Urbanisme transitoire, l’âge de raison ?

Longtemps regardé avec un regard amusé voire une certaine condescendance comme un urbanisme de la bricole, une sous-culture de la palette, l’urbanisme transitoire semble aujourd’hui avoir acquis ses lettres de noblesses. Porté par des opérations emblématiques, gagnant en diversité mais aussi brouillé par la généralisation des projets, il nous semble qu’il se trouve aujourd’hui à un moment charnière. Nous sommes convaincus que, dans de tels moments, le partage d’expériences et l’explicitation des objectifs poursuivis sont essentiels… et ce d’autant plus lorsqu’on parle d’un sujet vaste dont la terminologie même est débattue !

À ce titre, une précision s’impose d’entrée de jeu. Nous nous intéressons, dans ce billet, à l’urbanisme transitoire tel que le définit Cécile Diguet de l’Institut d’Aménagement et d’Urbanisme d’Ile de France [1] : « avec le terme d’urbanisme temporaire (…) l’accent est uniquement mis sur une notion de temps limité. L’adjectif transitoire suggère, lui, que l’initiative s’inscrit dans une histoire connectée, pas seulement une juxtaposition d’usages sans lien avec l’avenir du territoire. ». Ce choix ne traduit pas un désintérêt pour le “seul” temporaire, qui a ses propres qualités : ouvrir des « bulles » de liberté dans nos espaces urbains normés, répondre à des besoins urgents comme celui de l’hébergement (en témoigne le projet “Toits temporaires urbains” incubé par le CDC Lab [2]), etc. Mais c’est quand l’occupation transitoire s’inscrit dans une dynamique de transformation d’un territoire qu’il nous semble nécessaire de s’en saisir comme objet de réflexion « urbaine » … et c’est donc à ce titre que nous l’abordons dans ce billet.

Comme conseil de plusieurs maîtrises d’ouvrage publiques et privées qui pratiquent l’urbanisme transitoire, nous participons à ces dynamiques de l’intérieur et avons souhaité partager quelques convictions pour contribuer à faire émerger, avec d’autres, un dialogue constructif sur le sujet. Car il nous semble qu’un vaste champ reste encore à explorer : comment travailler au mieux ensemble pour faire advenir cet « urbanisme de transition » que le collectif Ya+k -entre autres- appelle très justement de ses vœux ?

L’urbanisme transitoire, c’est aussi de bons jeux de mots. Station Désir, Formes Vives, les Saprophytes, Sophie Tartière — Photo : Atelier Formes Vives

Un moment charnière, oui mais pourquoi ?

Parce qu’on se pose de nouvelles questions

De premières expériences sans heurts ont permis de lever certaines des craintes attachées à l’urbanisme transitoire. « Et si les occupants temporaires ne veulent pas partir ? », « N’y a-t-il pas un risque de requalification en bail commercial ? », « Les riverains ne vont jamais accepter le projet après », font de moins en moins partie de l’arsenal des questions de la salle. Cela ouvre la porte à une réflexion de fond sur les questions biens réelles (notamment l’articulation entre urbanisme transitoire et dynamiques de gentrification) qui méritent que l’on dépasse la seule critique de «l’esthétique de la palette» pour se pencher sur les singularités des rapports entre les projets d’urbanisme transitoire et leur territoire (voir à ce sujet le Monde Diplomatique d’avril 2018 [3]). Alors que les premières craintes s’estompent, un vaste travail de reformulation de la question est en cours. Colloques et séminaires sur l’urbanisme transitoire se multiplient tandis que des mémoires, thèses et études décortiquent les projets engagés et développent une riche bibliographie « en marchant » sur le sujet.

Vive les Groues, un des derniers-nés de l’urbanisme transitoire grand parisien. Projet de Yes we camp, BVAU architectes-urbanistes, TN+ paysagistes, ABCD dans le cadre de l’appel à projet Playgroues lancé par l’EPADESA en 2016. — Illustration : Jean Codo

Parce que le transitoire s’installe… dans les cénacles de la profession

Moment charnière également parce qu’en ce seul mois de mai 2018 : Patrick Bouchain se trouve dans la liste ultime des prétendants au Grand Prix de l’Urbanisme, la 16ème biennale de Venise va s’ouvrir et verra consacrés « 11 lieux infinis », l’ouvrage L’Hypothèse Collaborative, conversations avec les collectifs d’architectes français écrit par Mathias Rolot et atelier Georges est sous presse… autant de confirmations que le sujet bouillonne d’intérêt, qu’il s’installe durablement — précisément au-delà de l’effet de mode — et qu’il est enfin en cours de reconnaissance officielle par les «puissances légitimes » du métier. L’engouement opérationnel est, lui aussi, tangible : ouverture de la “saison 2” des Grands Voisins, lancement de la 3ème édition de Tempo sur Est Ensemble, ouverture au public du site des Groues qui ancre pour dix ans l’urbanisme transitoire à Nanterre… et ailleurs: appel à manifestation d’intérêt Imagin Ramblas à Toulouse, projet “Transfert” autour des cultures urbaines sur la friche des abattoirs à Nantes, entre autres! Mais la reconnaissance officielle des vertus de l’urbanisme transitoire était en réalité posée dès lors que des acteurs reconnus et visibles se sont mis à y avoir recours. Au Sens de la Ville, nous travaillons avec des aménageurs [4] qui se questionnent sur leurs façons de faire et cherchent à intégrer la dimension temporelle des projets autrement que par le décompte des années de portage foncier. Cette préoccupation s’inscrit dans une évolution plus générale du métier d’aménageur, dans un contexte où il est devenu plus complexe de faire de l’aménagement : en renouvellement urbain, sur des lieux marqués par des histoires parfois encore vives, et alors que les impératifs de durabilité font désormais partie des habitudes de conception.

