L’infini volé devant soi

Lev_nikolaievitch
Sep 3, 2018 · 39 min read

L’infini volé devant soi

13h00. Les cours reprennent habituellement à 13h25 mais Hector avait rendez-vous avec Ondine Dumas, sa professeure de français et professeure principale. Un rendez-vous pour apprendre à connaître ses élèves. Hector trouvait que c’était une bonne chose et appréciait les conversations en tête à tête. Enfin plutôt il avait un rapport complexe avec les conversations en tête à tête. Il appréciait l’idée mais pêchait dans la pratique. Il manquait globalement de tact et de répartie, de vitesse de réflexion pour dire tout ce qu’il aurait voulu dire après coup. Il pensait qu’il serait meilleur dans les correspondances épistolaires. Mais les personnes capables de tenir une conversation intelligente brillent plus et il les jalousait. Il se demanda, en se dirigeant vers la salle AR12 si ces personnes avaient déjà réfléchi à tous les sujets qu’elles abordent ou si elles étaient capables de produire une pensée nouvelle très rapidement. L’arrivée devant la salle mit fin à ses réflexions. Il toqua.

« Entrez. »

« Ah, Hector Prends une chaise. J’ai organisé ces rendez-vous parce que je prends ma fonction de professeur principale à cœur et je pense qu’il est bien que je vous connaisse chacun un peu mieux pour vous aider du mieux que je peux. Bon, pour vous, si j’ai bien compris, il y a assez peu de difficulté sur le plan scolaire. »

Hector détestait qu’on lui lance des remarques de ce style sur son niveau scolaire. Sur un style de connivence, comme on l’aurait fait pour une mauvaise blague raciste, avec un air entendu qui cherchait à créer une connexion qu’il ne souhaitait pas. La bienséance aurait voulu qu’il se contente d’un « oui » humble en réponse, ni prétentieux ni hypocrite, mais cela signifiait aller dans le sens de son interlocuteur et accepter cette connexion qu’il ne souhaitait pas. Alors la plupart du temps il répondait quelque chose d’arrogant (« oui, j’ai 2 points d’avance de moyenne générale sur le 2° de la classe ») ou de contradictoire, plus respectueux pour un adulte.

« J’avais des vraies difficultés en arts plastiques et musique au collège mais heureusement il n’y en a plus au lycée ».

Il était assez content de sa trouvaille, dite avec un sourire en coin, un peu insolent.

« Ça ne veut pas dire qu’il faut négliger ça dans votre vie ».

Et surpris de la réponse.

« Profitons-en pour parler un peu plus de français et littérature. Surtout que je ne sais pas si vous excellez dans ce domaine. Vous lisez ?

-Oui, je lis pas mal.

-Qu’est-ce que vous lisez ?

-Je lisais beaucoup de fantastique avant. En 6° et 5°. Harry Potter, Le Seigneur des Anneaux. Après j’ai lu des livres qui n’avaient pas vraiment de rapport les uns avec les autres. Le clan des Otori, aussi, c’est un peu fantastique également, mais un peu plus adulte (il se demanda ce qu’il répondrait si elle lui demandait en quoi ce livre était plus « adulte », parce que la manifestation la plus marquante et remarquable de cet aspect était les multiples scènes de sexe dont il considérait qu’elles avaient fait une bonne partie de son éducation sexuelle jusque-là). L’an dernier j’ai lu L’étranger de Camus. J’ai beaucoup aimé. Ça m’a fait réfléchir. Le personnage a une vision différente du monde.

-Oui on peut dire ça, c’est sûr.

-Et les livres pour les cours de français. J’avais beaucoup aimé Au Bonheur des Dames de Zola en 3°.

-Vous sauriez dire pourquoi ?

-L’histoire est intéressante. C’est l’histoire d’un homme qui fait fortune progressivement. Il commence petit et plus il s’enrichit, plus il développe son affaire ; et plus il développe son affaire, plus il s’enrichit. C’est excitant. Et puis il a une bonne stratégie commerciale.

-Et l’histoire de Denise dans tout ça ?

-C’est intéressant de voir l’histoire de son point de vue.

-Mais l’histoire d’amour ne vous intéresse pas particulièrement ? »

Elle avait dit ça avec un sourire taquin et un peu moqueur. Cela ne l’atteint pas particulièrement ; il savait que ce sujet l’intéressait peu et n’en n’avait pas honte.

« -Pas plus que ça.

-Vous faites du latin ? »

La conversation avait repris un ton sérieux.

« -Oui.

-Ça vous intéresse particulièrement ou c’est juste comme ça ?

-Un peu juste comme ça au début, comme tous les bons élèves j’imagine. Mais j’aime beaucoup. J’aime beaucoup réfléchir en fait. Le latin permet de comprendre l’étymologie des mots, c’est comme découvrir une réalité qui était cachée jusque-là.

-Et vous aimez beaucoup comprendre tout ce qui se passe autour de vous et tout maîtriser ? »

Pour la première fois il dut marquer une pause pour réfléchir un peu avant de répondre. Ou plutôt digérer émotionnellement ce qu’elle venait de lui asséner et les implications de cette affirmation.

« -Oui je pense. Et j’aime aussi les cours de civilisation, ça nourrit l’imagination.

-C’est vrai. Bien. Terminons là, c’est l’heure. Je vous laisse vous rendre à votre cours de maths. J’essaierai d’établir une liste de lecture qui vous plaise. »

Hector sortit de la salle en pensant qu’il n’avait jamais pris autant d’uppercuts en si peu de temps. D’abord sur le caractère limité de son développement artistique. Ensuite sur son manque d’intérêt pour la chose amoureuse. Il avait toujours cru ne pas s’en soucier, mais il était un peu piqué à vif par cette femme. Etait-ce parce qu’en même temps de lui exposer ses limites, elle pouvait être un objet de désir ? Parce qu’elle n’était pas de l’autre côté, du côté des femmes trop vieilles pour être désirables, et de tous les êtres avec lesquels il entretenait des relations asexuées et surtout non-sexualisables ? Il n’avait jamais arrêté sa réflexion sur son physique auparavant. Il avait conscience qu’elle était une jolie femme, et encore assez jeune, bien qu’il ne sût pas précisément son âge. Elle avait une beauté particulière, fine, longue comme ses jambes, pas particulièrement excitante sexuellement, plutôt exaltante oniriquement. C’est comme s’il se découvrait incomplet et cela l’embêtait. On lui avait toujours exposé ses qualités et rarement ses défauts ou ses manques. Troisièmement elle l’avait mis en face de son envie de vouloir tout contrôler. En y réfléchissant plus longuement, il comprit que cela l’irritait car c’était contraire à l’idée des artistes qui écoutent leurs inspirations et ne cherchent pas à tout contrôler. Et que cela consistait une barrière à son développement.

Ondine avait une heure devant elle entre son entretien avec Hector et le prochain cours qu’elle donnait. Cela lui donna tout le loisir d’y réfléchir, d’autant plus que la salle dans laquelle s’était déroulée leur entrevue, calme, lumineuse et fraîche était encore libre. Elle avait donc au moins deux élèves intéressants. Ralf, avec son assurance et son intelligence émotionnelle rares, bien qu’il n’était pas le premier être de la sorte qu’elle croisait, et Hector donc, qui semblait visiblement être une tête en maths (ça aussi elle en avait vu), mais aussi sensible à la littérature, un peu rêveur mais capable de répartie décalée et surprenante. Ralf, elle en connaissait très bien le type mais était curieuse d’en voir l’embryon, quoique celui-ci était déjà remarquable de maturité. Elle était curieuse de voir également comment elle interagirait avec Ralf s’il venait à y avoir certaines formes de conflits ou de joutes verbales entre lui et elle, par exemple s’il bavardait trop en cours ou remettait en cause son savoir. Elle sentait qu’il s’engagerait dans cette sorte de conflit pas seulement avec l’enjeu du conflit en vue, mais aussi en comprenant le conflit pour ce qu’il est, un affrontement entre deux personnes. Elle appréhendait ce challenge hypothétique mais le désirait également : n’était-ce pas là une occasion de se prouver sa force de personnalité ? Elle songea que c’est ce que son amie Alexia, avec son charisme extraverti, lui dirait.

