Répondre au conspirationnisme : erreurs, errances, méprises

Loïc Nicolas est chercheur à l’Université libre de Bruxelles, spécialiste du discours politique et des théories de la conspiration. Il a récemment publié Discours et liberté aux Éditions Classiques Garnier à Paris. lonicola@ulb.ac.be / @LoicNicolasBxl

Texte paru dans La Revue des deux Mondes, numéro de juillet-août 2016.

Le phénomène conspirationniste, à savoir le fait de lire la réalité sociale et les événements qui l’habitent (crise économique, pandémie, attaque terroriste, résultat électoral, peu importe) en invoquant l’existence d’un complot, ne manque pas, depuis deux décennies au moins, de susciter l’intérêt croissant des médias grand public, friands de sensationnalisme à la « une ». Concrètement, l’usage du terme « complot », dans la bouche de ses dénonciateurs pour qui ce dernier n’est pas théorique, désigne l’action concertée d’un petit nombre de personnes dont l’entente secrète vise à servir des intérêts particuliers (les leurs, ceux d’une institution, d’un ordre ou d’un principe supérieur) au détriment du bien-être, de la santé, liberté ou sécurité du plus grand nombre (les petits, les sans-grades, les masses laborieuses, les braves gens), auquel cette entente est volontairement dissimulée. Moralement ou légalement condamnable, celle-ci se trouve dès lors révélée aux yeux de chacun et constituée en motif explicatif — parfois en seul motif — du désordre ambiant.

Pour ses partisans, l’explication par le complot montre ce qu’il en est vraiment du monde et des drames qui s’y jouent— causes profondes, relations cachées, ficelles invisibles, manipulations ourdies dans les arcanes du pouvoir mondial. Elle pointe ce qu’il convient de voir et de comprendre par-delà les apparences trompeuses et les ombres portées qui toujours font écran. Tel un deus ex machina, cette explication, aussi confortable que terrifiante (au moins sur le plan symbolique) pour ceux qui la mobilisent, vient libérer le monde du flou et de l’incertain qui le constituent. Une fois pour toute, elle prétend faire triompher la vérité pure — celle que nul ne saurait contester de bonne foi. Par exemple, qu’aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone ; que le virus du sida a été créé en laboratoire pour décimer Africains et homosexuels ; que les attentats de Paris ou la fusillade de San Bernardino en 2015 sont des opérations menés sous « faux drapeau » (false flag) par les adversaires de l’Islam ; que les OGM cachent une volonté des multinationales de s’approprier l’ensemble du vivant ; que les « Panama papers » sont un moyen de déstabiliser les présidents russes et chinois, « insoumis » au capitalisme occidental, etc.

Sulfureuses et commerciales, les explications complotistes charrient leur lot de fantasmes, de craintes et d’angoisses. Partant, leur exploitation par les médias, sans cesse renouvelée, donne carrière aux sarcasmes des uns (ceux qui ne croient pas aux complots) autant qu’elle renforce le sentiment des autres (ceux qui y croient ou qui doutent des thèses dites « officielles ») d’être stigmatisés ou diabolisés. Diabolisation qui, lue par ces derniers comme la conséquence directe de leur résistance politique, et comme une sanction ou une censure portée à leur libre expression, se voit arborée comme un titre de gloire. Du reste, la couverture médiatique dont les théories du complot font l’objet vient aisément compléter les marronniers poussifs (consacrés à la franc-maçonnerie, à l’« Histoire secrète », aux grandes fortunes, aux secrets des élites, aux coulisses du pouvoir, etc.) portés par les ci-devant « grands » médias. Lesquels se plaisent alors à dénoncer ce qu’ils ont, pour une part, contribué à nourrir et peut-être à créer.