Biennale de Venise 2018, parmi les projets mis à l’honneur dans la grande galaxie des projets “urba-culturel alternatifs” : l’urbanisme transitoire avec les Grands Voisins. On a hâte d’y être !

… Et parce que le grand public s’y intéresse !

Moment charnière enfin parce que le grand public s’intéresse légitimement à ces lieux et est au rendez-vous [5] . C’est bien là l’une des vertus de l’urbanisme transitoire : inscrire la transformation urbaine dans un cadre concret, quotidien. Source “d’animation” là où elle fait défaut, il est souvent dépouillé de ce qui fâche dans le projet urbain : la densité, la hauteur des bâtiments, le logement social, l’architecture.

L’urbanisme transitoire à la une de la presse généraliste : même Le Figaro s’y met !

Premières convictions

1- Au public de définir ses objectifs (qui sont politiques !)

Ce n’est pas parce que l’urbanisme transitoire est devenu, dans la majorité des projets, un outil d’aménagement parmi d’autres que les réponses apportées sont identiques… ni même qu’elles répondent aux mêmes objectifs ! Changer l’image d’un quartier, alléger la facture du portage foncier, apporter des services aux riverains, préfigurer des usages, tester certains espaces, incuber des programmes, favoriser la participation, enrichir la programmation, etc. : autant d’objectifs possibles que la puissance publique doit expliciter au regard de ses ambitions pour le territoire et le projet urbain. Ces objectifs constituent la base sur laquelle solliciter les acteurs de l’urbanisme transitoire… tout en laissant à ces mêmes acteurs la possibilité d’être force de proposition ! Au nord de Marseille, pour bâtir un appel à manifestation d’intérêt à venir sur Euroméditerranée, nous avons croisé les enjeux de l’aménagement et ceux du territoire aujourd’hui pour définir trois attentes principales : le développement d’emplois et de formations, l’inclusion pour créer des ponts entre habitants actuels et futurs, enfin, la culture pour que l’on vienne ici (au Nord) depuis tout Marseille.

Appel à projets annuel Tempo sur Est Ensemble : les projets sélectionnés répondent aux grandes thématiques définies par la collectivité, comme le réemploi sur la friche Miko avec Bellastock

2- Les vertus du tâtonnement

Nous accompagnons Paris Batignolles Aménagement sur la stratégie de projet de la ZAC Saint Vincent de Paul, où les Grands Voisins ont suscité l’envie de « faire la ZAC autrement». Sans présager de l’avenir, ce projet offre déjà quelques exemples de la manière dont l’aménagement peut se saisir du potentiel d’une occupation transitoire : conservation d’éléments emblématiques comme la Lingerie, découpage des rez-de-chaussée par l’aménageur afin d’y maintenir des activités de l’économie sociale et solidaire, rédaction d’un cahier des charges d’espace public ouvert à l’expérimentation; autant de changements dans le programme et la méthode qui nous semblent décisifs. Changements impulsés par un aménageur soucieux de faire évoluer ses pratiques et qui a dès lors réussi à engager une véritable démarche expérimentale et partenariale avec les « activateurs » (Aurore, Yes We Camp et Plateau Urbain). Apprendre à parler le même langage, comprendre les contraintes de l’autre et dégager des intérêts communs : ce temps d’ajustement — nécessaire entre des acteurs dont les méthodes de travail diffèrent du tout au tout ! — a permis aux activateurs de s’emparer de l’opportunité offerte d’inscrire leurs actions dans l’horizon de long terme du projet urbain. Un souhait partagé par de nombreuses structures de l’urbanisme transitoire (mais qui ne les empêche pas de poursuivre d’autres objectifs sans lien direct avec le projet urbain). Quel que soit le visage final du quartier, le montage du projet aura vraiment été « baigné » de cet esprit des Grands Voisins. Et cette démarche expérimentale ne se limite pas à la seule conservation d’un élément emblématique comme la Lingerie ! La fabrique de ce projet offre la chance à toutes les parties prenantes de se saisir de cet alignement singulier d’astres (localisation, occupation temporaire pré-existante, souhait de l’aménageur de faire autrement adossé à une volonté politique marquée également) pour repenser nos modes de faire la ville.

Dernier enseignement et non des moindres, le transitoire constitue un levier puissant de renouvellement des méthodes de co-production citoyenne de la ville. Les Grands Voisins ont ainsi démontré la possibilité de sortir des écueils d’une concertation délibérative qui peine à élargir son public, en offrant de multiples possibilités de co-productions (à condition d’adopter une démarche un peu pro-active pour aller chercher les publics qui ne s’expriment pas et ou ne participent pas spontanément).