Elle pensa à nouveau à Hector. Son intérêt pour la littérature lié à son aisance en mathématiques (était-ce de l’intérêt ou avait-il plutôt grandi avec une telle facilité pour cette discipline qu’il ne s’était jamais posé la question) lui parlait particulièrement. Contrairement à Ralf, il n’avait pas une grande répartie et si le premier l’avait décontenancé lors de leur entretien, elle s’était en quelque sorte vengée sur le second, ce qu’elle se reprochait un peu. Elle se dit qu’elle était trop bonne et se rassura en pensant qu’elle n’avait pas particulièrement dû le bouleverser, tout au plus le tirer de sa rêverie diurne permanente, ce qui lui ferait du bien. Et puis elle en tirait un peu de fierté personnelle. Elle avait eu des réparties fusantes et tranchantes et sentait qu’elle l’avait mis mal à l’aise par instants. Elle avait skié au-dessus de ses skis (comme aurait dit son père) et avait même pu réagir à l’imprévu lors de leur court échange sur l’art.

Hector n’avait donc pas une excellente répartie et manquait un peu d’aisance à l’orale. Bien qu’il semblât avoir la discipline de prendre son temps pour parler et de poser ses mots, elle avait remarqué le manque de recherche dans leur choix. Elle se dit que si elle avait vraiment été méchante, elle aurait pu lui dire quelque chose du style : « Bon, nous devrons quand même travailler la variété du vocabulaire dans votre expression ; vous avez utilisé un nombre épuisant de fois le mot « intéressant ». ». Elle se rappela que c’était son rôle de professeure de français de l’aider dans ce domaine, pour son oral en fin d’année, bien qu’il eût un niveau d’expression orale qui dépassait largement la moyenne nationale. Elle songea qu’il lui faudrait alors mettre plus de formes dans sa remarque. Quelque chose comme : « Mais ce n’est pas dramatique, et puis ça se travaille. Vous cherchez à progresser, n’est-ce pas ? » pour jouer sur son ambition.

« Je vais vous demander une première expression écrite pour juger de votre niveau dans ce domaine-là. »

Pour la première fois, les élèves, qu’elle a réussi à intéresser lors des deux premières semaines, se figèrent presque dans leur mouvement, comme pour marquer physiquement la possibilité d’un premier achoppement. Elle le remarqua et leur peur bleue du devoir et de la note la fit doucement rire intérieurement, bien qu’en même temps elle se méfia de ce premier moment de friction qu’elle appréhendait. Elle décida de l’atténuer :

« Ce ne sera pas noté, ce n’est pas le but de l’exercice. Il s’agit juste pour moi de comprendre où vous en êtes. La note de lecture que vous devrez rendre dans deux semaines sera notée par contre. »

Une main se lève : « on peut écrire sur ce qu’on veut du coup ? »

« Non, je préfère vous donner une direction. La liberté absolue est dangereuse pour l’imagination. La contrainte donne quelque chose sur quoi s’appuyer. Vous râlez de devoir venir en cours mais croyez-moi si vous n’aviez absolument rien à faire la plupart d’entre vous seraient complétement perdus. Je vous demande donc d’écrire sur votre passion ; sur comment vous la vivez, ou comment vous l’entretenez. »

Hector était donc coincé pour ce samedi matin avec cette expression écrite à faire pour la fin du weekend. Il souhaitait s’en débarrasser au plus vite, mais il savait qu’en s’y prenant autant à l’avance il prenait le risque de voir la tâche s’éterniser. Il détestait cet aspect particulier de tout travail d’expression écrite : le manque de limite temporelle. Surtout qu’à la fin il devait souvent se contraindre à « pondre » quelque chose qu’il n’aimait pas particulièrement. Au moins si cela arrivait en devoir surveillé il n’avait pas passé des heures dessus. Parfois il se prenait au jeu, comme lors du premier devoir d’anglais ou pour une composition de philosophie l’an dernier pour laquelle il n’avait pas compté ses heures de recherches complémentaires. Et alors, alors, la magie de créer l’emportait et il ressentait un plaisir qu’il ne trouvait nulle part ailleurs. Mais souvent il n’avait pas d’inspiration, comme cette fois-ci.

Sa recherche d’un sujet était particulièrement douloureuse car elle le renvoyait à un certain manque qu’il y avait dans sa vie et qu’il identifiait maintenant : l’absence d’une vraie passion. Il avait longtemps fait du tennis et en faisait encore, mais jamais à haut niveau, plutôt comme ça, pour faire un sport. Il s’était essayé pendant deux ans au football, sport qu’il aimait bien plus que le tennis. Mais avait arrêté piteusement, dépassé par son anxiété sociale notamment, par le sentiment de ne pas être à sa place parmi tous les autres gamins d’un milieu social différent ; d’autant plus qu’il n’était pas bon par rapport au reste du groupe, ce qui l’empêchait de se créer une place sociale grâce à son niveau. Ni musique ni arts plastiques, qu’il avait peut-être négligés injustement et par erreur, comme suggéré par Mme Dumas lors de leur entrevue la semaine précédente. Il savait qu’il lisait beaucoup plus que la moyenne, mais était-ce pour autant une passion ? Allongé sur le parquet de sa chambre éclairé par la douce lumière du Soleil, il se consola en se disant que sans doute peu de personnes avaient une telle passion de la sorte, et décida d’arrêter ces réflexions qui lui prenaient trop de temps. Il s’arrêta sur le football, qu’il pensait pouvoir décrire en des termes inédits et intéressants, parce qu’il avait de nombreuses fois réfléchi à pourquoi il aimait ce sport, notamment pour le défendre face aux moqueries démagogues dont il était trop souvent l’objet à son goût et qui l’horripilaient.

Le football, c’est plus que 22 hommes qui courent après un ballon et se roulent par terre au moindre contact, c’est le sport le plus complet qui soit, alliant le physique (« le football c’est un sport de combat » disait toujours son coach), la technique, l’intelligence de jeu et l’intelligence collective. Le football, par ses mouvements, c’est un véritable ballet, certes moins structuré que le rugby, mais plus surprenant.

Sur ces inspirations, il se lança.

Elle fit ses commentaires avant de rendre les copies, sachant que les élèves seraient plus attentifs dans cette situation qu’avec leur copie dans les mains.

« Globalement votre niveau d’expression écrite n’est pas trop mauvais, même s’il faudra l’améliorer au cours de l’année en vue du bac. J’ai été étonnée du nombre d’entre vous qui ont choisi de parler de passe-temps plutôt que de vraies passions ; cela dit j’ai été agréablement surprise par l’humour dont ont fait preuve certains d’entre vous, magnifiant avec un grand second degré leur épanouissement au moment de regarder une série sous leur couette. »

Quelques rires fusent dans la classe.

