La liste
Les souvenirs se précipitent avant et après le 13 novembre 2015.
Imprimer sa place de concert. Arriver tôt pour avoir la certitude d’être bien placé. Patienter le temps de la première partie. Applaudir, crier. Se déhancher progressivement et jusqu’à épuisement, finalement, devant la scène du Bataclan. Coïncidence du hip hop. Kendrick Lamar, A$AP Rocky, Azelia Banks. S’imaginer, pendant un instant, qu’on est en Californie. Palmiers, blunts, décapotable. Tous les clichés y passent. Parce que Los Angeles c’est certes moins familial que le 11ème, mais c’est exotique. Se dire que ce serait sûrement une vie plus trépidante. Ne pas écarter la possibilité d’abandonner Oberkampf pour Echo Park. Pas tout de suite, bientôt, un jour. Eventuellement. Paris semble quand même plus serein ; il vaut mieux rester en fin de compte. Copier les mouvements des types en jersey postés juste devant parce qu’ils maîtrisent parfaitement l’elbow dance. Dans la fosse, se presser contre les autres parce qu’on veut tout voir, tout entendre, tout sentir. Prendre des photos, filmer les meilleures chansons. Savoir d’avance qu’on aura des courbatures le lendemain. Connaître les paroles par cœur, les réciter et les chanter à tue-tête. Profiter de la musique intensément, qu’importe que la bière mousse et éclabousse, que la fumée envahisse les poumons, que la sueur tâche ça et là les vêtements. Après la fin du concert, passer devant le tour van maladroitement garé en face de la porte d’entrée. Tenter d’apercevoir l’entourage de l’artiste, avoir l’ambition d’espérer un autographe.
Continuer la soirée dans un bar du coin. Passer chercher un shawarma poulet cumin au Délice aux milles épices entre deux pintes bues un peu trop vite. Sympathiser avec le barman et faire quelques shots au comptoir pour se prouver qu’on est motivé. Insérer une ellipse temporelle — celle du black-out occasionnel de fin de semaine. Rentrer de La Bellevilloise à pieds à cinq heures du matin. Descendre la rue de Ménilmontant, qui semble interminable, jusqu’à atteindre la Place Verte, à l’angle de la rue Oberkampf et de la rue Saint-Maur. Se coucher ivre, extenué, mais heureux. Bruncher le lendemain sur les quais du Canal. Accepter d’écouter, dans une semi-léthargie, les exploits des amis aussi sortis la veille. Parler de cul très fort à côté d’un couple enlacé tranquillement. Essayer de deviner qui porte la culotte, si ce sont des canards, s’ils se sont rencontrés sur Tinder. Prétendre qu’on est totalement décomplexé quand on est surtout content de profiter d’un après-midi entre potes.
Marcher sur les feuilles d’automne le long du boulevard Voltaire et regarder les parties de pétanque se succéder d’un œil distrait. Descendre la rue Oberkampf jusqu’au métro Richard-Lenoir. S’arrêter chez le boulanger, le fromager, le fleuriste, chez Nicolas. Juste pour ramener quelque chose de sympa à l’apéro. Sentir le vent de novembre chatouiller les joues, la nuque, les cheveux. Ecouter de la pop stupide pour faire passer le temps du trajet. Where Are You Now That I Need You? S’autoriser la folie d’esquisser quelques pas de danse en attendant que le feu passe au vert. Se servir de La Poste comme point de rendez-vous habituel. Traverser au feu rouge en courant parce qu’on est impatient d’arriver, qu’on s’en fiche, qu’on ne ressent pas le danger. Comme c’est pratique d’être insouciant. Comme c’est téméraire de vivre normalement. S’arrêter devant la bouche du métro Parmentier pour vérifier l’itinéraire à suivre et échanger un baiser rapide mais pas volé. Grimper dans la rame de métro juste avant la fermeture des portes. Officiellement se targuer de ne pas faire Parmentier-République à pieds alors que ça prend dix minutes, même pas — mais officieusement s’en vouloir. Economiser ses mouvements parce qu’on a encore des courbatures à cause du concert. Ca fait pourtant plusieurs jours maintenant.
Me rappeler qu’il y a environ un an, j’ai pris un Uber à deux heures et demi du matin de Charonne à Parmentier pour rentrer chez moi, parce que c’était un mardi soir, qu’il n’y avait plus de métro, que je m’étais faite larguer. Avoir réussi à contenir mes larmes parce que je me sentais en sécurité, réconfortée par cet itinéraire si naturel. Ne pas être capable de les contenir aujourd’hui. Entamer une liste idiote de souvenirs insignifiants qui ne parleront qu’à moi. Me rappeler que c’est rue Bichat que j’ai fait mes tous premiers pas il y a vingt-trois ans — d’accord, vingt-deux. J’ai marché tard, mais parlé tôt dans l’appartement de la rue Bichat. Que c’est dans le jardin de l’hôpital Saint Louis que j’allais collectionner les cailloux pour essayer ensuite, bêtement, de les manger comme des friandises. Que de quatre à dix ans du lundi au vendredi j’ai emprunté la rue du Faubourg du Temple et celle de la Fontaine au Roi pour aller à l’école à République, à deux pas du Canal. Me rappeler que mes camarades de classe et moi longions ce même Canal pour aller au gymnase le vendredi après-midi. On y faisait du judo, du foot. Une fois ou deux on a même appris à jongler — surtout les autres, en fait, parce que je n’y arrivais pas vraiment. Que plus tard, une fois au collège, le Canal m’évoquait plutôt la bibliothèque de la rue de Lancry où j’empruntais des livres presque tous les weekends. Qu’un jour, j’ai eu envie d’emprunter des CDs aussi, parce que le mot « discothèque » m’intriguait, et que c’est à cette époque-là qu’a débuté mon amour pour la musique. Que c’est cet amour pour la musique qui m’a conduite plus tard à aller de concert en concert. Surtout dans des salles éclectiques, sans prétention, où flotte pendant une heure ou deux un sentiment de liberté et de sincérité inimitables. Des salles comme celle du Bataclan.
Ecrire à l’infinitif et me sentir minable car tout, tout, tout est absolument anecdotique aujourd’hui. Rien n’a d’importance. Rien n’a de saveur si ce n’est celle du deuil. Car j’ai honte d’employer le pronom “je”. Honte de me dire que “c’est un miracle”. Car je trouve injuste d’estimer que “j’ai de la chance” d’être vivante. Je pense à la vie, à celle des autres. Aux vies qui ont été prises — pour rien. Aux personnes entre la vie et la mort, aux blessés, aux rescapés, aux survivants. Je pense aux 10ème et 11ème arrondissements dont les rues sont tâchées de sang. Je pense à ce quartier et j’ai envie de le rebaptiser : lieu de vie, repère, foyer. Vendredi soir, les terroristes y sont entrés par effraction.
C’est en expliquant à mon entourage en quoi les lieux touchés par les attaques terroristes du vendredi 13 novembre 2015 à Paris me paraissent familiers que la beauté de chacun de ces lieux m’a frappée. Ils ont façonné la personne que je suis aujourd’hui. Pour cette raison, cette liste se veut sans fin ni chute. J’aimerais simplement que chaque personne qui lira ce texte se sente libre d’ajouter dans les commentaires un souvenir qui lui est cher concernant une zone touchée par le terrorisme en France comme ailleurs.