La ville rayonnante et la guerre qui se prépare — périple au Sri lanka.

Licia Meysenq
Jul 26, 2019 · 10 min read

Dans l’avion qui décolle j’écoute “I never said I was deep”, de Jarvis Cocker parce que j’aime les déceptions. J’ai une recette pour les longs courriers, il faut mélanger du Xanax et du vin blanc. Je dors d’un trait et découvre Colombo dans la brume. J’ai passé l’année à avoir froid, j’apprécie la moiteur tropicale. Dans le noir de ma chambre, je respire. La ville est tumultueuse. Je rencontre la bourgeoisie locale, venue écouter du blues, au barefoot café. Un jardin coloré. Un quinquagénaire moustachu, deux pintes devant lui, alterne entre une pipe et un cigare. Un jeune couple regarde dans deux directions différente et une japonaise sous acide, la soixantaine, danse au milieu de la cour sur une reprise de Stand By me. Le reste de la ville est anecdotique, peut-être parce qu’il était impossible, d’y boire une bière, jour férié oblige.

J’ai quand même mangé du crabe, spécialité de la baie, comme si j’étais Séverine de Rugy.

Le lendemain est une journée sur la route. On passe quarante-cinq check-points. On nous demande ce qu’on fait là. On veut juste aller au bout du monde, voir un port rouillé, un phare décrépi et — s’il fait beau — un bout de l’Inde de l’autre côté. Les autorités ne comprennent pas : “il n’y a rien à voir là-bas”.

Il y a des centaines d’ânes qui arpentent les rues suivis par des sri-lankais à vélo qui zigzaguent pour les éviter. Des ports de pêches incroyable, surplombés par des églises aux couleurs criardes. On boit des bières d’un litres au milieu des bateaux. Là où on dort, la lagune est battue par les vents. Des troupeaux de vaches se baladent librement, et parfois, deux chiens sauvages s’amusent à les attaquer. C’est le désert écrasé par le soleil, je mange des beignets oeufs patate que j’achète dans la rue. “C’est ici que la guerre reprendra”, lance notre hôte. Sous les palmier, on distingue des petites maisons — toutes identiques — c’est là que vivent les déplacés du dernier conflit. Un autre couvre, doucement. Les musulmans n’osent plus sortir, de peur des représailles. “Depuis les attentats qui ont endeuillés le pays, plus personnes n’achète rien chez eux. Ils sombrent”, explique-t-il.

Les faisceaux du conflit

Une multitude de détails nous frappent. Une femme voilée se fait bousculer violemment, dans la queue d’un supermarché. Un chauffeur répète, en boucle : “n’allez pas dans leurs restaurants, ils mettent des pilules contraceptives dans le kotu”. Mais il faut boire, beaucoup, pour parler frontalement de ces choses là.

“Ma voisine, je la connais depuis vingt ans. Quand son mari a eu mal à l’oreille, c’est moi qui l’ai traîné, sur mon dos, jusqu’à l’hôpital.” Monsieur Kadyra est un fier grand-père de soixante-dix ans.” Il m’a dit “ramène mes lunettes à la maison.” Je me suis pas posé de questions, je l’ai fait. Quand je suis revenu dix minutes après il était mort.” Mon interlocuteur se ressert. “Alors forcément, une histoire comme ça, ça crée des liens à jamais, c’est devenu une soeur. Mais depuis les attentats, je lui parle plus. Elle est musulmane.”

“Elle a changé depuis ?”

“Non, elle est toujours pareille. Elle élève seule sa fille, du mieux qu’elle peut. Mais elle est musulmane.”