Le « devoir d’informer », largement invoqué pour justifier les choix journalistiques, se mue en complaisance perverse à l’égard de cet « intérêt du public » réputé supérieur. Intérêt dont les médias, n’en déplaise à leurs défenseurs hypocrites, demeurent les premiers forgerons. L’étrange relation d’amour et de haine, d’attraction et de répulsion — relation vicieuse –, qu’ils entretiennent avec certaines figures de la scène conspirationniste, Dieudonné en tête, n’y est pas pour rien. Le public, de son côté, se trouve doublement pris au piège : d’abord, par les logiques dérisoires du jeu médiatique, celles de la course au scoop et à l’audimat (en fonction desquelles les infos exclusives et les révélations croustillantes, presque aussitôt démenties, se succèdent à un rythme effréné propre à générer du trouble et de la défiance[i]), ensuite, par les artisans des récits complotistes qui s’efforcent de tirer profit de ces logiques-là afin d’obtenir une visibilité qui ne leur est pas due. Dans cet aveuglement mutuel né d’obsessions réciproques, s’écrit l’histoire maintes fois revisitée du pompier pyromane. Lequel se conçoit comme l’ultime garant de cet « intérêt général » dont il a lui-même contribué à saper les fondements.

Partant, la vulgate des médias, adeptes des causalités simples et des annonces tapageuses, aime à présenter les théories du complot sous les traits d’un phénomène massif et mortifère ; d’une hystérie collective ; d’une maladie de la pensée ; d’une épidémie propre à contaminer les corps et les esprits. Une telle approche « psychiatrique » du conspirationnisme prend appui sur, autant qu’elle véhicule certains préjugés à l’égard des jeunes gens et des classes populaires. Lesquels seraient intempérants, sujets aux passions, incapables de raison, etc. Ce phénomène, donc, se trouve érigé en nouveau, voir en ultime fléau de l’ère numérique, dont il faudrait coûte que coûte protéger la jeunesse en démasquant tous les méchants loups complotistes déguisés en sentinelles de la critique et de la liberté. Consternée et alarmiste, Mme Najat Vallaud-Belkacem, Ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, le déclare sans ambages au micro de RTL, quelques jours après les attentats de janvier 2015 : « Un jeune sur cinq croit à la théorie du complot[ii] ». Relayée en boucle par les journaux pour en faire leurs gros titres autant que leurs choux gras, cette déclaration à l’emporte-pièce, déclaration infalsifiable tant elle est imprécise, dispose d’un contenu informatif inversement proportionnel à la peur panique qu’elle contient en puissance. Peur à l’égard d’une jeunesse jugée manipulable et dangereuse ; peur à l’égard d’Internet et de sa « complosphère » ; peur face aux crises de l’École et de l’autorité ; peur du changement et du monde de demain.

Inutile de l’occulter ou de l’ignorer : Internet et les réseaux sociaux — leur fonctionnement, leurs règles et coutumes, la place qu’ils occupent dans nos vies — ont sans aucun doute changé la donne quant aux possibilités de diffusion des théories du complot, et quant au risque d’y être exposé. Mais force nous est de constater que les sites complotistes qui, en France pour ce qui nous concerne, rencontrent l’audience la plus forte (qu’on pense notamment au site « Égalité & Réconciliation » animé par l’inénarrable Alain Soral) n’en restent pas moins très largement devancés par ceux dédiés au commerce en ligne, aux activités bancaires, à l’actualité quotidienne et généraliste, ou encore à la pornographie[iii]. Ce simple constat relatif à l’usage d’Internet (constat qui mériterait d’être affiné et illustré) nous invite à résister à la pernicieuse « culture de la peur », qui, trop souvent aujourd’hui, réunit médias et politiques. Culture qui, souligne le philosophe Marc Crépon, mène les individus « au nivellement généralisé de cet affect commun », la peur, et les pousse à réclamer « encore et toujours plus de protection et de sécurité[iv] », au détriment de leurs libertés comme de leur autonomie. Culture qui, dès lors, ne va pas sans de sérieux dangers pour la démocratie.

