Faire le choix du vote pour Macron en accord avec les principes de la gauche : une réponse aux arguments défendant le vote blanc et l’abstention au second tour

J’aimerais adresser ce texte à ceux parmi mes proches qui hésitent encore au sujet de la ligne à suivre pour le second tour de l’élection présidentielle française. Je vais défendre ici résolument (en tant qu’électeur de gauche) le choix du vote en faveur d’Emmanuel Macron, et surtout répondre à chacun des arguments que j’ai pu voir avancés par celles et ceux qui prônent l’abstention ou le vote blanc.

Depuis le résultat du premier tour, les débats foisonnent en ligne et dans la presse au sujet du comportement à adopter le 7 mai prochain. La question est particulièrement clivante, pour plusieurs raisons, et il me semble que les discussions entre les différents camps tournent souvent au dialogue de sourds. La consultation des membres du mouvement de Jean-Luc Mélenchon a par ailleurs révélé que seuls 34,83% des adhérents ayant répondu soutenaient l’option du vote pour Macron, les autres étant partagés entre un vote blanc (36,12%) ou une abstention (29,05%). J’ai voté à gauche toute ma vie (c’est de Benoît Hamon que j’étais le plus proche parmi les candidats du premier tour, mais j’ai la citoyenneté belge et non française), et je suis convaincu qu’il est absolument essentiel qu’un nombre aussi élevé que possible d’électeurs de gauche aillent voter en faveur de Macron. En effet, je souhaite d’une part évidemment éviter l’élection de Marine Le Pen à la présidence, mais je considère d’autre part que plus sa défaite sera sévère et l’écart important entre les deux candidats, plus cela sera bénéfique à la qualité du débat public à venir, à la défense par la suite des idéaux et des politiques de gauche, et même aux chances électorales futures des forces de la gauche — tant pour les législatives de juin qu’à plus long terme.

Je répondrai dans un premier temps à l’idée selon laquelle Le Pen et Macron pourraient être mis sur un pied d’égalité. Je passerai ensuite à l’argument selon lequel il ne serait pas grave que Le Pen accède à la présidence, vu que ses pouvoirs seraient limités. J’expliquerai en troisième lieu pourquoi il est absolument essentiel pour la gauche, pour plusieurs raisons, que Macron sorte vainqueur du “troisième tour” avec la marge la plus importante possible. Je réfuterai dans la section suivante la thèse selon laquelle un vote en faveur de Macron amènerait de toutes façons le FN au pouvoir en 2022 — il n’y a aucune raison de considérer comme acquis des succès futurs de l’extrême droite, à partir du moment où la gauche peut au contraire se replacer au cœur de l’alternative politique au libéralisme économique de Macron. J’aborderai ensuite la question de la difficulté à voter pour Macron en étant de gauche, et arguant que face au choix à notre disposition, c’est justement la démarche la plus en accord avec nos idéaux et la plus favorable au combat que l’on souhaite mener dès le lendemain du second tour. Enfin, je terminerai par souligner le caractère fantaisiste et profondément dangereux du calcul selon lequel il serait opportun de soutenir l’arrivée au pouvoir de Le Pen pour que la gauche se recompose et arrive au pouvoir en 2022.