« Plus sérieusement, il est important que vous développiez des passions. Tôt ou tard, vous serez amenés à faire le point sur votre vie, à réfléchir à ce qui vous pousse vraiment, à ce qui vous procure vraiment du bonheur, à ce dont vous êtes fiers de réaliser, et alors il sera important pour vous d’avoir développé au cours des années des passions, d’avoir mis en œuvre une discipline de l’effort pour vous perfectionner dans un domaine, d’être fier de la démarche autant que du résultat, et enfin de pouvoir retrouver la sécurité des automatismes développés par votre corps lors des moments de doute. Cela vous sauvera lors des moments difficiles. »

La classe la regarda de manière hébétée, et elle se demande si elle ne s’était pas laissée emporter par le récit qu’elle se faisait de sa propre histoire. Cependant elle crut capter quelques regards intéressés, notamment celui d’Hector ; et cela suffit à son bonheur.

Le cours s’était passé comme à l’accoutumée. Ondine rangeait ses affaires quand elle vit qu’Hector était resté.

« Vous avez quelque chose à me dire ?

-J’ai beaucoup réfléchi à ce que vous avez dit sur les passions l’autre fois. En septembre. Quand vous nous avez rendu notre essai sur le sujet. Vous aviez dit qu’il était important d’avoir une passion, que cela nous sauverait dans la vie.

-Oui je me rappelle. »

Elle fut cependant frappée par la précision avec laquelle Hector avait retenu ces détails. Cela avait dû vraiment le marquer.

« -Faire cet exercice m’a fait réaliser que je n’avais pas vraiment de passion.

-Ce n’était pas le but.

-C’est devenu un problème qui m’obsède. Ce n’était pas important avant mais maintenant cela m’obsède.

-Pourquoi cela ?

-Parce que sans passion je ne sais pas qui je suis. Je n’ai pas vraiment d’identité propre. Enfin bon je ne sais pas si je dois m’étendre plus là-dessus.

-Comme vous le souhaitez. »

Elle était curieuse de ce développement chez Hector, même si elle était un peu effrayée à l’idée de devoir jouer la psychologue, mais Hector semblait assez serein et maître de ses émotions.

« -Peut-être pas maintenant. En tout cas, j’aimerais écrire. Et je viens vous demander de corriger mes écrits. Pour que je m’améliore. Et pouvoir vous poser des questions.

-Volontiers. Mais qu’est-ce que vous souhaitez écrire ?

-Pour l’instant j’écris surtout des poèmes. C’est assez difficile de les diffuser car la plupart sont assez autocentrés, mais il y en a beaucoup dont je suis quand même assez fier et sur lesquels j’aimerais avoir un retour. Mais en fait maintenant j’aimerais surtout écrire des nouvelles et des romans.

-D’accord.

-Pour l’instant est-ce que je peux vous transmettre un poème sur l’insomnie ?

-Très bien. J’y jetterai un œil. »

Elle n’aimait pas forcément la proximité qui se créait entre elle et Hector mais c’était assez nouveau pour elle d’être dans la position d’un mentor, et à mesure qu’elle conscientisait que ce type de rapport était nouveau pour elle, cela l’intriguait. Elle se dit qu’il fallait qu’elle saisisse cette opportunité de se découvrir sous un nouveau jour. Elle prit le texte dactylographié que lui tendait Hector et le mit dans son sac.

Hector sortit de l’entrevue assez content de lui. Assez content d’être sorti de sa routine quotidienne, d’avoir insufflé à sa vie une impulsion et de lui avoir fait prendre une nouvelle direction. Surtout, il était fier d’avoir eu l’air tout à fait naturel lors de son entrevue avec Mme. Dumas.

Sur le chemin du retour, où il était seul, il savoura son succès. Sa solitude était son succès ; il rentrait après tous ceux qui étaient sortis de cours à la sonnerie, après le lui qui n’avait pas pris cette décision, et là, seul au coucher du soleil, dans cette situation nouvelle, un immense sentiment de liberté l’imprégnait. La liberté de pouvoir faire ce qu’il voulait sur le chemin du retour, qui venait de l’absence d’observateur et de l’absence de devoir, d’attentes sur sa façon de se comporter, matérialisait la liberté de pouvoir faire ce qu’il voulait de sa vie et cela le grisait.

Depuis plusieurs semaines cette question de la passion l’obsédait ; il avait passé de longues journées à se couper de toute activité qu’il jugeait distrayante, qu’il jugeait être des passe-temps plutôt que des passions, pour se confronter au vide de son existence ; et ce vide le terrifiait, l’affolait et le fascinait. Il avait réalisé qu’en l’absence de facteur extérieur favorable (un contexte familial entraînant ou un talent particulier révélé), il devait créer son propre chemin, que cela serait plus dur mais plus beau. Il avait senti que le plaisir éphémère qu’offre le sport ne lui suffirait pas, qu’il avait besoin de construire quelque chose de durable. Il voyait le sport comme une fuite en avant perpétuelle. Il avait aussi compris que tout reprendre depuis le début lui serait impossible parce qu’il avait besoin de prendre du plaisir immédiatement. Il avait vaguement essayé de jouer sur le piano familial, mais l’apprentissage lui semblait trop long. Des tas de gens jouaient du piano ; combien écrivaient ? Sans doute un certain nombre, mais il était persuadé qu’en écriture, il pouvait rivaliser avec tout le monde.

Il sentait qu’il avait un infini volé devant lui.

Ondine rentra chez elle, et, après s’être assise sur le canapé, lut le poème.

Que la nuit va être longue !

Un infini volé devant moi

Je me ris de mes songes

Qui m’attendent jalousement

Gare à leur ire !

Ils pourraient m’en vouloir !

Mais le chevalier pauvre

Ne rêve-t-il d’un cauchemar ?

Hector s’était assez rapidement rapproché de Ralf. Ils n’étaient pas dans la même classe mais dans le même cours d’anglais. Hector admirait l’esprit vif et l’aisance sociale de Ralf, et se disait que celui-ci admirait ses capacités intellectuelles et ses remarques un peu décalées. Surtout, ils étaient capables de se faire rire mutuellement et intellectualisaient et conceptualisaient tous deux énormément de choses. Ils marchaient vers chez lui pour y déjeuner ensemble.

« Le problème de Sara est qu’elle est au niveau 2, commença ainsi Hector.

-Quel niveau 2 ?

-En religion comme dans la vie d’ailleurs. Et bien, le premier niveau est de croire de manière béate tout ce qu’on te dit. C’est le niveau d’un enfant de 8 ans en cours de catéchisme. Ensuite, toute personne qui est rationnelle remettra naturellement en cause cette croyance superficielle non fondée. C’est le niveau 2.

-Celui de Sara. Parce qu’elle remet tout en cause ?

-Oui.

-Et après ?

-Après le niveau 3 est quand tu prends conscience qu’il ne fallait pas tout prendre au premier degré, et que la vérité religieuse est différente de la vérité rationnelle. La religion dépasse la raison. Il faut comprendre que les croyants pensent et vivent différemment.

-Je vois. Et toi tu penses que tu es au niveau 3.

-Oui.

-Donc tu te mets au sommet de ta classification. »

La voix de Ralf avait pris ce ton agressif qu’il avait lorsqu’il reprochait à Hector son arrogance.

« -Non ; il y a un niveau 4. » reprit Hector. « Celui des personnes qui se sont posées toutes ces questions et qui ont quand même trouvé leur voie. Enfin qui sont quand même heureuses. Je ne sais pas s’il y a une question de sommet ou pas. Plein de gens peuvent rester aux niveaux 1 ou 2 et être parfaitement heureux. Et c’est ce qui compte. L’absolu, l’objectif, c’est le bonheur. Le problème est juste qu’une personne du niveau 1 ne peut vivre avec une personne du niveau 2. Enfin deux personnes de niveaux différents ne peuvent pas vivre ensemble.

-Et donc tu ne peux pas sortir avec Sara ? » demanda Ralf.

« -Attends. Regarde la neige fraîche. J’adore marcher dans la neige vierge j’ai l’impression de la dépuceler.

