En Turquie, la “vidange totale”

“Une nouvelle ère commence” a applaudi mercredi 9 novembre le président turc Recep Tayyip Ergodan à l’annonce de la victoire du candidat républicain Donald Trump. Le Premier ministre Binali Yildirim a quant à lui appelé le nouveau Président des Etats-Unis à extrader dès que possible Fethullah Gülen. Ancien proche d’Erdogan et du Parti de la justice et du développement (AKP), le prédicateur s’en distancia finalement. Exilé aux Etats-Unis depuis 1999, il est désormais accusé d’avoir fomenté le coup d’Etat raté de la nuit du 15 au 16 juillet dernier.

Quatre mois d’atteintes aux libertés

De ce putsch avorté, on retient d'abord la réactivité du président turc et l'allégeance d'une partie importante de la population. Grâce à une interview réalisée en direct via Facetime et diffusée à la télévision, Erdogan, au pouvoir depuis 13 ans, avait réussi à mobiliser des dizaines de milliers de Turcs pour résister au putsch. Obama avait pris position en sa faveur, déclarant se “ranger du côté de la démocratie”.

Mais, on retient surtout, cinq mois après cette tentative de coup d’État qui a fait 265 morts et 1 440 blessés, que l’assise d’Erdogan sur la scène internationale se fragilise. Les vagues de purges, qui traquent les prétendus putchistes au sein de l’administration, entachent l’image fabriquée par Erdogan d’une Turquie moderne et exemplaire en matière de paix religieuse : 110 000 fonctionnaires ont été renvoyés, 30 000 autres arrêtés, 15 médias fermés. Erdogan a également annoncé vouloir rétablir la peine de mort. Pour le politologue et historien de la Turquie Samim Akgonul, cette mise en péril de la démocratie turque est dramatique : “ce n’est plus une purge, c’est la vidange totale”.

Les yeux du monde rivés sur la Turquie

Les manifestations à Cologne, Berlin et Francfort suite à l’arrestation le 4 novembre des dirigeants du parti pro-kurde HDP ont provoqué un durcissement de ton des diplomates allemands. Avec un bémol. Car la Turquie, que l’Union le veuille ou non, joue un rôle clé dans la lutte contre Daech et la gestion des flux migratoires en provenance de la route des Balkans. Si l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne est sérieusement remise en question, les enjeux géopolitiques tempèrent, pour l’instant, la véhémence de Berlin à l’égard d’Erdogan.

Dans ce contexte, l’élection de Donald Trump est riche en promesses pour le Président turc. Si l’Union européenne décide finalement d’intervenir contre Erdogan, Washington pourrait devenir un renfort solide pour Ankara. Qu’importent les déclarations de Trump à l’encontre des musulmans, à qui il entend “fermer les frontières des Etats-Unis”. Son programme nationaliste et protectionniste séduit, mais surtout le soutien affiché de Michael Flynn, pressenti pour devenir le conseiller à la sécurité nationale du président élu. « Notre allié turc est en crise, il a besoin de notre soutien », a écrit Michael Flynn dans un article publié sur le net. Il y compare Fethullah Gülen à l’ayatollah Khomeyni, père de la révolution de 1979 en Iran. Enfin, d’après les médias turcs acquis au gouvernement, Gülen aurait aidé Hillary Clinton à financer sa campagne à hauteur d’un million de dollars. La présidentielle américaine cristallise donc l’urgence de la situation. Prendre ou ne pas prendre parti ? Intervenir ou ne pas intervenir ? Ce n’est pas seulement l’avenir de Fethullah Gülen qui est en jeu, mais celui de toute la Turquie.