Prononcé lors d’une rencontre consacrée aux théories du complot et aux réponses que son Ministère entend leur apporter[v], le discours de Mme Vallaud-Belkacem n’y échappe d’ailleurs pas. Truffée d’approximations, jalonnée d’incorrections verbales et syntaxiques (un usage fréquemment erroné de la conjonction « mais »), oscillant entre naïveté et paternalisme, l’allocution ministérielle appelle à lutter — sans formuler aucune proposition originale, sérieuse ni documentée — contre les « forces du complotisme » et la « fascination extrêmement dangereuse » suscitée par un « ennemi intime » disposant d’« armes de désinformation massive[vi] ». Pétri de certitudes, le discours en question se gargarise du mot « vérité » et l’utilise comme une formule magique pour tenir éloignés les conspirationnistes de tout poil. Par commodité et par simplisme intellectuel, Mme Vallaud-Belkacem en vient alors à constituer les théories du complot — la « défiance » et le « soupçon » qui les traversent — en responsables de l’effondrement du sens chez les élèves. Simplification qui relève, tout à la fois, de l’imposture et du manque de jugement. En effet, quoiqu’on puisse en penser, y compris du mal, les théories du complot ne sont pas, tant s’en faut, la cause de cet effondrement. Elles en sont, au contraire, le symptôme. Elles en portent le témoignage. Au reste, la péroraison du discours, dont on peine à croire qu’il émane d’un Ministre de la République, qui plus est au portefeuille occupé, s’avère consternante tant sur le fond que dans sa forme. Consternante de niaiserie et de clichés : « [N]ous avons au moins une certitude : nous ne confondons jamais la vérité avec ce qui s’efforce de lui ressembler, mais qui ne cherche, au fond, qu’à mieux nous égarer[vii] ». Notre Ministre serait-elle (devenue) complotiste ? On pourrait s’y laisser prendre tant elle mime à merveille les raisonnements, la prose et les pratiques verbales de ceux qu’elle prétend combattre grâce aux « forces » conquérantes « du savoir, de la rigueur, et de la réflexion ». Des forces qui, dans sa bouche, sonnent comme des faiblesses.

Le conspirationnisme se nourrit de cette culture de la peur dont il est le pendant, le double inversé et ironique. Face à une classe politique myope et dépourvue d’éloquence, il y répond en assurant une triple fonction de réenchantement du monde, de confirmation du (bon ou du vrai) sens et de satisfaction cognitive. D’abord, il conforte l’ego des « croyants » en rejetant la responsabilité d’un malheur ou d’une crise quelconque sur un ennemi (singulier ou pluriel) réputé injuste, cruel et, qui plus est, pervers[viii]. Un ennemi fantasmé dont les contours s’avèrent suffisamment flous pour donner carrière à l’imagination. Ensuite, il rassure l’esprit en stabilisant le rapport au sens, puis en confirmant, contre l’hypocrisie et les manigances (supposées) des conspirateurs, l’existence d’un ordre juste et moral — celui du vrai monde des vrais gens. Enfin, il donne à ses adeptes l’occasion gratifiante et toujours renouvelée de se distinguer de ceux qui n’ont pas vu ou qui, aveuglés, ne peuvent pas voir la réalité du complot. D’ailleurs, les adeptes des théories du complot autour des attentats du 11-Septembre se désignent eux-mêmes par le terme Truthers qu’on pourrait traduire par l’expression « chasseurs de vérité », tandis que leurs adversaires sont affublés du sobriquet de Sheeples, le « peuple des moutons ».

Fondé sur l’existence de raisons cachées, de liens souterrains, de pactes secrets, de forces occultes, ce type d’explication témoigne d’une vision du monde tout aussi simpliste que celle prônée par Mme Vallaud-Belkacem. Toutefois, l’incurie morale et les mensonges avérés de certains politiques (depuis l’affaire du Watergate jusqu’aux écoutes de la NSA en passant par Wikileaks), de même que les scandales financiers à répétition (qu’il s’agisse d’UBS, de LuxLeaks ou encore des « Panama papers »), confèrent aux théories du complot une force de conviction et une crédibilité qui leur permettent d’aller plus loin, beaucoup plus loin, que les révélations successives dont les médias — réputés bien souvent corrompus et vendus au « système » — se font l’écho. Ces théories-là affirment dès lors lever le voile sur un contre-monde inquiétant et insoupçonné. Contre-monde que seuls les plus courageux, les cœurs purs, les citoyens honnêtes, sont censés pouvoir regarder sans faillir. Contre-monde dont l’accès ne saurait jamais s’obtenir que de haute lutte : par le déchiffrage minutieux des indices et des signes ; par un « travail sur soi » ; par le renoncement aux thèses « officielles » ; par le refus des apparences ; par l’acceptation du « doute » fondateur. C’est ce dont témoigne le contenu d’une « tribune libre » diffusée le 11 septembre 2011 par le cinéaste Mathieu Kassovitz. La vidéo d’une quinzaine de minutes, pénétrée par les lieux communs du genre conspirationniste, s’avère remarquable pour comprendre le processus de décillement censé s’opérer :