-Tu viens d’éviter une question de relation amoureuse en sexualisant la neige ?

-Pardon. Si, ça se pourrait, on est jeunes, on a encore le temps d’évoluer. Surtout que les personnes des niveaux supérieurs ne méprisent pas les personnes de niveaux inférieurs. En fait il n’y a que les personnes de niveau 2 qui méprisent les personnes de niveau 1.

— Bon du coup quand est-ce que tu sors avec Sara ?

-J’en sais rien. Je ne crois pas que je sois amoureux.

-Ca ne t’embête pas d’être seul ?

-Si. De plus en plus en fait. D’ailleurs ça fait 2 fois que Mme Dumas arrive à me mettre mal à l’aise sur le sujet. Je la vois parce qu’elle me donne des conseils sur ce que j’écris.»

Depuis qu’il avait franchi la première étape, celle de demander de l’aide à Mme. Dumas, Hector voyait moins d’inconvénients à partager sa passion naissante pour l’écriture.

« -Tu écris quoi ?

-Des poèmes surtout. J’aimerais écrire un roman maintenant.

-En tout cas je comprends qu’elle te mette mal à l’aise. Elle est quand même plutôt jolie. Tu sais quoi, t’as qu’à lui retourner la question la prochaine fois. Si elle t’en parle ce doit être parce qu’il y a quelque chose qui la perturbe elle aussi.

-Peut-être. C’est vrai que je ne pense jamais aux autres dans une discussion, aux raisons pour lesquelles ils disent ce qu’ils disent. Je suis trop focalisé sur le contenu en lui-même. »

« Votre poème est assez bon. Il manque un peu de consistance en termes de rimes et rythme, mais il y a certainement une certaine recherche dans le vocabulaire et des références littéraires intéressantes.

-Pour l’instant je jette juste les mots qui me passent par la tête sur une feuille, je ne retravaille pas les poèmes. Je ne reviens pas dessus.

-Mais il faut les retravailler si vous souhaitez produire une œuvre aboutie. Une passion demande du travail. C’est le cas pour l’écriture également. »

Elle se réjouit de l’étincelle dans ses yeux qui alluma son air absorbé. Elle reconnaissait la lueur de l’apprentissage, qui était particulièrement visible chez lui — pour un professeur c’est quelque chose de grisant.

« -comment trouve-t-on un bon sujet ?

-Pourquoi est-ce la question qui vous préoccupe ?

-Qu’est-ce que je peux écrire si je n’ai pas de sujet ?

-Commencez par entraîner votre style. Sélectionnez des sujets d’écriture d’invention et exercez-vous.

-Comme quoi ?

-Tenez, prenez celui-ci : « vous raconterez en une trentaine de lignes votre virée au cinéma. Décrivez les personnes qui vous accompagnent, la salle, vos impressions sur le film. »

-D’accord mais ceci est temporaire. Vous n’avez pas d’autres conseils à me prodiguer ? »

Ondine fut amusée par sa ténacité et l’espérance qu’il mettait en elle. Elle n’avait pourtant que peu d’expérience d’écriture, et se gardait bien de lui dire. Elle était contente de voir qu’elle n’était pas submergée par un sentiment d’imposture comme elle l’aurait été il y a quelques temps, mais plutôt poussée par la volonté de développer cette relation de mentor à élève, et aussi par une certaine volonté de créer, ne serait-ce que par l’intermédiaire d’un autre. Heureusement, si elle n’avait pas d’expérience d’écriture, elle avait une certaine expérience de vie : elle avait dialogué à de nombreuses reprises avec des personnes cherchant à créer, et un peu avec des écrivains.

« -Si. Commencez par penser votre action comme restreinte à un certain cadre temporel. Rappelez-vous que les contraintes vous donnent des repères sur lesquels vous appuyer et favorisent la création.

-Cela ne me donne pas de sujet.

-Vous êtes impatient.

-Pardon.

-Le métier d’écrivain est compliqué. Il s’agit d’écrire sur des choses que vous ne connaissez pas comme si vous les connaissiez vraiment. Un écrivain qui écrit un roman se déroulant pendant la Première Guerre mondiale doit se mettre dans la peau d’un poilu alors même qu’il n’a jamais fait la guerre, peut-être jamais tenu un fusil. Il doit pouvoir retranscrire des émotions qu’il n’a jamais ressenties, des sensations qu’il n’a jamais éprouvées, des pensées qu’il n’a jamais développées. Une solution est de s’en imprégner en interviewant des personnes qui ont vécu ces choses. Ou alors un écrivain écrira sur une aventure qu’il a vécue, comme un voyage initiatique, ou s’inspirera de plusieurs aventures qu’il a vécues pour en condenser les impressions en un roman. Ou encore il sortira de son imagination un univers nouveau dans lequel évolue un héros. Cet univers émane de ses rêveries. En bref, l’écrivain soit écrit sur les pensées et émotions qui l’animent, soit va en chercher de nouvelles qu’il souhaite raconter. Qu’est-ce qui vous anime ?

-On en revient au point de départ. Il me faut maintenant une passion pour développer ma nouvelle passion qui est l’écriture. C’est absurde.

-Non, pas exactement. L’écriture est une passion qui magnifie les choses qui en vous sommeillent et ne seraient rien sans vecteur d’expression. C’est la même chose pour toute forme d’art d’ailleurs. Tout art est la magnification d’impressions, émotions et sensations que l’auteur de l’œuvre a développées au préalable et qui s’expriment et s’assemblent à travers un vecteur. »

Ondine s’impressionna avec cette analyse qu’elle venait de développer. Elle sentit une certaine puissance en résulter en elle et se permit une audace nouvelle.

« -Ou alors les auteurs écrivent des fictions à caractère cathartique pour se guérir d’une blessure. Vous n’avez pas une histoire d’amour manquée que vous souhaiteriez vivre en fiction ? »

Elle s’en voulut cependant immédiatement, rien qu’à voir son regard si triste, et si beau dans sa tristesse. Elle chercha à se rattraper, mais fut dépassée par sa réponse :

« Non, pas vraiment. Et vous, en auriez-vous que je puisse raconter ? »

Cette réponse la mit en colère ; elle céda à son premier réflexe, son réflexe de survie, qui était de couper court à cet entretien.

« -ça ne vous regarde pas. Vous dépassez une limite. Mais je l’avais dépassée de mon côté également, alors arrêtons-nous là pour aujourd’hui et oublions ces dernières remarques. »

De nouveau seule, Ondine essaya de mieux comprendre les implications de cet échange. Elle était en colère ; en colère qu’un gamin qu’elle pensait maîtriser l’eut déstabilisée et en colère qu’un homme questionna sa vie amoureuse. Elle refréna l’envie de mettre fin à toute relation spécifique avec Hector, et au contraire sa colère se mua en une volonté de vaincre cette opposition nouvelle, de reprendre le dessus dans la relation.

Ondine se sentait épuisée après cette journée passée d’abord au lycée, ensuite avec son père dont la négativité et l’état physique l’angoissaient.

Elle s’affala sur son canapé et sentit, pour une raison qui lui était inconnue, une chaleur grandissante dans son bas ventre. Elle ferma les yeux et la laissa s’installer. Cela la détendit. Comme la lumière du coucher de soleil pénétrait dans son salon, elle décida d’enlever sa chemise pour que le soleil lui lèche la peau. Sa propre nudité, au milieu de son salon, l’excita davantage. Elle défit sa ceinture puis un bouton de son pantalon et glissa sa main sous sa culotte. Des images d’hommes lui vinrent d’abord à la tête, mais elle les repoussa et se concentra sur son anatomie, ainsi que lui avait conseillé le psychologue. Elle caressa longuement ses lèvres, les sentit devenir humides, avant de venir frotter son clitoris. Sa respiration se fit plus saccadée, sa bouche s’assécha un peu. La sonnerie de son téléphone lui fit ouvrir les yeux ; elle l’ignora mais elle aperçut la salière sur la table de sa cuisine. Elle continua à se toucher pendant 5 bonnes minutes avant de se lever, d’enlever son soutien-gorge en marchant et d’aller chercher la salière. Elle revint sur le canapé et la fit pénétrer tout doucement dans son vagin, repoussant encore une fois des images de rapports sexuels qu’elle avait eu et se concentrant sur son plaisir. Elle joua quelques minutes avec la salière, puis se concentra à nouveau sur son clitoris, et jouit.