Le premier argument que j’ai vu circuler pour défendre l’abstention ou le vote blanc est celui du renvoi dos-à-dos de Macron et Le Pen. Il s’agirait d’un choix entre Charybde et Scylla ou peste et choléra impossible à trancher, l’un ne valant pas mieux que l’autre. J’ai notamment pu lire que voter pour Le Pen reviendrait à “tirer sur un immigré”, mais que voter pour Macron reviendrait à “tirer sur un ouvrier”, et que ne vouloir faire ni l’un ni l’autre imposait de s’abstenir de choisir. Je tiens à préciser que la plupart des indécis avec lesquels j’ai discuté de la question ne mettent pas Macron et Le Pen sur un pied d’égalité quant à leurs nocivités respectives, mais je pense qu’il est malgré tout nécessaire d’insister sur le caractère fallacieux d’un renvoi dos-à-dos des deux candidats. Je mentionnerai tout d’abord rapidement que malgré les désaccords profonds que j’ai avec de nombreux éléments du programme de Macron, en particulier en matière de politique économique et de flexibilisation du marché du travail, son libéralisme et le projet global qu’il porte ne sont pas non plus la caricature qu’en présentent certains. Comme le défend en effet Philippe Marlière, éviter le relativisme mettant de manière parfaitement injustifiée sur un pied d’égalité Macron et l’extrême droite sera nettement plus efficace pour s’opposer à ce qui pose problème au sein du projet du candidat d’En Marche !, et pour pouvoir obtenir lors d’échéances électorales futures le soutien de ceux qui risqueraient sinon d’abandonner en réaction toute perspective de se rallier un jour à la gauche sociale.

Plus fondamentalement, cependant, l’idée que voter Macron reviendrait à s’attaquer aux ouvriers alors que voter Le Pen reviendrait à s’attaquer aux immigrés déforme complètement, en minimisant sa nocivité, le projet dont est porteuse Le Pen. En effet, il faut tout d’abord rappeler que l’idée que Le Pen défendrait les droits économiques des ouvriers de quelque manière que ce soit est hautement fantaisiste. On a pu constater ces derniers jours ses revirements et circonlocutions sur la question du retour de l’âge légal de départ à la retraite à 60 ans. Alexis Corbière (porte-parole de Mélenchon et de son mouvement) dénonçait très justement il y a quelques semaines l’hypocrisie de Le Pen sur le sujet, elle qui avait attaqué verbalement en 2010 les grévistes mobilisés contre le report de l’âge de départ à la retraite, et qui n’a cessé d’enchaîner les promesses porteuses électoralement depuis — en prenant néanmoins soin de se ménager systématiquement une porte de sortie si d’aventure elle finissait aux commandes. De manière générale, le programme économique et social dont elle est porteuse est un écran de fumée d’annonces à vocation purement électorale qui cachent des mesures extrêmement libérales, discriminatoires, xénophobes, favorables au patronat français, et s’attaquant en particulier violemment aux syndicats. C’est d’ailleurs exactement ce que révèlent les votes des députés du FN au Parlement européen, la défense des travailleurs ne faisant clairement pas partie de leurs objectifs ou pratiques. Dès lors, non seulement les droits des travailleurs ne seraient pas davantage protégés par Marine Le Pen, mais elle attaquerait en plus vigoureusement les organismes qui permettent à ces derniers de s’organiser, de se défendre et de faire entendre leur voix.

Il serait donc illusoire pour la gauche de préférer Le Pen à Macron sur ces questions, au contraire (et ce constat n’implique pas d’adhésion au projet de Macron). On peut par ailleurs énumérer sans fin les domaines de politiques publiques dans le cadre desquels l’action du FN au pouvoir serait désastreuse. Pour évoquer parmi d’autres l’exemple d’une thématique chère à Hamon et Mélenchon (à juste titre !), celle de l’écologie et de la lutte contre le réchauffement climatique (il est au passage déplorable que le sujet n’ait pas été abordé lors du débat d’entre-deux tours), le fossé entre Macron et Le Pen sur la question est énorme. Si Macron s’inscrit essentiellement dans la continuité des engagements pris lors du quinquennat de François Hollande, n’allant dès lors pas assez loin pour moi, les quelques propositions environnementales de Le Pen sont un nouvel écran de fumée qui cache mal son climatoscepticisme et son opposition aux énergies renouvelables comme l’éolien (comme elle l’a déclaré clairement par le passé).

