L’esprit critique face aux théories du complot

Nous attirons l’attention des différents acteurs sur les écueils qu’il convient d’éviter dans la lutte contre le phénomène conspirationniste, tout en offrant un cadre permettant de l’aborder avec prudence autant qu’avec audace.

Une opinion de Baptiste Campion, Loïc Nicolas, et Aurore Van de Winkel. Chercheurs, formateurs et enseignants en Belgique, ils sont spécialistes des théories de la conspiration. loic.nicolas@ulb.ac.be / @LoicNicolasBxl

Texte paru dans La Libre Belgique du 20 juillet 2016.

Une carte blanche intitulée « Luttons efficacement contre les théories du complot », et publiée dans Le Monde du 5–6 juin dernier, a suscité un vif débat dans les milieux scientifiques et pédagogiques travaillant, en France, sur ce qu’on a coutume d’appeler le conspirationnisme. L’intention y était, d’une part, de saluer les initiatives menées à des échelons divers, d’autre part, de questionner la réaction politique du gouvernement français et d’en signaler les limites. Une réaction qui, bien souvent, ne manque pas de laisser circonspect malgré ses intentions louables. À cet égard, les auteurs du texte, chercheurs en sciences humaines et sociales, attiraient l’attention des pouvoirs publics sur les risques nés d’une volonté trop hâtive de régler le problème et d’engager la « lutte » contre les théories en question. Ils invitaient alors à faire preuve de mesure et de discernement dans l’élaboration des outils pédagogiques destinés à mener cette « lutte » dans les classes. Outils qu’on ne saurait penser ni promouvoir sans les éclairer par des études scientifiques en bonne et due forme. Car, en la matière, seule la distance critique s’avère bonne conseillère. Et à trop vouloir jouer aux apprentis sorciers, il se pourrait que le « remède » ne fasse jamais que « renforcer le mal ».

À la suite de cette publication, plusieurs collectifs de chercheurs et d’enseignants ont pris position : qui, pour défendre et légitimer les dispositifs existants, qui, pour mettre en garde face au prêt-à-penser et à la sacralisation (même involontaire) des discours officiels. Ces échanges nourris constituent, à plus d’un titre, l’occasion d’interroger ce qu’il en est chez nous, mais aussi d’agir de façon ciblée et dans la concertation. À l’instar du cas français, les théories du complot représentent en Belgique un phénomène saillant et un enjeu de société dont les médias aiment se faire le relai avec une fortune et une rigueur contrastées. Les acteurs du champ politique quant à eux, plus récemment sensibilités, peinent à trouver leur voie et à formuler des réponses crédibles. Signalons toutefois qu’en Fédération Wallonie-Bruxelles certains projets, dans un avenir proche, seront amenés à se concrétiser.

En tant que chercheurs belges, notre intention est d’informer les organes de l’État des écueils qu’il convient d’éviter et d’offrir un point de vue alternatif afin d’aborder le phénomène conspirationniste avec prudence autant qu’avec audace.

D’une manière générale, les théories du complot se voient abordées, tantôt, selon leurs contenus discursifs ou explicatifs, tantôt, sous l’angle des caractéristiques réelles ou présumées de leurs adeptes, tantôt, quant au danger qu’elles représentent ou représenteraient en termes d’extrémisme, de radicalisme ou de racisme. Ces trois dimensions sont pertinentes. Il n’en reste pas moins qu’elles doivent être articulées ensemble et rattachées au contexte social qui les a vues naître. Sans cela, l’action politique prend le risque d’être inopérante sinon contre-productive. Partant, méfions-nous des effets d’optique susceptibles de biaiser la compréhension de ce phénomène qui, pour être notable, ne saurait constituer la clé explicative des malheurs de ce monde, ni le signe manifeste d’une pathologie de l’esprit contemporain. Que les théories du complot puissent inquiéter, notamment à l’heure d’Internet et des nouveaux médias, est une chose légitime. Prendre appui sur cette inquiétude pour demander qu’on débarrasse à tout prix l’espace public et les cours d’écoles de ces théories-là, en est une autre bien différente.