Quand sa respiration redevint normale, elle se leva, et alla prendre une douche. Puis elle sortit, comme pour briser la mystique sexuelle nouvelle de son appartement, et se changer les idées.

« -J’aimerais écrire du point de vue d’une femme. »

Hector aimait commencer les discussions avec une introduction provocante, nouvelle, comme un uppercut. C’est quelque chose qu’il avait développé récemment ; il trouvait que cela marquait les esprits et captivait ses auditeurs ; il était fier d’avoir progressé dans ce domaine.

«Que connaissez-vous des femmes ?

-J’ai deux sœurs et une mère, répondit-il avec fierté, ce qu’il trouva immédiatement ridicule. Mais surtout, c’est novateur. Peu de romans sont écrits du point de vue féminin. J’aimerais écrire du point de vue d’une femme.

-Seriez-vous féministe ?

-J’aime dire que je suis masculiniste, mais c’est de la provocation. Je dirais que je suis plutôt pour l’égalité des sexes. D’ailleurs je crois que le féminisme perd beaucoup de soutiens et crée beaucoup de méfiance rien que par son nom. Et il existe de vraies inégalités en défaveur des hommes.

-Je serais curieuse d’en entendre parler.

-La plus fondamentale est qu’un homme qui ne travaille n’est pas socialement accepté et finira dans la rue s’il n’est pas déjà marié. Aucune femme n’accepterait de sortir avec un homme qui ne travaille pas et vit encore chez ses parents ?

-Probablement pas. Quoi d’autre ?

-Les hommes qui meurent plus souvent d’agressions violentes, les hommes qui meurent à la guerre. Les hommes victimes de harcèlement sexuel qu’on ne croit pas. Et puis certains hommes sont fatigués d’être enfermés dans le modèle du mâle alpha.

-Certains de ces problèmes sont minimes par rapport aux problèmes des femmes.

-Oui mais ils sont réels, et parler d’égalité des sexes plutôt que de féminisme permettrait de ne pas les oublier, de ne pas faire du féminisme un combat clivant entre les deux sexes et au contraire d’inclure des hommes dans le mouvement. Le féminisme n’appartient pas aux femmes car ce doit être un combat plus large pour l’égalité des sexes.

-Vous avez des idées intéressantes, mais revenons à vos préoccupations d’écrivains. Je me demande en quoi vous avez suivi mes conseils de la fois précédente si vous décidez d’écrire du point de vue d’une femme.

-Vous pensez qu’on doit forcément être une femme pour écrire du point de vue d’une femme ? Du moins que l’homme et la femme sont si différents qu’un homme doit nécessairement avoir une connaissance particulière de la femme pour écrire de son point de vue ? Est-ce qu’un homme ignorant écrivant du point de vue d’une femme n’apporterait pas de la nouveauté si c’était le cas ?

-Peut-être, mais c’est risqué. Ne souhaitez-vous pas commencer par quelque chose de simple, et commencer par écrire du point de vue d’un personnage qui vous ressemble ?

-Il pourrait y avoir plusieurs personnages. Un roman aux points de vue alternés. »

Entraîné par son élan et sa passion, Hector n’avait pas remarqué qu’il s’était rapproché de Mme. Dumas en parlant et qu’ils étaient maintenant très proches l’un de l’autre, au point que leur corps se touchaient presque. Lorsqu’il eut fini sa tirade, ils se figèrent dans cette position un instant, se regardèrent, puis se reculèrent tous les deux instinctivement. Il ne saurait dire ce qui était passé dans le regard de Mme. Dumas, mais il le trouvait malicieux.

Hector rentrait de son entraînement de tennis quand il se mit à pleuvoir énormément, tant et si bien qu’il chercha refuge sous le porche d’entrée d’un immeuble dans l’espoir de laisser passer l’averse et de ne pas tremper complètement ses cahiers de cours dans son sac. Il posa ses affaires, haletant, sa respiration chaude formant un petit nuage de vapeur dans la froideur de l’air du mois d’Octobre.

A peine eut-il repris son souffle que la frustration lancinante liée à l’infructuosité de sa recherche de sujet d’écriture revint le titiller. Ce n’était même pas comme s’il avait eu plusieurs idées qu’il avait considérées puis estimées trop peu appropriées à ce qu’il voulait exprimer. Il était face au vide. Alors il se repassa en tête les quelques éléments qu’il avait : des points de vue alternés, dont une femme, écrire sur ce qu’il connaissait. Alors le puzzle de ces différentes pièces s’assembla sur le support d’une idée dont le jaillissement l’éblouit. Il la contempla quelques instants, de tous les côtés, puis un sourire se dessina sur le coin de sa bouche quand il eût compris qu’il tenait ce qu’il cherchait depuis plusieurs semaines. Son excitation était telle qu’il n’eût aucune envie d’attendre plus longtemps. Assis par terre sous le porche de l’immeuble, les fesses mouillées par le sol en partie détrempé, il sortit de son sac son carnet de brouillon où se mélangeaient calculs mathématiques, poèmes et considérations sur sa vie, prit une nouvelle page et un stylo, et commença à dessiner un schéma. Il se ravisa finalement, il lui fallait un support plus grand, il était emporté par son désir d’expression, et s’il avait pu, il aurait pris un marqueur et dessiné son schéma sur le mur vierge en face de lui, car il avait envie que ses idées sortent de lui et jaillissent sur le monde matériel en une œuvre grandiose. Il dut se contenter d’une feuille A4 vierge. Là, il commença à dessiner des formes reliées par des flèches, et ainsi ses personnages naquirent et leurs relations présentes ou à venir s’établirent. Dehors, la pluie était noire et la nuit tombait sans répit, mais peu lui en importait, et ses doigts engourdis par le froid continuaient de peindre ses mots sur la feuille.

Ondine se surprit à se réjouir de son entretien bihebdomadaire avec Hector. Elle s’en réjouissait mais l’appréhendait également, car elle redoutait de ne rien avoir à raconter à Hector, dont les questions se faisaient de plus en plus précises et les remarques de plus en plus pertinentes. Alors elle avait fait ce qu’elle savait très bien faire ; elle avait préparé cet entretien, réfléchi en avance aux questions qu’il pourrait poser, et discuté avec des personnes expertes en la matière.

« Comment puis-je structurer mon roman ? J’ai une idée à peu près précise de mes personnages, de leur trajectoire et de leur relation mais n’ai aucune idée de comment organiser tout cela.

-Alors commencez à écrire. Ecrivez et vos personnages s’affineront, vos scènes vous paraîtront plus ou moins réalistes, plus ou moins alignées avec le style général de votre roman.

-C’est difficile de faire ça sans même savoir où ces scènes s’inséreront dans le roman. Comment en écrire l’introduction ou en décrire le contexte temporel ? »

Ondine voyait que Hector s’animait, qu’il prenait cet air passionné si caractéristique et si charismatique, et cela l’excita d’être capable de produire ceci chez lui.

« -Ecrivez d’abord le cœur de ce que vous voulez raconter dans la scène. Vous y reviendrez plus tard. Développez chacune de ces scènes comme des nœuds dont les liens se rattacheront les uns aux autres.