Admettre que quelque chose ne va pas dans la thèse officielle, comprendre la façon dont évidemment elle a été fabriquée, […] c’est un travail sur [soi] que beaucoup de gens ne sont pas capables de faire, que la majorité n’est pas capable de faire. […] Vous avez le droit de vous poser des questions. […] Si vous avez des doutes, vous avez le droit de les émettre. […] Nous sommes des millions à avoir des doutes, il y a des milliers de spécialistes qui se sont regroupés main dans la main pour comprendre ce qui s’est passé. Et ils ont trouvé, ils savent. Écoutons-les[ix].

Cette même tournure d’esprit se rencontre dans les propos tenus par un certain « Goldin » sur un forum en ligne. L’auteur y évoque sa conversion à l’évidence — laquelle, pourtant, devrait crever les yeux. Une conversion qui implique effort de décillement, réapprentissage de la vue, sortie de l’aveuglement général :

Je peux comprendre que pour certaines personnes qui sont éduquées dans le mensonge depuis leur naissance […] c’est difficile à croire les théories du complot, moi aussi au début je n’y croyais pas, il m’a fallu du temps pour me mettre en tête que le monde n’est qu’un ramassis de mensonges. C’est sûr qu’ouvrir son esprit c’est vivre dans un autre monde[x].

On se plait à croire, par hypocrisie ou par confort intellectuel, que les explications par le complot sont d’abord le fait d’un manque de bon sens et de lucidité. Il suffit pourtant d’un revers professionnel, d’une querelle familiale, d’un conflit de voisinage, d’une rupture amoureuse, d’une déconvenue quelconque, pour que l’on en vienne à élaborer des scénarios complexes, tordus voire douteux, pour expliquer ce qui s’est (mal) passé. Scénarios qui, bien souvent, nous aident à garder la face, à conserver une certaine estime de soi, à restaurer notre fierté blessée, à panser nos blessures, en faisant reposer sur l’autre, les autres, l’institution, les dirigeants ou encore le fameux « système », la responsabilité de la situation pénible. En tout état de cause, nous sommes dotés, comme l’écrit Rob Brotherthon, d’un esprit naturellement suspicieux. En matière de complot, nous sommes tous des « théoriciens-nés[xi] ». Il n’existe aucune immunité pour personne. Mais chacun, sans complaisance ni sans illusions excessives, peut apprendre à apprivoiser cette tendance-là. Et admettre que, chassée par la porte, celle-ci peut toujours, sans crier gare, rentrer par la fenêtre. L’interview donnée au journaliste Darius Rochebin par Joseph (Sepp) Blatter après sa réélection à la tête de la FIFA me semble, sur ce point, exemplaire. Blatter, qui refuse de croire à une « simple coïncidence », évoque ici des signes et une sensation qui ne sauraient tromper[xii]. Des signes capables de donner du sens à la situation délicate, et pour lui inacceptable, dans laquelle il se trouve avec d’autres :

[O]n m’enlèvera pas l’idée que c’est [plus qu’]une simple coïncidence cette attaque américaine deux jours avant les élections à la FIFA, et ensuite la réaction de l’UEFA ou de Monsieur Platini. […] Mais enfin, ça sent pas bien. […] Il y a, comment dirais-je, des signes qui ne trompent pas : les Américains étaient candidats à la Coupe du monde de 2022, ils ont perdu. Les Anglais étaient candidats à la Coupe du monde de 2018, ils ont perdu. Alors [le problème vient] justement avec les médias anglais et le mouvement américain qui est venu maintenant s’implanter à la FIFA. […] Il y a quelque chose qui va pas. […] Il ne faut pas oublier que les États-Unis sont le sponsor numéro un du Royaume hachémite, donc, de mon adversaire[xiii]

