Tu vas acheter bordel !

Quand on se lance dans l’auto-édition, on passe d’auteur à éditeur, d’artiste à entrepreneur (un vrai casse-tête pour les cases rigides de l’administration d’ailleurs). On peut penser que publier est juste la suite logique d’écrire. Mais ce passage est beaucoup plus que ça, il fait voir les choses différemment et modifie notre attitude si on n’y prend pas garde.

Je me suis toujours dit que je n’étais pas un commercial de nature.

Quand j’ai autopublié mon premier roman, ce fait s’est rappelé à moi. Je me suis retrouvé bien mal à l’aise à vendre ce que j’avais produit, surtout dans un domaine où bien que j’y aie consacré des milliers d’heures de travail et beaucoup de passion, je débute.

Or, depuis ce moment, je caressais l’espoir de vivre, un jour, de mes écrits. Même si ce jour, j’en avais conscience, serait très lointain et ne me permettrait pas d’obtenir un salaire d’ingénieur.

Alors j’ai commencé à effleurer le tourbillon infernal du marketing offensif. Lentement mais sûrement, j’opérais la transformation d’artiste à pro du marketing. Liens sponsorisés vers mon livre à la fin de certains de mes articles medium, promotion dans un ou deux groupes facebook, promo relayée sur twitter… J’en suis même venu à écrire dans le brouillon de cet article : “Oui, j’ai créé ma “start-up” d’écriture de science-fiction” avant finalement de le supprimer.

Voilà, j’avais pris le virus ambiant de la start-up nation.

Dans l’œil du cyclone

Mes désirs se sont emballés et le compteur de KDP (Amazon) grisant, surtout quand on a un fond matheux et qu’on aime les chiffres comme moi, n’y est pas étranger. Mais cette obsession semble épargner peu d’auteurs débutants. On scrute plusieurs fois par jour ses graphiques, voir si des gens achètent notre livre, le nombre de pages lues, constater si le compteur € augmente… La stratégie marketing d’Amazon m’a corrompu. Ils sont doués, il faut le reconnaître.

C’est joli hein ?

Vendre du rêve, faire du chiffre, croître, toujours croître, toujours plus, à n’importe quel prix, devient une obsession comme dans beaucoup d’entreprises traditionnelles finalement.

Oh je n’en étais pas encore à promouvoir mon livre partout, tout le temps, en toutes circonstances et en surdose, en spammant le moindre article de blog, le moindre compte twitter influent, le moindre groupe facebook, comme le font certains auteurs autoédités, ou encore à placer des “appels à action” partout, systématiquement à la fin de tous mes articles.

J’ai même vu des commentaires de quelqu’un sur un groupe facebook dédié à l’auto-édition qui s’excusait d’avoir peu de ventes et tentait de justifier le pourquoi du comment...

Mais pourquoi ? Pourquoi se justifier ? On est tous dans le même bateau. Faisons face à la réalité.

Il est tellement simple de publier mais si difficile de vendre qu’on se raccroche à n’importe quoi et qu’on devient prêt à faire presque n’importe quoi.

Je considère ça comme la naïveté du débutant.

Mais pourquoi ?

En ce qui me concerne, je crois qu’au fond je culpabilisais un peu que les centaines ou milliers d’heures passées sur ce roman ne me rapportent rien et que ça ne rapportera probablement jamais beaucoup, tous les autoédités le savent. À moins d’un coup de bol ou de publier 8 romans par an.

Mais voilà, on se sent le besoin parfois de dire qu’on va gagner de l’argent un jour, ou en tous cas qu’on fait tout pour. Qu’on “travaille” pour, et principalement dans cet objectif-là. (cf mon article précédent)

Cette attitude mercantile vient de ce besoin de justifier que ce n’est pas parce qu’on est libre de toute structure (employeur), qu’on glande toute la journée devant des séries. On veut montrer qu’on “travaille” avec acharnement sur ses projets et qu’on essaie d’en tirer une manne financière car on ne veut pas être vu comme un “poids” pour la société, comme un “profiteur”. Parce qu’on ne veut pas laisser croire qu’on est une charge pour la société, qu’on est un gosse qui se comporte comme un enfant pourri gâté pendant que d’autres triment 35 à 50 heures par semaine dans une structure (sans présumer de l’utilité sociale de leur travail).

“Il n’y a point de travail honteux” Socrate

En vrai, 95% des personnes que je côtoie ne m’ont jamais fait ressentir ça. Certains sont même “jaloux/admiratifs” de ma situation, dans le sens où ils estiment n’avoir jamais le cran de faire pareil. Et pourtant, parfois on a quand même l’impression qu’on est illégitime. J’avais beau me répéter à moi-même que j’assumais mes choix, qu’ils étaient fondés, raisonnés, légitimes, je n’arrive pas à me débarrasser de ce poids social qui ne vient même pas des gens directement mais de la culture globale.

Vous savez, ce sentiment c’est le fameux syndrome de l’imposteur ?