-Comme des tumeurs qui se répandront en métastases ?

-Si vous voulez. »

Hector venait de casser l’intensité croissante de leur discussion avec sa remarque cynique et cela la frustra. Elle s’impliqua moins dans la discussion, qui termina peu de temps après.

Ondine avait passé deux heures à corriger des copies et décida de sortir faire un tour pour se changer les idées. Plutôt que de prendre sa voiture et descendre sur les quais comme à son habitude, elle se promena dans la cour vide et se dirigea vers le stade de football, sans trop savoir pourquoi. Il y avait là des élèves disputant une partie. Ondine reconnut certains de ses élèves de 1°. Son regard s’arrêta notamment sur Hector. Elle se souvint qu’il avait écrit son essai sur sa passion pour le football, mais en décrivant plutôt sa contemplation du jeu que sa pratique du sport. Elle était curieuse de le voir jouer, tout en ayant conscience qu’elle aurait du mal à se faire une idée de son niveau en ne regardant que quelques minutes de la partie.

Son corps était peu épais, mais pas pour autant ridiculeusement frêle. C’était le corps d’un jeune éphèbe, pas un corps d’adulte. Il n’était pas particulièrement dynamique et ses mouvements étaient loin d’être des mouvements de ballet comme il les avait évoqués, mais il était volontaire et déterminé.

Elle s’arrêta un instant et s’abandonna à la contemplation de ce ballet erratique à la logique fuyante. L’ambiance semblait bon enfant, les jeunes se charriaient entre eux après un but ou un dribble. Cela fit sourire Ondine ; elle se sentait soudain de bonne humeur.

« Ce qu’il a croqué ! »

« Ce qu’il t’a mis ! »

« Il t’a violé »

Elle repartit.

« -Mes personnages ne font que réfléchir et parler. Je n’arrive pas à décrire le cadre de leur discussion, leurs gestes à mesure qu’ils parlent, leurs interactions non verbales.

-Pourquoi pas ? Forcez-vous à apporter ces éléments.

-Mais cela vient comme un cheveu sur la soupe. Cela n’apporte rien au scénario et c’est laid et vilain.

-Qui vous dit que cela doit apporter au scénario ? Il faut surtout que cela apporte à l’expérience du lecteur. Une bonne description permet aussi au lecteur de s’évader du monde dans lequel il est pour mieux pouvoir plonger dans le monde de votre roman.

-Et comment rendre ces descriptions bonnes ?

-Travaillez-les. Exercez-vous.

-Va pour les descriptions ; mais quid — il s’efforçait de plus en plus d’adopter un langage écrit et recherché dans leurs discussions, c’était une sorte d’accord tacite entre eux, un pont, une connexion -des mouvements et des interactions non-verbales de mes personnages ?

-Cela reflète qui vous êtes. Vous vous concentrez sur le contenu intellectuel de votre environnement. Vous vous focalisez sur les idées. Vous êtes trop peu réceptif au reste, aux mouvements des corps, à l’intensité des regards, à la respiration de vos interlocuteurs. Vous devez vous y ouvrir, intégrer ces aspects à votre expérience personnelle pour mieux en parler par la suite. Ce n’est pas que la communication non-verbale d’ailleurs mais aussi ce que vous ressentez.

-Je vois. J’essaierai d’être plus attentif à tout cela.

-Commençons dès aujourd’hui alors.

-Comment cela ?

-Levez-vous. Nous allons continuer la conversation debout, en marchant, cela ajoutera du mouvement à notre entrevue. Et tâchez de me regarder pendant que nous parlons. »

Hector était étonné par cette injonction mais s’exécuta. Il arbora un grand sourire pour paraître à son aise, chose qu’il faisait toujours quand il se sentait décontenancé. Ils se levèrent donc tous deux, Mme. Dumas alla de l’autre côté du bureau.

« Marchons et déplaçons-nous dans la salle, toujours en gardant un contact visuel. Parlons de cinéma par exemple lors de cet exercice. »

Ce qu’ils firent. Pendant de longues minutes ils parlèrent de films qu’ils avaient vus récemment, Mme. Dumas tentant de transmettre à Hector une théorie de classification selon des genres. Elle apportait au fur et à mesure de nouvelles directives : d’abord ils jouèrent à se rapprocher puis s’éloigner, se frôlant un peu plus à chaque fois ; puis elle lui demanda de prendre sa main, sa main aux doigts longs et fins, et de se concentrer sur ses sensations physiques. Et, alors qu’il lui exposait sa théorie sur les différentes formes d’art, il sentit son parfum, fut aimanté par ses yeux emplis de surprise désirante et sentit une tension monter en lui. Il lui importait peu que la littérature affecte nos idées, le cinéma notre capacité émotionnelle et la musique notre humeur du moment ; il était tout entier à sa concupiscence. Puis il reprit le dessus et tâcha de se concentrer sur ce que le corps de Mme. Dumas exprimait ; il vit une pupille dilatée et une bouche semi-ouverte. Elle mit fin à ce moment :

« -Alors, êtes-vous changé ?

- Un peu. Mais cette communication non verbale est fausse. Elle n’est pas liée au discours que nous avons eu.

-Peut-être. Ou peut-être que non au contraire. Les gestes ne viennent pas nécessairement en appoint de la parole. La parole peut-être une façade qui permet aux gestes de s’exprimer. Parce que le silence est assourdissant et que par convention sociale l’homme communique par la parole ; alors parfois il en faut pour habiller des mouvements qui contiennent vraiment ce qu’il se passe. »

« Où en êtes-vous de votre roman ?

-Je crois que j’atteins mes limites.

-C’est-à-dire ?

-Les premières scènes me sont venues si facilement, elles correspondaient à ce que je voulais dire. Maintenant cela devient bien plus difficile.

-Mais lorsqu’on touche ses limites on agrandit son être. Personne ne s’agrandit en restant dans sa zone de confort. Si vous touchez vos limites c’est que vous vous agrandissez. Vivre sa passion c’est se placer dans la zone où l’on est entre ce que l’on sait faire et ce qu’il reste à apprendre.

-C’est si douloureux pourtant.

-Mais le plaisir qu’on en tire n’en est que grandi. N’avez-vous jamais rencontré de difficultés face à un problème mathématique ?

-Si, et c’est vrai qu’il est plus grisant de résoudre un problème difficile. Mais les choses semblent différentes ici.

-Elles sont différentes car la nature de ce que vous faites est différente. Résoudre un problème mathématique, c’est de la contemplation des idées mathématiques, des voies logiques qui les relient. Vous vivez dans un monde d’idées que vous contemplez. Maintenant, vous devez produire et créer. C’est bien évidemment douloureux. C’est comme un nouvel organe qui pousse en vous.

-C’est vrai. Lire, c’est contempler. Regarder un film, vivre une œuvre d’art, c’est contempler sensoriellement. Tout ce que je faisais est de la contemplation. Jouer de la musique, est-ce de la contemplation ou de la création ?

-C’est à mi-chemin. On joue généralement des morceaux qui ont déjà été créés mais on en produit une interprétation unique. Qui est éphémère cependant. On pourrait utiliser les distinctions entre contemplation et création et rationnel et sensoriel comme deux dimensions pour classifier les activités humaines. Un homme équilibré devrait toucher à des activités aux quatre coins de la carte.

-Qu’en est-il du sport ?

-C’est une théorie que je vous laisse développer. C’est vous le sportif.

-Et vous, que créez-vous ?

-Je crée un homme. »

Elle rassembla ses affaires et quitta la pièce.

