Et si nous mettions plus de discours dans notre Union ?

Loïc Nicolas est chercheur à l’Université libre de Bruxelles et spécialiste du discours politique. Il a récemment publié Discours et liberté aux Éditions Classiques Garnier à Paris. lonicola@ulb.ac.be / @LoicNicolasBxl

Texte paru dans L’Echo du 13 septembre 2016.

L’Union européenne est saturée de textes, procédures et règlements. Mais elle reste très pauvre en discours. L’intenable paradoxe est là. En cette période de crises, le contraste entre l’inflation des premiers, jusqu’à la nausée parfois, et l’extrême pénurie des seconds, s’avère particulièrement saisissant. À la veille du discours de Jean-Claude Juncker sur « l’état de l’Union », trop pâle copie du rituel américain éponyme, il nous faut signaler les conséquences qu’une telle pénurie fait peser sur la continuité du projet européen.

L’Europe unie peine — le terme est faible — à faire émerger une parole publique digne de ce nom. Elle paraît sans arrêt la fuir, l’esquiver, trouvant refuge et réconfort dans les formules toutes faites de sa bureaucratie. Venu de nulle part, ce jargon impersonnel parle si peu d’Europe et n’a pas les moyens d’affermir notre Union. En tout état de cause, les mots alignés, les données assénées, les tweets publiés, les conférences de presse organisées, ne font pas les discours. Communiquer sur ce que l’on fait ou sur ce qui a lieu (une négociation, par exemple) est une chose. Mettre en discours les raisons pour lesquelles on fait ce que l’on fait, en est une autre très différente. En l’occurrence, il ne s’agit pas d’informer sur le monde et les obligations qu’il est censé fixer, mais de donner du corps et de la consistance à la politique qu’on défend. Une politique qui se voit rattachée à un futur possible. Ceci suppose, d’une part, d’accorder de l’importance à ceux, les citoyens, qu’on veut rallier à cette politique et à ce futur-là, d’autre part, d’admettre le caractère réfutable des raisons soumises à l’approbation de ces derniers.

Dès lors, le nombre de signes produits par la bureaucratie européenne — des signes qui, pour la plupart, ne font pas sens — ne saurait tenir lieu de parole publique. Laquelle implique une mise en voix qui est une mise en corps. Elle appelle un engagement personnel et suppose une volonté de persuader, c’est-à-dire de faire naître ou d’accroître l’adhésion des citoyens européens à un projet comme à des valeurs.

De cette volonté en procède une autre : celle de rechercher des arguments ad hoc, ancrés dans un lieu et un temps, pour obtenir l’adhésion en question. Une adhésion qui, tant s’en faut, n’est pas gagnée d’avance. Dès lors, force est reconnaître combien l’Union européenne manque de résolution, de corps et d’élan. Elle ne s’adresse guère à ceux qui l’habitent, sinon pour les instruire de ce qu’ils doivent savoir — rien de plus. Le reste, nous dit-on, appartient aux experts.

Pour ses partisans et ses bureaucrates, l’Union constitue un fait accompli : une structure à gérer. Les uns et les autres lui attribuent un caractère d’évidence et la jugent immédiatement persuasive. La méprise est funeste, car l’évidence n’est pas. Les événements de ces derniers mois, de ces dernières années peut-être (qu’on pense aux référendums français et néerlandais de 2005 sur le traité constitutionnel ou au récent Brexit), nous le rappellent sans cesse : par elle-même, l’Europe ne parle pas, mieux, elle ne persuade pas.

Sans défenses

Faute de vouloir ou de savoir la mettre en discours et en récits, faute d’admettre les fragilités qui la traversent, les zélateurs de l’Europe unie ont laissé celle-ci sans défenses et sans arguments opposables devant ses détracteurs. Ils l’ont littéralement laissée sans voix. En son sein, nul ne semble vraiment désireux d’engager sa parole pour faire vivre le projet européen et donner l’envie d’embrasser le futur qu’il propose. Un futur qui ne saurait tenir dans une liste de faits ni dans l’exposé de statistiques.

Quoiqu’ils l’aient livrée à elle-même, les europhiles, à Bruxelles comme ailleurs, s’étonnent que d’aucuns puissent vouloir combattre ou quitter l’Europe qu’ils chérissent. Ils s’étonnent de l’audience grandissante rencontrée par les adversaires de celle-ci. Or, la parole publique abandonnée par les uns a été récupérée par les autres. Les eurosceptiques et les extrêmes de tous horizons ont choisi d’investir une terre dont plus personne ne voulait s’occuper. Ils ont pris le parti de la cultiver pour y faire pousser le retour des frontières, le nationalisme et la xénophobie. Autant dire qu’ils sont dans leur rôle — même si cela désole. Les plus blâmables sont ceux qui, par négligence politique, n’ont pas pris soin de protéger la terre du discours estimant qu’elle leur était acquise. Pis, ils ont souvent retourné cette terre contre elle-même en adoptant des positions pour le moins ambiguës.

Jean-Claude Juncker nous avait promis une Europe moins technocratique et plus politique. Il lui faut désormais avoir le courage de ses ambitions et tâcher de remettre la pratique du discours au cœur de notre Union. Il est urgent que l’Europe unie trouve ou retrouve sa voix pour s’adresser aux peuples.