(d’ailleurs quand j’ai lu cet article, je ne me sentais pas directement concerné. Avec le recul, je m’aperçois que je le suis mais pas pour l’écriture, juste pour ma situation de démissionnaire d’un CDI qui prend le temps de voyager et de faire ce qui lui plait)

Bref, maintenant je comprends que l’écriture doit rester une passion et pas une carrière. Nous ne sommes pas chez les bisounours. Vivre de ses passions, pas forcément, mais vivre avec ses passions, et surtout faire vivre ses passions : 100 fois oui !

Je veux me concentrer sur ce que j’écris et la manière dont je le présente. Je veux le faire connaître en parlant des coulisses, de comment je l’ai écrit, des œuvres qui m’inspirent, des sources où se documenter, du pourquoi je parle de tel ou tel sujet, du comment mes histoires sont liées à de grands débats de ce siècle, pas en agissant comme un marchand de tapis à spammer les groupes Facebook, les fils twitter ou les fins de mes articles Medium.

Je lisais quelque part une remarque d’un auteur autoédité qui disait à juste titre qu’on ne devrait pas écrire pour gagner de l’argent, mais seulement parce que ça nous fait plaisir et qu’on a envie de le partager : pour faire ressentir des émotions, pour faire réfléchir, pour faire voyager, pour interpeller mais pas pour vendre au plus grand nombre.

L’auteur ne doit pas vivre principalement de ses écrits car sinon il se travestit.

S’il en fait une carrière, l’auteur n’écrit plus pour tous ces motifs nobles de l’art, mais il écrit avant tout pour vendre. Il va fabriquer ses œuvres pour faire du chiffre et donc plaire au plus grand nombre.

J’ai pris conscience qu’il avait raison.

“Le plus beau triomphe de l’écrivain est de faire penser ceux qui peuvent penser. ” Eugène Delacroix

Donner de la visibilité à son livre oui, c’est du partage. Faire une belle couverture, un bon résumé qui donne envie, oui, cela fait partie de l’œuvre et de sa mise en valeur. Il ne faudrait pas tomber dans l’extrême inverse de cacher son travail car le but de l’art reste d’être partagé au plus grand nombre. Mais multiplier les promotions, les offres exclusives, les rabais, les concours jusqu’à l’overdose, non merci.

À quoi bon vendre à tout prix ? Pourquoi en tant que créateurs ne laisse-t-on pas le lecteur venir à nous si ça lui chante ? S’il est séduit par le contexte dans lequel ce roman s’inscrit ?

C’est le bouche-à-oreille qui doit mener au succès, pas le harcèlement et le bourrage de crâne. On doit parler à l’intelligence humaine (intelligences logiques, émotives, sociales, créatives, etc.) pas à ses bas instincts exploités par le marketing.

Et tant pis si ça prend plus de temps. Le succès durable n’est qu’une conséquence de la rencontre de la qualité (donc du travail) et de la chance. S’il ne vient pas, tant pis, ce n’est pas l’important. Victor Hugo disait :

“Qui n’est pas capable d’être pauvre n’est pas capable d’être libre”

C’est à dire qu’il faut accepter de ne pas avoir de succès pour être libre.

L’écriture de romans est un métier car c’est tout un apprentissage, je m’en suis rendu compte et il nécessite des outils de professionnels. Mais ce n’est pas une carrière. Il ne faut pas en dépendre pour vivre. C’est comme la politique !

Un métier n’est pas forcément rémunéré. Un métier c’est la rencontre entre un savoir-faire et une activité, elle peut donc être totalement bénévole.

Vous savez, c’est cette citation que j’ai lue récemment dans un article de Valentin Decker et que j’ai trouvée tellement vraie.

« Mon père avait un métier pendant toute sa vie, j’en aurais 7, et mes enfants en auront 7 en même temps. »

Je pense que je suis cet enfant qui en aura 7 en même temps, à terme.

Je vais donc continuer à écrire mais je me recentre : l’objectif dans l’écriture, c’est de m’éclater tout en fabriquant une belle œuvre qui a du sens (car c’est avant tout une œuvre avant d’être un produit), pas de grimper dans le top 10 d’Amazon.

L’écriture sera l’un de mes 7 métiers. J’y passerai désormais moins de temps, mais je compte bien aller au bout de cette série que j’ai commencée. Je m’emploierai, pour ne pas décevoir les lecteurs enthousiastes du tome 1, à sortir les tomes suivants de manière régulière (le tome 2 et même le 3 avancent bien. Tandis que les idées pour les quatre suivants se remplissent également).

Après de nombreuses aventures que certains ont suivies sur cette plateforme, mon métier principal redeviendra probablement ingénieur, car il me plait toujours. Finalement, c’est bien le cadre rigide dans lequel j’exerçais ce métier qui m’a amené à le quitter (et surtout l’agglomération parisienne…), mais ce métier je l’aime toujours et il peut être passionnant !

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