Aux Grands Voisins, on co-construit avec des perceuses et des visseuses

3- Le nerf de la guerre : chercher ENSEMBLE des modèles économiques robustes

Dès lors que la puissance publique assigne des objectifs à un projet prenant place de manière transitoire sur son territoire, la question du financement doit être posée clairement. En témoigne la polémique suscitée par la SNCF avec son appel à projet d’intervention artistique sur ses friches ferroviaires en 2015 [6] : qui dit transitoire ne dit pas “gratuit”… Plus largement, l’occupation transitoire n’est pas seulement une « économie de gardiennage » : elle crée de la valeur — urbaine, sociale, économique ! Cette dernière n’est pas toujours facile à quantifier et parfois contrebalancée par le fait que le transitoire crée aussi des attentes… Dès lors, une réflexion sur le modèle économique est nécessaire, avec pour principe de faire contribuer ceux qui profiteront de la valeur créée. Cela peut passer par une ligne dans le bilan d’aménagement ou de promotion immobilière, par un soutien financier de la collectivité… et en tout cas un exercice de mise à plat à bilans ouverts et partagés entre « activateurs » et commanditaires. C’est que l’urbanisme transitoire se situe au croisement de deux sphères de valeur. D’un côté, celle de l’aménagement et de la promotion immobilière où il opère potentiellement à l’interface de plusieurs lignes budgétaires : le portage foncier, la communication, les travaux. De l’autre, celle des collectifs/associations dont le modèle économique souvent précaire est un mélange savant de subventions, recettes en propres, bénévolat et débrouille. Dès lors, construire un modèle économique au croisement des deux mondes apparaît comme un exercice inédit et, on l’espère, redistributif…

4- Un impératif : évaluer !

Parler d’un moment charnière pour l’urbanisme transitoire, c’est aussi se rappeler que tout n’est pas joué. Il est en réalité difficile de parler des « vertus » de l’urbanisme transitoire tant que nous ne sommes pas encore parvenus au bout d’un cycle (urbanisme transitoire puis enclenchement du projet pérenne puis livraison de ce projet). La pratique est en train de faire école et permet d’aller dans l’épaisseur de projets qui peuvent paraître similaires de prime abord, quand sous le titre “Trois friches où trinquer chic” [7], on peut confondre Ground Control, le Freegan Pony, les Grands Voisins, trois projets qui suivent des agendas radicalement différents. D’où l’intérêt d’engager, dès maintenant, des démarches d’évaluation, dont certaines sont déjà en cours : atelier professionnel des étudiants de Paris 1 avec Plateau Urbain[8], évaluation du dispositif Tempo d’Est Ensemble… Définir collectivement des critères pertinents pour embrasser la diversité des expériences d’urbanisme transitoire, le défi n’est pas des moindres et mérite de faire écho auprès des professionnels de la ville: à vos perceuses, vos lunettes et vos claviers !

[1] L’urbanisme transitoire : optimisation foncière ou fabrique urbaine partagée, Étude de Diguet Cécile | IAU-Institut d’Aménagement et d’Urbanisme de la Région Île-de-France | Janvier 2018

[2] Projet Toits Temporaires Urbains (TTU) de la Caisse des dépôts en partenariat avec la direction régionale et interdépartementale de l’hébergement et du logement, SNCF Immobilier, la Ville de Montreuil, Aurore et Plateau Urbain, avril 2018

[3] Les friches, vernis sur la rouille, Antoine Calvino, Le Monde Diplomatique, avril 2018

[4] Nous accompagnons notamment Paris Batignolles Aménagement sur les Grands Voisins, l’EPAEM sur Euroméditerrannée et l’EPASE sur le quartier de Chateaucreux à Saint-Étienne.

[5] Lieux de plus en plus relayés par la presse, y compris grand public : « Grands voisins, Halle Papin, 6B … Et le squat devient fréquentable », titrait Télérama dans son numéro du 14 avril dernier, tandis que l’agenda culturel en ligne “Enlarge your Paris” sortait récemment son palmarès des « huits friches du Grand Paris ».

http://www.telerama.fr/sortir/grands-voisins,-halle-papin,-6b...-et-le-squat-devient-frequentable,n5588351.php

https://www.enlargeyourparis.fr/huit-friches-etonnantes-du-grand-paris

[6] Pour l’exemple, cet article de Konbini titrant “La SNCF propose à des artistes de payer pour revaloriser son patrimoine” http://www.konbini.com/fr/tendances-2/street-art-sncf/

[7] A Paris, trois friches pour trinquer chic, Le Journal du Dimanche, Marie-Anne Kleiber, https://www.lejdd.fr/JDD-Paris/A-Paris-trois-friches-ou-trinquer-chic-785661, 15 mai 2016

[8] Atelier professionnel Paris 1 — Panthéon-Sorbonne, L’évaluation des projets d’urbanisme temporaire, sous la direction de Juliette Maulat, mars 2018