Tout d’abord, il n’est pas inutile de rappeler que les individus (jeunes et moins jeunes) sensibles aux théories du complot n’y adhèrent pas nécessairement de façon globale ni radicale. L’intérêt qu’ils y portent peut être partiel, très partiel voire marginal. D’aucuns peuvent y voir un lieu d’expression de leur esprit critique ou de leur créativité, mais encore une façon de dire leur méfiance ou leur défiance à l’égard de l’autorité, que celle-ci soit parentale, scolaire ou politique. Au reste, si des chiffres sont fréquemment avancés (« un jeune sur cinq » croirait aux théories du complot), il n’existe en réalité aucune enquête scientifique fiable permettant d’évaluer le phénomène dans son ampleur ni dans ses nuances. Ces chiffres invérifiables ne font que renforcer la peur panique et l’incompréhension à l’égard d’une jeunesse réputée aussi crédule qu’incontrôlable. Faute d’informations adéquates, les stigmatisations faciles et les procédures d’étiquetages tendent à renforcer les théories combattues. En effet, la dénonciation publique, au nom de « vérités » que certains pourraient dire « officielles », s’avère aisément recyclable par les adeptes de ces théories. Lesquels se plaisent alors à voir dans les accusations qui leur sont portées le signe même de leur clairvoyance. Ils s’en servent pour renforcer leurs positions et réaffirmer la légitimité de leurs doutes. En tout état de cause, la disqualification pure et simple ne permet guère d’instaurer un dialogue constructif et raisonné. Pis, elle peut engendrer un sentiment d’injustice ou de marginalisation propre à nourrir la machine conspirationniste, sans transmettre aux élèves aucun outil pour pouvoir l’enrayer de façon autonome.

Réaffirmons ici que l’apprentissage de l’esprit critique demeure un objectif crucial — le premier peut-être — de l’enseignement en démocratie. En l’occurrence, la difficulté vient du fait que de nombreuses personnes qualifiées de conspirationnistes s’identifient à cet esprit-là et se réclament de la critique aussi bien que du doute. Dans ces conditions, enseignants et pédagogues se trouvent bien souvent confrontés à un paradoxe : celui de travailler au développement de l’esprit critique des élèves, tout en ayant à affronter certaines conséquences nées de la pratique de cet esprit. Ce faisant, la transmission d’outils visant une pratique démocratique se révèle, selon nous, bien plus importante que la chasse aux théories du complot, fussent-elles délirantes. Par suite, reconnaissons qu’aucun dispositif pédagogique ne saurait empêcher quiconque d’adhérer à une thèse s’il en est intimement convaincu et qu’il y trouve un moyen de se distinguer ou de s’opposer.

Dès lors, l’éducation à l’éprit critique, de même que la sensibilisation aux théories du complot et à leurs dangers, a bien plus à gagner dans la transmission de techniques visant à investir les désaccords de façon inclusive, plutôt qu’à rechercher un accord unanime face auquel la critique ne saurait être que le mauvais autre. Entre le dogmatisme (celui des « vérités officielles ») et le relativisme (pour qui toutes les thèses se valent), l’éducation critique aux théories du complot vient défricher une voie étroite qui, forcément, interroge l’éthique démocratique. Une voie dont il faut assumer les ambiguïtés et le flou. Le conspirationnisme n’est pas un isolat. Il ne peut être séparé des enjeux contemporains. Son succès est indissociable des mutations actuelles, qu’elles sociales ou culturelles. Les événements émotionnellement forts (que sont par exemple les attentats) s’insèrent dans un contexte, tout à la fois, de hausse du niveau général de formation des citoyens, de surabondance d’informations liée à l’essor des réseaux numériques, et de transformation du rapport aux autorités politiques, scientifiques, médiatiques et parentales. Nul ne saurait l’ignorer.

Le phénomène conspirationniste représente une opportunité considérable pour porter un nouveau regard sur les croyances contemporaines, sur la place des médias dans l’espace social et politique, sur la confrontation à l’altérité, mais encore sur la critique en tant que telle. Voici pourquoi il nous apparaît nécessaire — par-delà les actions déjà entreprises — que des moyens financiers soient engagés par les pouvoirs publics afin de permettre une meilleure compréhension du phénomène, de ses publics et des pratiques propres à ceux-ci. Cette compréhension ne saurait avoir lieu sans la possibilité de mener des enquêtes de terrain et de collecter des données à grande échelle, ni sans la coordination des scientifiques et des praticiens concernés par ce débat. Ceci implique d’agir de façon concertée, par-delà les niveaux institutionnels et les réseaux. Enfin, nous en appelons à promouvoir la pratique de la discussion critique et de la contradiction. Nous croyons aux vertus du dialogue, de même qu’à la nécessité de transmettre aux élèves les moyens de s’éclairer par eux-mêmes en exerçant leur liberté pratique.