Sur les questions d’égalité homme-femme, les attaques et votes à répétition de Le Pen et de son parti contre les travaux et les projets pédagogiques de déconstruction des stéréotypes de genre, contre la parité en politique, contre l’égalité salariale (malgré un revirement dans le programme de 2017), et de manière générale l’absence de propositions sérieuses sur le sujet, permettent de se faire une idée claire de leur positionnement. Sur l’homosexualité et les droits des couples homosexuels, on se souvient de l’opposition de Le Pen au mariage pour tous, qu’elle veut toujours abroger — il n’est évidemment pas non plus question d’ouvrir la PMA aux couples de lesbiennes.

Au sujet de la culture, même refrain : si les insuffisances qui ont pu marquer le quinquennat de Hollande peuvent avoir déçu, un regard aux programmes respectifs de Le Pen et Macron montre sans ambigüité leurs ambitions radicalement différentes, lesquelles trouvent leurs fondements dans des conceptions fondamentalement différentes de la culture elle-même. Pour Le Pen et pour les élus FN dans les mairies où le parti est au pouvoir, le terme renvoie à la “culture nationale”, celle qui vante la gloire de la nation française — exit toute prétention au questionnement, à la réflexion critique, à la transgression, etc. Les artistes qui invitent à se mobiliser pour voter contre Le Pen au second tour ne s’y sont pas trompés.

Suffisamment d’encre a par ailleurs coulé au sujet de ses projets déplorables et extrêmement dommageables de sortie de l’euro et de l’Union européenne pour ne pas devoir les rappeler ici. Faute de temps pour couvrir une liste plus longue de sujets, je me contenterai de développer encore deux aspects au coeur de la candidature de Le Pen, piliers de ce qu’incarne le FN de manière générale.

Le premier renvoie bien sûr à sa profonde xénophobie et aux relents de racisme qui persistent au sein du parti. Sont systématiquement visés les étrangers (en particulier les personnes “racisées”), les Français dont les parents, grands-parents ou ancêtres sont nés en dehors des frontières de l’hexagone (idem), les musulmans et — jusqu’aux tentatives récentes de dédiabolisation du parti (tentatives qui n’empêchent néanmoins pas certains cadres FN de se laisser aller à des déclarations antisémites en privé) — , les juifs. De nombreuses enquêtes politologiques, sociologiques et journalistiques (voir par exemple les travaux de Nonna Mayer) ont montré la permanence de cette xénophobie au coeur du logiciel et des cadres, élus et soutiens du Front national. Il est difficile de se tromper sur le sujet à la lecture des propositions et déclarations de Le Pen sur l’immigration, sur l’identité et la priorité nationales, sur le port de signes religieux (comprendre : “le port de signes relevant d’une adhésion à l’islam”) dans l’espace public, et sur le dévoiement complet du concept de laïcité qu’elle opère pour s’attaquer spécifiquement aux musulmans. Une nouvelle fois, si l’on peut rester sur sa faim quant aux ambitions de Macron en matière de politique d’immigration (malgré ses appels volontaristes en faveur de l’accueil et de la protection des réfugiés, de procédures d’examens des dossiers simplifiées et de l’immigration “de la connaissance”) et de vivre-ensemble, puisqu’il ne propose pas de cadre très distinct de celui qui a marqué la présidence de Hollande, il n’en est pas moins dans un registre discursif et d’action radicalement différent de celui de Le Pen.