La valse des hommes. En repensant au titre, Hector se dit que la plupart des titres marquants de pièces de théâtre ou de romans étaient constitués de deux mots : Le Bourgeois Gentilhomme, Les Fausses Confidences, Les Liaisons Dangereuses, La Promesse de l’Aube, Bonjour Tristesse. Il se dit que s’il devait inventer un titre, il choisirait simplement deux mots dont l’association sonne particulièrement bien.

Il entra dans le théâtre avec un sentiment de fierté, flatté par la richesse des décors, son costume neuf qu’il étrennait et le fait d’être entouré de personnes à l’air chic et raffiné. Conformément aux conseils de Mme. Dumas, il tâcha de prêter attention à l’architecture intérieure du bâtiment. Il remarqua comment la froideur du marbre se mariait à la chaleur des tapis rouges. Au centre, un miroir magistral donnait à la pièce une nouvelle profondeur et jouait avec l’imagination des spectateurs, préfigurant le jeu du théâtre. D’une certaine façon, ce miroir symbolisait la fine séparation entre le monde de la scène et le monde du public ; les deux mondes étaient très similaires, à la différence près que l’un était réel, l’autre une représentation seulement.

Au milieu de ces décors, la bourgeoisie valsait. Hector s’interrogea sur la logique des mouvements des individus d’un groupe à l’autre. Chaque individu avait sans doute ses propres motivations, ses propres salutations à adresser et politesses à échanger, mais tout cela s’inscrivait dans un accord tacite général selon lequel ce moment et ce lieu étaient faits pour ces mondanités et qui orchestrait le mouvement de la foule.

Hector remarqua Mme. Dumas dans la foule, ce qui le remplit de plaisir et le troubla car il était au théâtre avec ses parents, et le monde de son enfance entra en collision avec son monde nouveau d’adulte. Pendant un instant, leur coexistence parallèle cessa et ils furent reliés, éventualité à laquelle Hector ne s’était pas préparé. Ils la croisèrent ensuite de si près qu’il ne put éviter la rencontre. La conversation fut feutrée et convenue, et son regard ne trahit aucun trouble et n’exprima aucune complicité.

Ils s’installèrent à leur place et Hector plongea dans l’imaginaire de la pièce. Elle se passait à Prague, avant la guerre ; la bourgeoisie intellectuelle rayonne et la jeunesse vit à la nouvelle vitesse mécanique. La montée des troubles est reléguée au second plan et accueillie avec un flegme tout britannique. Hector essaia de prendre du recul et de réfléchir à la performance des différents acteurs, selon ce que Mme. Dumas leur a expliqué : au théâtre, le spectacle, ce n’est pas seulement la représentation en elle-même, c’est aussi que la représentation est une représentation, jouée en direct par des acteurs qui sont des êtres humains et ont une vie personnelle à côté. Le spectacle, ce n’est donc pas seulement l’histoire racontée, c’est cette transformation opérée par les acteurs et tenue tout le long de la pièce.

Ondine avait pu remarquer qu’Hector était la constance de son père et l’irrévérence de sa mère combinées. Elle prit un certain plaisir coupable à voir le malaise d’Hector pendant leur rencontre mais ne poussa pas jusqu’à en jouer. Elle pensa que tout ceci n’était qu’un jeu amusant et souhaita qu’Hector eût assez de recul pour que l’ironie de la situation dépasse sa gêne et le fasse rire finalement, mais visiblement il n’avait pas cette maturité qu’elle-même venait d’acquérir. Elle rit intérieurement du rire que pourrait avoir le lecteur omniscient d’un roman parlant de sa vie, et la réalisation de cette prise de recul, de cette élévation doubla sa joie.

Le personnage principal– Maria — était une femme en quête du sens de sa vie. « Connais-toi toi-même » a dit Socrate. Alors la femme cherche à se connaître. Elle se teste en étant une personnalité différente avec chaque personne qu’elle rencontre, et fait valser les hommes. C’est la même chose pour chacun d’entre nous, songea Ondine. L’auteur (le « voyant » comme Ondine aimait à le décrire à ses élèves) a accentué ce trait chez son personnage pour qu’il saute aux yeux. Mais pour Maria, cela va plus loin ; ayant intégré en sa conscience l’idée qu’il lui fallait juste trouver la bonne personne pour être ce qu’elle voudrait être elle a procédé à une lente déconstruction de son être qui lui a finalement échappé.

«- Pourquoi fréquentes tu Milan ?

- Parce qu’avec Milan je peux peindre.

-Pourquoi ne peins-tu pas seule ?

-Parce que je ne suis pas peintre ».

En fond, les événements inquiétants au sujet du nazisme s’accumulent. Les personnages ne s’en préoccupent pas. Finalement, Prague est envahie et la vie des personnages rapidement bouleversée. Les contraintes nouvelles forcent Maria à vouloir se battre pour sa liberté, et d’une certaine façon la définissent. Elle se trouve plus dans son combat que dans ce pourquoi elle se bat.

Ils marchaient tous les deux sur le chemin retour du lycée après avoir déjeuné chez Hector.

« Ralf, tu sais le livre dont je t’avais parlé… »

Hector avait parfois l’habitude de laisser de longues pauses au milieu de ses phrases, souvent pour chercher ses mots ou simplement faire atterrir sa pensée qui s’évadait sans cesse. Cela interloquait beaucoup de ses amis et en exaspérait certains mais la plupart du temps il trouvait que cela exprimait une maîtrise de la situation et cela lui permettait de vérifier indirectement qu’il avait son auditoire captif.

« …je n’arrive pas à le conclure. »

Ralf s’arrêta.

« -C’est pas la seule chose que tu n’arrives pas à conclure. »

« -Non mais sérieusement. J’ai mes deux personnages, ils parlent, ils parlent et se rapprochent mais quand il s’agit de les faire s’embrasser ou autre chose je fais un blocage, je ne sais pas comment décrire ça. »

La voix de Ralf s’anima et prit le ton mi-énervé, mi-didactique qui lui était caractéristique.

« -C’est très sérieux justement. Ton problème est que tu crois que l’amour est une belle chose, alors qu’en fait…

-Ce n’est pas de l’amour. Non. Je pense que c’est une relation excitante, où les personnages s’apportent et s’apprennent beaucoup mutuellement. Tout est passionnant dans leur relation. Mais l’amour c’est différent. L’amour c’est rêver d’être avec une personne et juste la regarder ; lui montrer les choses qui nous sont les plus chères et la voir se réveiller le matin. »

Cette discussion avec Ralf permit à Hector de mieux réfléchir à la relation entre ses personnages.

« -On s’en fout. Le sexe, ou ce que tu veux. Oui le désir et la séduction c’est beau et idéal et idéalisant, mais après si tu veux qu’il se passe quelque chose il y a toujours un risque à prendre, un moment inconfortable, maladroit et disgracieux. La réalité c’est moche, mais c’est pas grave, tout le monde s’en fout. Alors, vas-y, écris-la cette scène de baiser ou de sexe ou quoi que ce soit. Au pire tu la reprendras 10 fois mais tant que tu l’as pas écrite tu vas rester bloqué comme un connard. »

Ondine avait repéré où Hector était assis ; derrière lui, elle vit chacun de ses mouvements et ne put s’empêcher de les interpréter. Au milieu de l’acte 4, il se leva. Elle réfléchit un instant mais décida finalement de le suivre, comme poussée par un instinct animal. Dans le couloir qui entourait la salle, elle marcha d’abord d’une allure pressée, avec angoisse, comme si elle était suivie ; mais elle se détendit peu à peu, son visage reprit sa composition et elle put raisonner plus clairement. Elle décida qu’elle feindrait leur rencontre fortuite lorsqu’il sortirait des toilettes plutôt que d’essayer de le rattraper avant qu’il n’y entre. Par chance ils étaient seuls lorsque cela se produisit :

« -Comment trouvez-vous la pièce ? »

Hector fut surpris de croiser Mme. Dumas à cet endroit et surtout qu’elle engageât la conversation, mais quelque chose dans son regard le cloua. Son haleine se fit plus sèche et il sentit une tension au niveau de son bas ventre.