Par suite, même si l’envie ne manque pas, nous ne saurions introduire une séparation trop rigide entre, d’un côté, les esprits rationnels, cohérents et lucides, et, de l’autre, les crédules, les naïfs, les imbéciles, les fantaisistes de tout poil : ceux pour qui les théories du complot font sens d’une manière ou d’une autre. Ne cédons pas à la tentation de croire que seuls les esprits fragiles et ignorants, les psychologies faibles, seraient susceptibles de tomber dans le piège illusionniste des explications par le complot. Admettons que la dichotomie, aisément réversible, vaut aussi depuis l’autre bord : les crédules (aux yeux des premiers) se proclament éclairés, et dénoncent leurs accusateurs comme des naïfs, ou des pervers, incapables de regarder la vérité en face. L’impasse est alors de se satisfaire d’une analyse en miroir inversé suivant laquelle les « lucides » héroïsés par les uns, répondent aux « aveugles » ridiculisés par les autres.

Ceci étant dit, mon intention n’est nullement de minimiser les enjeux bien réels nés du succès desdites théories auprès d’un public large et composite. Lequel transcende aussi bien les générations ; les clivages économiques et sociaux ; les niveaux d’étude[xiv]. Une réflexion, un travail et une prise de conscience s’imposent à l’évidence. Toutefois, la recherche de répliques adéquates ne saurait dispenser quiconque d’observer une distance critique. À cet égard, il est très malvenu d’exploiter à l’envi l’inquiétude de beaucoup pour instaurer une « culture de l’ennemi[xv] », de la menace, du péril à venir, de la stigmatisation aussi ; malvenu également de faire du complotisme un archipel susceptible d’être abordé de façon isolée ; malvenu, enfin, de penser le monde social de façon binaire et caricaturale. Qu’espère-t-on gagner, en termes de compréhension du phénomène, en termes d’action également, à opposer sans nuance : les connaissances aux croyances, le stratégique au folklorique, la vérité aux vraisemblances, le symbolique au cognitif, le consensus au dissensus, la majorité à la minorité, les élites au peuple, les rationnels aux irrationnels… ?

Le danger est là, dans le confort excessif des réponses toutes faites, mais aussi dans le sentiment agréable d’obéir à une injonction éthique appelant à combattre, coûte que coûte, les théories du complot au motif qu’elles sont choquantes et imbéciles. Il ne s’agit pas de nier les bonnes intentions de cette position-là — position très bien-pensante –, mais de dénoncer son caractère inefficace, et plus encore la cécité dont elle fait preuve face aux causes profondes du conspirationnisme, à savoir, en premier lieu, l’absence d’une véritable culture rhétorique –culture du discours et de la liberté[xvi]. Une culture qui transmet, avant tout autre chose, des outils pour s’orienter, grâce aux mots, dans le flou, l’incertitude et l’ambiguïté inhérents au monde des hommes. Une culture qui donne l’occasion de s’engager malgré les risques que cet engagement représente, occasion donc, d’argumenter, de critiquer, d’inventer en conscience mais sans certitudes. La culture rhétorique, nonobstant ce qu’assure Mme Vallaud-Belkacem, n’aide pas à « déconstruire » quoi que ce soit, mais à penser et à créer.

Quand acceptera-t-on de renoncer à l’idéal moderne d’un monde parfaitement transparent et prévisible (ce qu’il ne saurait être et n’a jamais été) ? Un monde sans hasard et sans aspérités où la « précision » devrait régner en maître[xvii]. Idéal (ou mythe) sclérosant que médias et politiques alimentent et cautionnent pour le malheur de tous. Idéal face auquel les théories du complot auront toujours une longueur d’avance. Idéal qui n’en finit pas de nous fragiliser.

[i] Ce qui contribue, de façon très notable, au nivellement épistémologique entre simples rumeurs et informations vérifiées, ainsi qu’au renforcement du discrédit des journalistes professionnels auprès du public.

[ii] Interview donnée par Mme Vallaud-Belkacem le jeudi 15 janvier 2015 : http://www.rtl.fr/actu/politique/najat-vallaud-belkacem-est-l-invitee-de-rtl-15-janvier-7776218246.

[iii] Selon le moteur de recherche Alexa.com (qui fournit des statistiques précises quant au trafic du web mondial), « Égalité & Réconciliation » peine, ces derniers mois au moins, à se maintenir dans le Top 500 des sites les plus consultés en France.

[iv] Marc Crépon, La Culture de la peur. I. Démocratie, identité, sécurité, Paris, Galilée, 2008, p. 14–15.