Le deuxième aspect renvoie au rapport aux institutions de la république et de la démocratie française. Si Marine Le Pen ne s’inscrit pas strictement dans la lignée des origines fascistes du parti (la rupture avec ces dernières n’a cependant pas été complètement opérée au sein du personnel du FN, malgré les tentatives de faire peau neuve), son aversion pour les contre-pouvoirs pouvant limiter l’autorité du chef de l’État est visible à différents niveaux. Comme le relève tout d’abord la rédaction de Mediapart, trois lignes directrices relèvent de cette logique. Il s’agit en premier lieu de modifier la Constitution afin d’y inscrire la “priorité nationale” rompant avec le principe d’égalité au sens large (il est difficile de minimiser la gravité de la mesure). Il s’agit ensuite d’élargir “le champ d’application de l’article 11 de la Constitution” (pour citer directement le deuxième engagement de Le Pen) permettant au président de soumettre des questions à référendum. L’objectif est ici d’établir plus systématiquement une relation immédiate entre le chef et le peuple, en contournant les institutions de démocratie représentative. Enfin, la division par deux des niveaux administratifs vise à affaiblir les contre-pouvoirs locaux pour renforcer l’autorité verticale du chef de l’État. Au-delà de ces mesures, il faut par ailleurs dénoncer l’hostilité franche de Le Pen et de nombreux élus FN face à la presse (ce que faisaient récemment dans un communiqué commun une trentaine de rédactions), qui s’illustre notamment par les exclusions et interdictions d’accès aux réunions publiques dont certains médias trop critiques du parti font régulièrement l’objet. Le mépris complet et délétère de Marine Le Pen pour la vérité et le débat démocratique va de pair avec cette attitude vis-à-vis de la presse.

Au sujet de l’indépendance de la justice, enfin, s’ajoutent à la défiance affichée de manière générale par Le Pen à l’égard des magistrats et de leur “laxisme”, ses récentes attaques envers la justice en réponse aux enquêtes dont le Front national fait en ce moment l’objet, et son refus de se rendre à ce titre devant les juges d’instruction qui l’ont convoquée. Si les propositions de Macron en matière d’indépendance de la justice se focalisent surtout sur la relance de la réforme constitutionnelle du Conseil supérieur de la magistrature (afin de confirmer son indépendance), on trouve bien à nouveau une réelle différence de vision de la justice et de l’indépendance dont elle doit disposer (au niveau des peines, on évoquera aussi le revirement récent peu convaincant de Le Pen sur la question du rétablissement de la peine de mort, et il est probable que celle-ci serait posée aux Français par référendum si elle était élue).

Globalement, donc, la vision dans laquelle se retrouvent Le Pen et le FN est celle d’un État policier nettement plus autoritaire et centralisé autour de la figure du chef de l’État, où seraient institutionnalisées des pratiques répressives, discriminatoires et xénophobes allant bien au-delà de ce que l’on peut observer aujourd’hui, et où les contre-pouvoirs, la justice et la presse seraient pris d’assaut de manière alarmante.

Cet aperçu beaucoup trop sommaire et incomplet de la nocivité du projet porté par Marine Le Pen et par le Front national, n’apprendra sans doute rien à ceux qui me lisent. Il permet cependant d’insister sur les différences fondamentales entre les projets politiques et les candidatures de Macron et Le Pen — de manière écrasante, ce qui les sépare ne renvoie pas à des différences de degré mais bien de nature, ce qui amenait Hamon à faire cette distinction très juste entre “l’adversaire politique” que constitue pour lui Macron et “l’ennemie de la République” que constitue en revanche Le Pen. Pour reprendre l’image évoquée plus tôt, Le Pen est donc non seulement une menace terrible pour les travailleurs, mais la violence inouïe de son programme liberticide, antisocial et xénophobe se décline à bien plus de niveaux, jusqu’aux fondements même du tissu social, politique, économique et institutionnel français (sans parler de la dimension internationale) — et de manière bien sûre intersectionnelle. La renvoyer dos-à-dos avec Macron, comme le font certains commentateurs, revient à profondément fausser l’analyse. Il était nécessaire de poser ce constat préalable avant de répondre aux autres arguments.

