La ruée vers l’or blanc : enquête sur le lobby du ski

En montagne, la théorie du ruissellement chère à Emmanuel Macron profite surtout au lobby du ski. Lequel confisque l’argent et hypothèque l’avenir. En plein réchauffement climatique, l’or blanc pourrait bien se transformer en plomb.

Illustration : Clément Quintard

La petite phrase d’Emmanuel Macron sur les «premiers de cordée» («Je crois à la cordée, il y a des hommes et des femmes qui réussissent parce qu’ ils ont des talents, je veux qu’on les célèbre. […] Si l’on commence à jeter des cailloux sur les premiers de cordée, c’est toute la cordée qui dégringole») a provoqué railleries et tollé, tant sa politique en faveur des plus riches est à l’inverse de l’esprit de solidarité qui prévaut dans la cordée.

La métaphore renvoie en réalité davantage à la théorie du ruissellement, selon laquelle favoriser les plus riches — ceux qui ont les moyens d’investir dans l’économie — finirait par profiter aux plus pauvres. En montagne, le ruissellement financier profite surtout au lobby du ski.

Du ruissellement, de l’eau et de la neige

Le ruissellement, au sens propre du terme, est un des intérêts écosystémiques de la montagne, souvent qualifiée de «château d’eau» : l’eau y est stockée l’hiver sous forme de neige et de glace, et restituée au moment du dégel en été. Elle fait l’objet d’usages variés : eau potable pour les habitants, barrages et production hydraulique, débit réservé pour la faune et la flore aquatique, irrigation agricole, sports d’eau vive et, à mesure que le climat se réchauffe, production de neige artificielle.

Le prélèvement d’eau pour la neige artificielle n’est pas négligeable : de l’ordre de 4 000 m³ pour un hectare enneigé, quand à titre de comparaison l’irrigation du maïs, une des plus consommatrices en eau, requiert 1 700 m³ à l’hectare. En 2000, dans le secteur Rhône-Méditerranée-Corse, cela correspondait à 19% du volume annuel d’eau potable prélevé par les collectivités, l’équivalent de la consommation annuelle d’une ville de 170 000 habitants. Sur l’ensemble de la France, la neige artificielle représente 15 à 20 millions de m³ soit l’équivalent de la consommation d’une ville comme Grenoble.

Au-delà du problème du volume, se pose la question du pic de consommation : pour la neige artificielle, il intervient précisément au moment de l’étiage hivernal, quand la population des stations de ski et les besoins en eau courante peuvent être multipliés par dix. Jusqu’ici, les différentes études semblent indiquer qu’il y a suffisamment d’eau pour répondre à tous ces besoins. Mais qu’en sera-t-il demain ?

Les épisodes de sécheresse se multiplient et l’année 2017 a battu de nouveaux records : 85 départements ont fait l’objet, l’été dernier, d’arrêtés de restrictions d’eau pouvant aller jusqu’à l’interdiction complète des prélèvements. Près des trois quarts des nappes souterraines affichent un niveau plus bas que la normale, faute de recharge suffisante durant l’hiver. Face à cette situation, le préfet de Haute-Savoie annonçait, dès le mois de janvier 2017, qu’en raison de la sécheresse en cours, il envisageait de restreindre l’utilisation de l’eau pour la neige artificielle. Les parades envisagées, réserves collinaires et retenues d’eau destinées à stocker l’eau jusqu’au début de la saison d’hiver, posent d’autres problèmes : c’est autant d’eau qui ne s’infiltre pas au moment des précipitations et qui n’est restituée que de manière différée après son passage par les canons à neige, avec une évaporation de 15% de son volume, en fin de saison d’hiver.

Effet boule de neige

Or, cette neige artificielle est désormais subventionnée sur fonds publics, comme dans la région Auvergne-Rhône-Alpes qui concentre 74% de l’économie de la montagne en France. Ce tournant s’est effectué en 2016 : depuis l’arrivée au pouvoir de Laurent Wauquiez et de son «conseiller spécial» Gilles Chabert, la Région a déjà investi 33 millions d’euros pour déposer une couche de neige de 60 centimètres en moyenne sur 0,04% de la surface occupée par la montagne, pour les quelques 9% de français, majoritairement cadres aux revenus élevés, qui partent aux sports d’hiver. Avec un tel profil sociologique, on est effectivement au plus près des premiers de cordée. Mais ni les derniers de cordée ni les plus pauvres ne bénéficieront in fine de la manne.