[v] On pourra se faire une idée de la pauvreté, et parfois de l’indigence, du matériel pédagogique conçu par les services du Ministère de l’Éducation nationale pour apprendre à « déconstruire la désinformation et les théories conspirationnistes », en se reportant au site de ce dernier : http://eduscol.education.fr/cid95488/deconstruire-la-desinformation-et-les-theories-conspirationnistes.html. Les bévues et autres faux pas (« Dans abstentionniste, il y a sioniste ! ») du Youtuber Kevin Razy lors du lancement du très gênant clip gouvernemental « anti-conspi », méritent également d’être rappelés : http://www.gouvernement.fr/on-te-manipule. Un collectif de chercheurs européens (France, Suisse, Grande-Bretagne) a d’ailleurs récemment signé une excellente tribune intitulée « Luttons efficacement contre les théories du complot » (Le Monde, 5–6 juin 2016), afin de dénoncer la « précipitation » et les négligences de l’Éducation nationale. Le collectif précise, avec beaucoup de lucidité, que « le remède » imaginé hors de tout cadre scientifique et parfois en dépit du bon sens, « pourrait hélas ! contribuer à renforcer le mal ».

[vi] Le texte complet de l’intervention est consultable à l’adresse : http://www.education.gouv.fr/cid98666/reagir-face-aux-theories-du-complot-discours-de-najat-vallaud-belkacem.html.

[vii] Ibid.

[viii] Voir notamment : Julien Giry, « Le conspirationnisme, archéologie et morphologie d’un mythe politique moderne », Diogène, n°249–250, p. 40–50.

[ix] Tribune libre mise en ligne par Mathieu Kassovitz le 11 septembre 2011 : http://www.agoravox.tv/tribune-libre/article/mathieu-kassovitz-parle-du-11-31679.

[x] Message de « Goldin » posté le 20 août 2010 : http://kirintor-rp.forumsrpg.net/t3461-illuminatis-franc-macon-et-le-complot-mondial.

[xi] Rob Brotherton, Suspicious Minds. Why We Believe Conspiracy Theories, New-York — London, Blommsbury, 2015, p. 17 (ma traduction).

[xii] C’est également la ligne de défense facile, trop facile, qu’adopte Jean-François Copé dans la presse, lorsqu’éclate « l’affaire Bygmalion ».

[xiii] Vidéo consultable sur le site internet de la RTS — Radio Télévision Suisse : http://www.rts.ch/play/tv/videos-en-bref/video/sepp-blatter-lentretien-integral?id=6824365#%2Ft=0.

[xiv] Comme le soulignent certaines études américaines (par exemple : Anita M. Waters, « Conspiracy Theories as Ethnosociologies: Explanations and Intention in African American Political Culture », Journal of Black Studies, vol. 28, n° 1, 1997, p. 112–125, ou William P. Simmons et Sharon Parsons, « Beliefs in Conspiracy Theories Among African Americans: A Comparison of Elites and Masses », Social Science Quarterly, vol. 86, n° 3, 2005, p. 582–598) les classes les plus démunies en capital culturel, celles ayant le plus faible niveau de diplôme, sont très largement hermétiques au conspirationnisme.

[xv] Marc Crépon, La Culture de la peur, op. cit., p. 61.

[xvi] Voir sur ce point : Loïc Nicolas, Discours et liberté. Contribution à l’histoire politique de la rhétorique, Paris, Classiques Garnier, 2015 ; Id., « Jésuites, juifs, francs-maçons : la rhétorique au service de la conspiration », Diogène, n°249–250, 2015, p. 75–87 ; Emmanuelle Danblon, L’Homme rhétorique. Culture, raison, action, Paris, Cerf, 2013.

[xvii] On pourra se référer à : Alexandre Koyré, « Du monde de l’à peu près à l’univers de la précision », Critique, tome IV, n° 28, 1948, p. 806–823, Francis Goyet, Les Audaces de la prudence. Littérature et politique aux XVIe et XVIIe siècle, Paris, Classiques Garnier, 2009, Nassim Nicholas Taleb, Antifragile. Les bienfaits du désordre, trad. Lucien d’Azay et Christine Rimoldy, Paris, Les Belles Lettres, 2013 [2012].

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