « confiance de l’après », et à « évidemment l’amour ». Produit au Théâtre du gymnase, et mis en scène par Stomy Bugsy, l’artiste saupoudre son spectacle d’honnêtes leçons, et on l’écoute. « Je veux garder les pieds sur terre. Mais je pense être légitime », confie-t-il, deux heures avant le début du show. Dans la salle, aucun revanchard, seulement des curieux. Le bonhomme fait rire un public composite, qui a compté parfois des surveillants de prison, ou même l’infirmière qui venait l’assommer avec un marteau de Xanax.

David Desclos dit avoir les carnets de notes bien remplis. Cinq pièces sont prêtes, bien au chaud dans leurs pages, à côté d’une série télé, d’un long-métrage et d’une comédie musicale… À la fin du spectacle, le comédien est à la sortie de la salle, accoudé au comptoir. Il embrasse les compliments, une revanche sur le parloir.

Simon LESAGE

Simon LESAGE

Written by

French journalism student (CFJ Paris). I’m fond of creative writing, video games journalism, and e-sport. Currently writing a fantasy novel, “Erak Tevlin”.