Ce «plan neige» provoque un effet d’aubaine pour les stations et les détourne des stratégies de diversification dans lesquelles elles s’étaient engagées. Loin de les aider, il menace à terme leur santé financière. À l’augmentation de l’endettement risque de succéder la hausse des forfaits, et le bénéfice induit pour l’ensemble de l’économie des stations pourrait bien ne pas être au rendez-vous.

Les projections climatiques en matière d’enneigement sont alarmistes. En 2100, il ne restera plus aucune station enneigée en-dessous de 2 500 mètres. Or ces subventions sont accordées sans aucun critère d’altitude ou d’analyse financière. Finalement, avec le réchauffement climatique, ce sont, dans les Alpes, 200 millions d’euros d’argent public qui risquent d’être investis à perte dans des équipements qui ne fonctionnent que lorsque la température est comprise entre -10 et +2°C.

La «meute» des moniteurs de ski

L’investissement, dans ce cas précis, ne ruisselle donc sur personne et ne prépare rien ; il se résume à une fuite en avant. Mais le lobby du ski a d’autres intérêts.

Celui qu’Hervé Gaymard surnomme «l’homme le plus puissant au-dessus de 1000 mètres», Gilles Chabert, fer de lance de ce lobby en France, est un homme peu connu du grand public. Il était administrateur de la Compagnie des Alpes, poste dont il a depuis démissionné à la suite d’une saisine du Procureur de la République pour soupçons de prise illégale d’intérêts. Il est également vice-président de la Banque populaire des Alpes, administrateur du Dauphiné Libéré, et surtout président du très puissant Syndicat national des moniteurs du ski français (SNMSF) qui regroupe 17 000 professionnels qui «enseignent le ski aux enfants des notables de toute la France». «Vous n’imaginez pas tous les liens que cela permet de tisser», glisse l’un d’eux. 
Parmi ces moniteurs, figurent beaucoup de grands électeurs, une trentaine de maires et plus de 250 conseillers municipaux, ce qui fait dire au conseiller spécial de Laurent Wauquiez : «J’ai plus de pouvoir qu’un groupe parlementaire. Si on nous attaque, nous chassons en meute». Et de fait, depuis plus de 30 ans et sous tous les gouvernements, le syndicat majoritaire fait la pluie et le beau temps en montagne : modifications du calendrier des vacances scolaires pour allonger la saison, blocage des moniteurs d’autres pays de l’Union européenne en dépit du droit communautaire, fonds de retraite maison, évitement des cotisations patronales et dérogations au Code du travail… Le président du SNMSF a d’ailleurs été reconnu suffisamment qualifié pour dispenser des cours à l’ENA où il se charge d’«inculquer aux futures élites de la nation l’art secret du lobbying».

L’argent du ski en France est puissant : la montagne génère sept milliards de chiffre d’affaires l’hiver, et l’excellence française compte bien s’exporter vers de nouveaux marchés émergents. Ainsi, en février 2017, un déplacement officiel a eu lieu en Chine avec Laurent Wauquiez et des représentants de la Compagnie des Alpes pour aider à y installer une école de ski et diffuser «l’excellence de l’enseignement à la française».

Au nom de ces intérêts économiques, on assiste aujourd’hui à une course à l’or blanc qui canalise l’argent public vers la seule saison de ski, sans tenir compte du changement climatique et des effets de l’enneigement artificiel sur l’eau et l’environnement, et sans répondre aux besoins quotidiens des habitants. Au lieu de préparer la transition et l’adaptation, les stations sont arrosées de subventions publiques pour compenser l’absence de précipitations naturelles ; en menaçant les équilibres financier et naturel, c’est l’avenir même de nos montagnes et de celles et ceux qui y vivent toute l’année que l’on hypothèque.

Corinne Morel Darleux, Conseillère régionale en Auvergne-Rhône-Alpes et secrétaire nationale exécutive à l’écosocialisme du Parti de gauche
Article publié dans L’Intérêt général #3 — Les campagnes (avril 2018)