Il faudra boire encore, pour que tout le monde s’accorde. Cet ostracisation, violente, n’a aucun sens. “C’est le gouvernement qui nous monte les uns contre les autres. On a toujours vécu ensemble, on s’aime.” Le chapitre est clos, il est temps d’en ouvrir un autre, passer à un autre sujet : les épouses. Un membre de l’assemblée est seul avec deux adolescents. Sa femme l’a quitté. “C’est peut être mieux comme ça”, relance monsieur Kadyra, “je suis avec la mienne depuis quarante ans, et elle sait toujours pas cuisiner un curry correctement.”

around Jaffna

Jaffna est trop singulière pour être décrite. Tout ce que j’y vois m’amène à avoir un syndrome de Stendhal. Il y a des effluves de poisson séchés qui remontent dans les rues. Un bruit de trafic incessant, rehaussé par l’entêtant “lettre à élise”, des manguiers partout et des temples aux toits colorés. On regarde les coucher de soleil sur la jetée, où les jeunes couples “datent”, sous l’oeil d’un chaperon.

On va manger une glace chez rio, au milieu des familles et des adolescents qui crient. Les soirs de fêtes, on boit une bière sur le toît-terasse du Jetwing hôtel. Les vents balaient tout et les riches sri-lankaises regardent le cricket d’un air distrait. Elles renvoient leurs assiettes — tantôt trop salées, tantôt trop cuites, et contestent l’addition. “A Colombo c’est mieux”, soupirent-elles avec un air de mépris assumé pour leur concitoyens tamouls.

La journée, on roule des heures sous un soleil de plomb. Le paysage est désertique, la navy est partout. Sur nos trajets en bateaux, où on embarque notre moto, toutes les icônes religieuses se côtoient. Il faut bien ça vu l’état de vétusté de l’embarcation.

La plupart des jeunes militaires que l’on rencontre, viennent d’ailleurs. Ils ont le mal de leur ville et nous montrent des photos de leurs femmes, souvent il se sont mariés dans les mois qui précédent. Dans une ville côtière, l’armée contrôle tout et on mange à côté d’officiers. Il faut s’enfoncer au coeur du désert pour trouver un village exempt d’uniformes. L’un d’entre eux, semble isolé de tout : du temps, du reste de l’île, des coutumes. Un cimetière catholique est installé sur une dune. Au centre de la grand’place, une réplique du christ rédempteur en stuc, fait de l’ombre aux vaches. On se baigne tout habillés au milieu des pécheurs.

Le lendemain, dans un autre village catholique, on assiste à une procession étrange où des enfants couverts de voiles blancs chantent une drôle de mélopée. Les bâtiments blancs, de l’époque coloniale, tombent en ruine. Jaffna est comme ça : un mélange de tôle, de ruines, de rouille et de beaux bâtiments. On passe des jours à rouler entre différents villages. De la guerre il reste des murs criblés de balles et des hommes couverts de cicatrices. Tout est sous contrôle de l’armée. Les camps militaires ont des blasons dorés. On en trouve tout les 200 mètres. On termine sur un bas côté. Quelqu’un me tend la main, c’est un prêtre qui décide de me soigner au temple. J’y mange le meilleur curry de ma vie.

Trinquemalay

Je pars, à regrets, pour Trinquemalay petite ville côtière. Je cherche un moyen de rester toute ma vie à Jaffna, dans la grande maison qu’on occupe. Elle date du XVIIe siècle. Mathu s’occupe du jardin, qui a appartenu à sa grande-tante, et me raconte son quotidien. “Quand je suis parti vivre à Londres, je faisais la fête tous les soirs. Ici j’élève des poulets. J’ai l’impression d’avoir vécu deux vies, je n’arrive pas à choisir entre cette dichotomie.” Je bois du thé à l’ombre des manguiers. Le matin où je dois partir, une vache a investi le jardin, et la maison endormie est en effervescence.

La route pour Trinquemalay est longue. Je bois un café soluble dans un baraquement militaire reconverti en dine-in de bord de route. Autour de moi, la mer à perte de vue. Une des plus grande bataille de la guerre civile à eu lieu ici, et on peut accéder au mémorial qui a été érigé en souvenir.

L’arrivée à Trinquemalay est une douche froide. Le nord de la ville est une sorte de Paradis cheapos pour touristes russes. On y croise des meufs en tank top orange fluo, escortées par des mecs en débardeur, bud à la main. Des bars de plage — à moitié vide — passent de la house et des beachs boys sont à l’affut. Je veux tout de suite retrouver Jaffna mais Louis — jeune homme patient et résilient — me dit de tenir bon. La maison dans laquelle on va vivre, est magnifique.

