Un discours à l’image de l’Union : à bout de souffle et sans capitaine

Loïc Nicolas est chercheur à l’Université libre de Bruxelles et spécialiste du discours politique. Il a récemment publié Discours et liberté aux Éditions Classiques Garnier à Paris. lonicola@ulb.ac.be / @LoicNicolasBxl

Texte paru dans L’Echo du 19 septembre 2016.

Dans un récent billet d’humeur[1], Ryan Heath, l’un des journalistes-vedettes de Politico, nous confiait les déboires et les désillusions du speechwriter qu’il fut — celui de José Manuel Barroso, alors président de la Commission européenne. Le constat qu’il tire de son expérience est atterrant : la machine à produire les « grands » discours de l’Europe échappe largement à ceux, trop nombreux et mal considérés, qui doivent tenir la plume. Le discours sur « l’état de l’Union » est spécialement visé. Son audience et sa dimension symbolique devraient en faire une pièce de choix : le constituer en morceau de bravoure pour la plume autant que pour la voix. Mais il n’en est rien, le drame est là.

Ryan Heath raconte ainsi les mille et une mains qui s’affairent sur le texte sans veiller à son oralité ; les dizaines de versions élaborées hors de toute coordination présidentielle ; les intrusions des innombrables conseillers désireux de laisser leur trace… En fin de compte, tout le processus rédactionnel travaille au détriment du discours et de son façonnage. Au détriment de sa cohérence et de sa vigueur. Au détriment de son style également. Or, la forme, c’est déjà du sens.

Le ton et les gestes

De José Manuel Barroso à Jean-Claude Juncker, les choses, semble-t-il, n’ont pas beaucoup changé. Le discours sur « l’état de l’Union » prononcé ce 14 septembre, discours tant attendu, n’était pas à la hauteur de l’Europe ni du leadership qu’elle appelle en vain. Il s’est avéré très bureaucratique, trop peu politique, en mal d’éloquence. La prestation du président de la Commission européenne n’était simplement pas habitée. Sans enthousiasme ni conviction, elle manquait du désir de faire changer les choses. Le ton et les gestes, le corps, n’y étaient pas.

M. Junker, incertain sur son texte, est resté cramponné au pupitre durant les presque cinquante minutes d’un discours qu’il n’a visiblement pas pu, ou pas su faire sien. Cramponné, comme pour résister à la crise et au vent de l’euroscepticisme. Cramponné, comme pour attester une force des mains — une poigne illusoire — faute de posséder celle des mots. De cette force-là, pourtant, l’Europe en a besoin. Justement, la force de persuasion d’un discours de cet ordre — de tout discours, en fait — dépend de l’attention que met l’orateur, non seulement à instruire son public de partisans et d’adversaires, mais encore à le délecter et à l’émouvoir. Délaisser l’un de ces trois piliers, et le discours entier se trouve mis en échec : incapable d’éveiller les esprits et de remuer les cœurs.

Une faute politique

Nul ne saurait espérer transmettre ses idées, pensées et convictions, s’il néglige — sur le fond comme sur la forme — d’apporter du plaisir à ceux qui l’écoutent, et de faire naître en eux certaines émotions susceptibles de les transporter voire de les convertir. Mercredi dernier, les règles élémentaires de l’art oratoire ont été méprisées. Or, l’ignorance, en cette matière, est une faute politique — majeure, qui plus est. Introuvable le sens du pathos. Introuvables la grandeur et le décorum qui siéent au moment. Introuvables les images vivantes et les figures propres à toucher.

D’aucune manière, le discours sur « l’état de l’Union » ne devrait être un assemblage de données, de chiffres et d’informations venues des (trop) nombreux services de la technocratie européenne. En l’occurrence, pour ce qui nous occupe ici, des informations fort dispensables sur la filière du lait, l’Internet sans fil ou les frais d’itinérance pour les téléphones mobiles… Se contenter de débiter une liste de missions accomplies et de choses à faire ne saurait être suffisant pour sortir l’Europe du mauvais pas qu’elle prend.

À l’image d’un tableau

Un discours persuasif n’est jamais la somme de ses parties. Il lui faut du liant, du moelleux, c’est-à-dire du style. À l’image d’un tableau réalisé dans l’atelier d’un maître, Jérôme Bosch par exemple, les artisans du verbe — rédacteurs et orateur réunis — doivent faire en sorte que chaque idée, mot et expression, vienne se fondre avec harmonie dans l’ensemble. Mercredi, rien ne marchait vraiment. Inadapté, le discours présidentiel s’est révélé en porte-à-faux au regard de sa propre mission.

Les rhéteurs de l’Antiquité qualifiaient d’épidictiques les discours ayant pour fonction, à intervalle régulier et par temps de crise, de ressouder les liens d’une communauté forcément divisée. Ils en mesuraient toute l’importance sociale et politique. À présent, nous n’en savons plus rien. Nous ne voulons plus rien en savoir. Le fonctionnement de ces discours, visant la célébration des valeurs fondatrices du groupe, nous échappe presque entièrement. Comme nous échappe la capacité qu’ils pouvaient avoir, malgré les désaccords, de signaler l’actualité des valeurs en question.

Le discours sur « l’état de l’Union » est de cette nature-là. Pour l’avenir de l’Europe, il nous appartient aujourd’hui d’en repenser les modalités de façon radicale. Il est temps de le réinventer.

[1] Ryan Heath, « Confessions of a presidential speechwriter », 13 septembre 2016 : http://www.politico.eu/article/ryan-heath-jose-manuel-barroso-president-travails-of-a-european-commission-speechwriter.