Le deuxième argument mis en avant pour défendre le vote blanc et l’abstention est celui selon lequel Le Pen serait de toute façon bien incapable de mettre en œuvre son programme si elle était élue présidente, car elle ne disposerait a priori pas, le cas échéant, d’une majorité parlementaire. Il n’y aurait dès lors au fond rien à craindre, ou presque. Cet argument présente des failles à différents niveaux. Remarquons premièrement que la possibilité d’une majorité parlementaire du FN à l’Assemblée ne peut être entièrement écartée, même si elle est hautement improbable, puisque l’éventualité de l’occurrence de circonstances extraordinaires (attentats…) ne peut jamais être complètement rejetée a priori (en plus d’un éventuel effet d’entraînement pour les législatives d’une accession de Le Pen à la présidence). Ce premier scénario reste néanmoins extrêmement invraisemblable au vu de l’évolution récente des rapports de force politiques en France, et du score réalisé par Le Pen au premier tour. Les premières réelles limites de l’argument renvoient aux compétences du président sous la Ve République, et à leur articulation dans le cadre d’une cohabitation, à partir de laquelle différents cas de figures peuvent être envisagés. Les pouvoirs propres du président renvoient notamment : 
- à la nomination du premier ministre, 
- à son statut de chef des armées (et d’ultime décideur en matière d’utilisation de la force nucléaire)
- à la conduite et à la signature d’accords internationaux, 
- à la possibilité de dissoudre l’Assemblée nationale, 
- à la possibilité de convoquer un référendum pour faire voter une loi (avec certaines limites), 
- à la possibilité d’exercer des “pouvoirs exceptionnels” dans le contexte d’une menace “grave et immédiate” pesant sur les “institutions de la République, l’indépendance de la Nation, l’intégrité de son territoire ou l’exécution de ses engagements internationaux” (art. 16 de la Constitution), avec certaines limites qui ne sont néanmoins pas toutes définies avec précision, 
- à la nomination du président et de jusqu’à trois membres du Conseil constitutionnel (sauf erreur, le prochain président en nommera un en 2019 et un autre en 2022).

À ceci doit s’ajouter le pouvoir partiel de blocage dont un président pourrait faire usage quant au fonctionnement normal des institutions et du gouvernement (sans parler même des possibilités de réforme des institutions, si la gauche finissait majoritaire à l’Assemblée suite aux législatives). Il ressort de ces éléments plusieurs possibilités à prendre en compte. Sur le plan de la politique étrangère, tout d’abord, Le Pen disposerait d’une marge de manœuvre considérable en matière de négociations internationales, y compris sans doute par rapport à ses ambitions vis-à-vis de l’Union européenne. Par ailleurs, dans le contexte actuel de négociation des termes du Brexit (parmi de nombreux autres dossiers), on serait sans doute confrontés à une instabilité néfaste résultant de conflits probables avec les responsables compétents d’un gouvernement de cohabitation. Le Pen aurait ensuite le pouvoir de convoquer un référendum sur un certain nombre de questions, ce qui lui permettrait en cas de résultat en sa faveur de faire ratifier les traités qu’elle aurait signés, les faisant ainsi légalement entrer en vigueur au niveau national. Elle pourrait par ailleurs se servir de l’outil référendaire pour tenter de mettre en œuvre les réformes législatives et constitutionnelles de son choix, même s’il est possible qu’elle doive dans certains cas (lorsqu’il s’agit de référendums constituants ?), pour ce faire, s’engager dans un bras de fer avec l’Assemblée parlementaire, en nommant par exemple un premier ministre de complaisance le temps d’obtenir son contreseing. Le spectre du changement des “règles du jeu” électoral au profit du Front national, et sous le faux prétexte de réformes plus démocratiques, n’est pas à exclure — Le Pen utiliserait à ces fins de manière stratégique et opportune les ressources à sa disposition, y compris pour influencer l’opinion. Le scénario d’une lutte ouverte au sujet des compétences respectives du président, de l’Assemblée et du gouvernement serait en tout cas sans précédent dans l’histoire de la Ve République, et si les institutions et l’arbitrage du Conseil constitutionnel devraient lui survivre, il n’est pas particulièrement rassurant (en particulier dans le cas d’un attentat meurtrier et d’une évocation de l’article 16 par Le Pen).