« -J’aime beaucoup le contexte. L’auteur vante très bien l’émulation intellectuelle à Prague avant la guerre. C’est quelque chose que je ne connaissais pas. Et puis pour une fois le thème du nazisme est un peu au second plan, ça change.

-C’est vrai, je n’y avais pas pensé. Et votre roman ?

-Je suis un peu bloqué, à nouveau, à vrai dire. Je ne sais pas vraiment comment conclure. L’ensemble du roman a été une montée en tension et en intensité et maintenant que j’en suis à la scène vers laquelle tout cela converge, je suis bloqué. »

Ondine se trouvait méconnaissable en constatant à quel point elle était à l’aise. Elle avait l’impression d’être un prédateur prêt à bondir sur sa proie, sûre d’elle, sachant parfaitement ce qui allait se passer. Elle fit un pas en avant.

« -Qu’est-ce qui vous bloque ? »

Hector considéra l’idée de ne pas poursuivre plus loin la discussion mais décida de tenter de continuer à avancer ; il pensa que jusque-là ses expériences nouvelles s’étaient terminées positivement.

-J’aimerais écrire une scène de baiser, ou de sexe. Je ne sais pas trop comment la faire arriver. Comment passer du moment où les deux personnages parlent au moment où ils s’embrassent, sans que cela ait l’air niais ou trop peu naturel. Et comment décrire le baiser sans tomber dans un cliché de roman à l’eau de rose.

-Comment est-ce que cela se passe selon votre expérience ? »

Elle s’en voulut de potentiellement l’exposer à son inexpérience et le mettre mal à l’aise, mais il s’en tira bien.

« Et bien, à un moment, après que la tension soit devenue trop importante, les deux personnes se regardent et savent toutes les deux ce qu’il va se passer.

-Comme maintenant ?

-Comme maintenant ».

Comme ils faisaient la même taille, elle eut juste à approcher sa bouche. Elle l’embrassa d’un baiser très tendre, mais franc. Pas un baiser timide, mais pas un baiser vulgaire non plus. Il y répondit gentiment, doucement. La bouche de Mme. Dumas était délicate et ses lèvres fermes. Elle mit fin aux bouts de quelques secondes à leur baiser. Ils se regardèrent, d’un regard ni surpris ni confus, juste vrai. Le regard sembla durer aussi longtemps que le baiser, soit un infini volé au temps.

« Vous voyez, ce n’est pas très compliqué. »

Il lui fallut un peu de temps pour reprendre ses esprits, et pendant ce silence dont elle ne put prendre la mesure elle eut un peu peur de ce qu’il allait dire.

« -Et après le premier baiser ?

-Vous n’avez qu’à laisser le lecteur s’imaginer ce qu’il se passe. »

La pièce se termina. Les lumières se rallumèrent. Les spectateurs ramassèrent leurs manteaux et sortirent, quasi silencieux. Hector remarqua l’habitude qu’ont les gens d’attendre d’être sorti de la salle pour échanger leurs impressions sur ce qu’ils viennent de voir. Comme si la salle imposait un respect religieux, ou comme si être dans la salle faisait partie de l’expérience de la pièce. Comme si la fièvre qui avait pris les spectateurs, la fièvre de tout, de l’accord tacite de s’asseoir devant une scène dans le noir et d’être silencieux pendant plus d’une heure, de l’intensité de la pièce et de l’histoire, comme si cette fièvre avait besoin d’un peu de temps pour retomber. Chacun quitte son masque de spectateur et reprend le rôle de sa vie mais avec un recul et un élan nouveau.

Cela faisait depuis le théâtre qu’Hector n’avait pas vu Mme. Dumas seul à seul, soit plus d’un mois. Il devait cependant passer son oral blanc avec elle. Avant de se rendre à l’oral, il redouta légèrement leur entrevue, mais tout se passa pour le mieux ; il avait tiré l’excipit de Bel-Ami, son texte favori parmi les 5 qu’ils avaient à réviser — ce n’était que le mois de Décembre. Elle lui fit un retour constructif, l’encourageant notamment à être plus tranchant et plus dynamique, à essayer de souligner les aspects importants de son propos en modulant la tonalité de sa voix adéquatement.

Finalement, elle brisa la glace.

« -Et votre projet de nouvelle, Hector ?

-Vous choisissez très bien votre moment pour m’en parler, je viens de terminer un premier jet.

-Vous avez donc pu dépasser le blocage que vous évoquiez la dernière fois que nous nous sommes parlés ? »

Ondine ne put réprimer un sourire en coin en parlant de ça parce que cela amusait une partie d’elle ; la partie d’elle qui était détachée et voyait tout avec les yeux du spectateur omniscient mais extérieur de sa vie. Elle s’efforça cependant de le maîtriser ; elle voulait aborder ce point pour normaliser la situation et dépasser le non-dit dans lequel ils étaient depuis 1 mois pour aller vers un souvenir compris et accepté par eux deux.

« -Oui, beaucoup grâce à votre aide. »

Hector était surpris par la spontanéité de sa propre réponse, qui s’accompagna d’un sourire charmeur. Une nouvelle partie de lui avait envie d’être joueur et de voir s’il pouvait recréer la scène du théâtre. Ondine l’en dissuada cependant :

« -C’est très bien. Alors vous n’avez plus besoin de moi. »

Elle avait bien préparé ses mots. Sa réplique était appropriée et cependant tout à fait explicite.

« Bien sûr je peux continuer à lire vos textes si vous le désirez mais je ne peux pas vous former plus de ce côté là, vous êtes parfaitement lancé maintenant. »

Son sourire s’effaça sans trop de peine. Après tout il n’avait rien espéré de particulier.

« Merci. Je ne sais pas trop où je vais aller maintenant. Il y a bien sûr un gros travail d’affinage à effectuer. Plein d’idées immatures qui me sont venues et dont je voulais parler mais qui complexifient inutilement l’histoire à mon avis. Je vais les enlever, elles n’intéressent pas les gens.

-Peut-être pas dans ce contexte, mais peut-être dans un autre. Gardez-les quelque part.

-Cela me fait de la peine car les retirer risque de beaucoup raccourcir mon texte cependant.

-C’est vrai, mais vous avez sans doute un énorme travail d’enrichissement que vous pouvez effectuer. Des descriptions, des scènes complémentaires qui contextualisent et approfondissent les personnages. N’en faites pas trop cependant, c’est essentiel que vous ayez une première œuvre achevée. Sinon on peut peaufiner à l’infini. Passez rapidement à autre chose. Je pense que votre plaisir est dans la création d’un scénario, pas dans le détail des descriptions.

-Mais je me demande quoi ; j’ai un peu l’impression d’avoir laissé ma vie dans cette première idée.

-Imposez-vous d’écrire. Au moins une fois par semaine, sur une plage horaire bien définie. Au moins des petits textes. Et observez, observez les gens, interrogez-vous sur leur histoire, rêvez leur vie. Parlez leur, saisissez leurs traits de caractère particulier — un caractère peut faire une histoire. Prenez du recul sur ce que vous lisez, sur le travail de l’écrivain. »

Elle s’arrêta un instant pour s’assurer qu’il avait bien compris ce qu’elle voulait dire. Elle reprit, en arborant de nouveau, cette fois sans retenue, son sourire espiègle :

« Vous avez maintenant l’infini volé devant vous, non ? ».