Brexit : une occasion manquée ou la politique sans éloquence

Loïc Nicolas est chercheur à l’Université libre de Bruxelles et spécialiste du discours politique. Il a récemment publié Discours et liberté aux Éditions Classiques Garnier à Paris. lonicola@ulb.ac.be / @LoicNicolasBxl

Texte paru dans L’Echo du 8 septembre 2016.

Tandis que les dirigeants européens organisent l’après-Brexit et multiplient les échanges, les partisans d’une réponse purement bureaucratique s’affichent en première ligne. Ils proposent de colmater les brèches. La tentation est grande de céder aux sirènes du conformisme, mais le manque de courage politique n’est pas à la mesure de l’Europe ni surtout du moment.

En fait, le travail qui vise à convertir les crises en opportunités est au cœur de l’activité politique. Laquelle, à la fois art du discours et art du coup d’œil, implique d’avoir autant d’audace que de jugement. Les femmes et les hommes qui veulent conduire les affaires humaines ne devraient manquer ni de l’un ni de l’autre. Les Anciens ne l’ignoraient pas et parlaient à cet égard de prudence : la sagesse pratique du décideur.

Mais l’étoffe dont on faisait jadis les bâtisseurs de mondes, les visionnaires, les hommes d’État est aujourd’hui passée de mode. Nos entrepreneurs politiques n’ont pas l’ampleur de leurs aînés. Ils n’en ont pas le verbe non plus — celui d’un Jaurès ou encore d’un Malraux. Aussi s’attachent-ils à compenser leur défaut d’éloquence par une expertise de façade qui n’en apparaît que plus dérisoire face au caractère incertain de notre existence collective. Dérisoire face au délitement de nos institutions. Dérisoire face aux défis portés par l’avenir de l’Europe.

Sujétion aveugle

Faute de discours pour affronter l’incertitude, la voix des chiffres et des faits réputés objectifs se trouve plébiscitée par les demi-habiles pour se soustraire à la critique et laisser croire qu’il n’y a jamais d’alternative. Cette sujétion aveugle aux lois de la nécessité n’en finit pas de fragiliser la démocratie et de porter atteinte aux valeurs qu’elle entend promouvoir. Simple juxtaposition d’actes techniques, la politique que mène l’armée des bureaucrates ne s’adresse à personne. Elle est abstraite et désincarnée : à l’image des évidences fictives sur lesquelles elle s’appuie. Or le monde et la vie ne sont pas évidents. Ils ne sont pas transparents ni même calculables. L’un et l’autre se dérobent sans cesse aux limites trop étroites que cherchent à imposer tous les sans-voix qui nous gouvernent. Lesquels, obsédés par leur réélection, n’ont qu’un seul mot d’ordre : ne pas faire de vagues et ne prendre aucun risque.

Pour l’heure, les suites données par la classe politique européenne au référendum britannique du 23 juin 2016 donnent témoignage de cette lâcheté. Les gouvernements de l’Europe unie auraient pu saisir cette occasion pour chercher un nouveau souffle, questionner le sens de cette Europe-là et sonder les aspirations des peuples qui l’habitent. Ils auraient pu trouver dans la crise en question une occasion favorable pour agir et pour avancer autrement. Mais ils ne l’ont pas fait, aveuglés, d’abord, par la croyance magique en une corrélation naturelle entre « réalisations concrètes » et « solidarité de fait », ensuite, par le mythe d’une harmonie préalable que le référendum aurait bouleversé pour le malheur de tous.

De l’audace

Certes, il fallait de l’audace pour recevoir l’horizon du Brexit et la critique qu’il porte comme une chance et non pas comme un drame. De l’audace, encore, pour assumer les raisons du vote britannique sans les rejeter comme le caprice de mauvais coucheurs. De l’audace, enfin, pour engager la discussion de manière ouverte sur les désaccords et les doutes qui traversent l’Europe. Une audace qui n’avait pas manqué aux pères fondateurs de celle-ci : navigateurs par gros temps.

À l’inverse, nous avons profité de l’interminable litanie du chœur des pleureuses. Lequel fut (presque) unanime à exprimer son incrédulité ou sa terreur devant le résultat du référendum ; à voir les Britanniques (ceux qui ont mal voté) comme des crédules ou des incultes ; à fulminer contre les empêcheurs de négocier en rond ; à prédire la longue suite des catastrophes qui ne sauraient manquer d’arriver.

Politique de la peur

Cette politique de la peur est la marque de ceux qui n’ont pas d’imagination et qui, toujours, préfèrent invectiver une histoire qui ne leur convient pas, plutôt que de tenter d’en inventer une autre.

Regarder le vote britannique comme la conséquence manifeste d’un défaut de pédagogie ou de communication des institutions de l’Europe apparaît trop facile. Il s’agit pour les dirigeants européens, artisans de cette situation-là, d’un moyen commode d’éluder leurs responsabilités et d’incriminer, tantôt les méchants, les menteurs (Nigel Farage et les autres), tantôt les sceptiques et les classes populaires, jugés incapables d’accepter le « vrai » sens de l’histoire.

L’Europe n’a pas besoin d’un surcroit d’expertise ni de technicité. Au contraire, elle est en manque d’éloquence et de créativité, c’est-à-dire de femmes et d’hommes désireux de porter un projet politique, de le mettre en débat, et d’affronter la critique avec audace dans l’arène du discours.