Ce qui nous plait le plus, ce n’est pas les pancakes apportés par Grace, la voisine, tous les matins. Ni le jardin intérieur — tout en blanc — avec son puit. Ce qui nous plait, c’est la petite porte du fond, qui donne littéralement sur la plage. La plage et son éco-système : les pécheurs qui rentrent à cinq heures, le matin, les chiens errants — dont Léon Blum, de qui je me suis entichée au point de lui donner les pancakes en loucedé — les voisins. Ils ont un bébé et un petit tyran de quatre ans, nommé Elisa. Le petit tyran veut me brosser les cheveux chaque jours puis découvre que c’est drôle de me pousser dans le sable. J’apprécie mon choix de vie, qui est de pouvoir boire des bières dès 16 heures, sans personne d’autres dans mes pattes que Léon Blum. Je me couche à l’heure où les enfants se lèvent, sauf le matin où Louis me traine voir le lever de soleil. J’agonise lentement sur un transat, pendant que mon camarade use de tous les superlatifs possibles.

On évite les cité balnéaires autant que possible. On préfère arpenter la toute qui va vers le nord, où des villages de pécheurs poussent dans des petites criques. Tout est incroyable même si Jaffna me manque. Et Jaffna me manquera encore plus quand on ira au centre du pays, faire les incontournables. Soit grimper sur un gros rocher et traîner dans des grottes, histoire d’en apprendre plus sur le bouddhisme et le reste. Le chauffeur nous emmène dans un chouette restaurant, tenu uniquement par des femmes, où tout est local — et végétarien. Deuxième grand kiff gastronomique du séjour.

  • disclaimer : ceci est moi étant une social traitre (Eric M., je sais que tu ressortiras cet épisode, la prochaine fois que je te dis un truc de gauchiste) :

Mon plus grand rêve était d’aller passer une nuit au très chic Kandalama hôtel. Construit par l’architecte star Geoffrey Bawa, il a la particularité d’être totalement en harmonie avec le paysage. Il est enterré dans la roche, et sa facade — totalement végétalisée — ne permet pas de le distinguer du reste du paysage. Des éléphants boivent dans le lac que l’édifice surplombe et des singes s’accrochent aux lianes sur les balcons. Je vivrai ce que j’appelle “24 heures dans une vie de bourgeoise” en me baladant partout en peignoir et pantoufle, et buvant du vin blanc au bord d’une piscine à débordement. Le pool boy est devenu mon pote et on a joué à “cette personne est-elle avec sa femme où avec sa fille”, pendant trois heures. Il m’a aussi révélé plein de trucs sur les touristes les plus chiants et les demandes un peu étranges auxquelles il avait droit. Je me sentais un peu coupable d’être là, alors je lui ai proposé de l’aider à plier les serviettes et j’ai raconté que j’étais là uniquement parce que j’ai vu une offre à 70%. Drôle de moyen de dealer avec sa mauvaise conscience. Sinon le thon était très bon, le jaccuzzi sympa et je peux dire “non mais tu comprends, c’est vraiment un joyau de l’architecture locale.”

On a passé un jour à Kandy, qui est une ville atrocement sur-côtée, où on mange vraiment pas si bien, et j’ai fini par me terrer dans l’appartement. La circulation est chaotique, j’ai failli me faire écraser par un veau et j’ai glissé sur un poisson mort. On est quand même allée au Helga Follies, espèce d’hôtel crée par une ancienne muse qui a pris trop de LSD. L’endroit est creepy à souhait, c’est cher d’y boire une bière, mais ça vaut le coup : ne serait-ce que pour scruter les photos de familles affichées partout. On en a aussi profité pour prendre le train, jusqu’à Colombo. C’était très beau. Et la troisième classe n’est — au final — pas plus blindée que le RER C.

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