À côté de l’option du bras de fer se dessine une autre voie éventuelle : celle d’une cohabitation entre Le Pen et un gouvernement issu des courants les plus à droite des Républicains, en cas de victoire de ce parti aux législatives. Ce gouvernement marquerait bien sûr son opposition aux positions de Le Pen sur de nombreux dossiers, mais il n’est pas impossible que certains rapprochements aient lieu ponctuellement, que ce soit par proximité idéologique partielle ou par opportunisme stratégique. Les effets seraient évidemment encore une fois particulièrement dommageables (par exemple sur les questions d’immigration, d’identité, etc.) quant aux objectifs et idéaux de la gauche.

Un autre scénario serait celui d’une Le Pen isolée face à un gouvernement de droite ou de gauche qui ne serait aucunement prêt à collaborer avec elle. Même dans ce cas-là, cependant, les possibilités d’action évoquées plus tôt resteraient dangereuses, et surtout il ne faudrait pas négliger les avantages énormes que conférerait à Le Pen la fonction de présidente, du point de vue de la tribune dont elle disposerait pour s’adresser au peuple français. Se comporter de manière initialement réservée, tout en dénonçant l’absence de collaboration venant du gouvernement et du parti au pouvoir à l’Assemblée dans le cadre de la cohabitation, pourrait lui offrir l’occasion de profiter paradoxalement de manière exacerbée d’une posture d’opposante au “système”, alors même qu’elle serait chef de l’État. Elle dénoncerait ainsi un système qui lui empêcherait d’appliquer son programme visant à améliorer la vie des gens, malgré la légitimité démocratique de son élection à la présidence ; un contexte favorable à l’accroissement du mécontentement d’une partie de la population pourrait précipiter dans son camp une proportion encore plus importante d’électeurs. Un effet de normalisation opérerait de fait très probablement à travers son occupation de la fonction présidentielle, en particulier si celle-ci était accompagnée d’une retenue stratégique initiale (s’il faut se garder d’abuser de parallèles simplistes avec la présidence de Donald Trump aux États-Unis, la normalisation au sein d’une partie de l’électorat de ce qui était précédemment considéré comme inacceptable est frappante). Et puisque le pouvoir présidentiel de dissolution de l’Assemblée pourrait ensuite être utilisé au moment le plus opportun électoralement au cours du quinquennat, une dégradation de la situation par des gains du FN ne peut être exclue.

En somme, si les pouvoirs propres du président sont limités dans les situations de cohabitation, les diverses possibilités d’action de Le Pen (légales et politiques) seraient réelles et profondément dangereuses de différentes façons — que ce soit à court terme ou à long terme. Malgré les garde-fous institutionnels qui encadrent les pouvoirs du président, la perspective est horrifiante. Et même si l’on ne prend en compte que le tremplin que lui offrirait la présidence du point de vue de sa place dans le débat public, les effets sur le climat politique français seraient désastreux. Les forces de gauche pourraient par ailleurs même se voir marginalisées comme forces d’opposition, dans le cadre d’un bras de fer entre Le Pen et un gouvernement issu des Républicains. Ceci m’amène à l’argument suivant.

Le troisième argument que j’ai pu rencontrer part de la supposition que Le Pen n’emportera pas l’élection. Il est ici expliqué qu’il conviendrait de s’abstenir ou de voter blanc, le risque de victoire de Le Pen étant inexistant, afin que l’écart entre Macron et elle soit aussi faible que possible. En effet, un score peu élevé de ce dernier le priverait de légitimité par rapport à la mise en œuvre de son projet. Il s’agit de faire passer le message que l’on n’adhère pas au projet de Macron, voire que ce dernier sera pénalisé s’il refuse, le cas échéant, de faire des concessions à la gauche. Cette analyse me semble passer complètement à côté de la réalité des différences d’impact d’un écart faible et d’un écart fort entre les scores des deux candidats. (On rappellera cependant encore une fois au passage que, si une victoire de Le Pen est très improbable, elle n’est pas complètement impossible, notamment en raison de la difficile prise en compte des décisions d’abstention de dernière minute dans une configuration comme celle-là. Prendre le risque de sa victoire, c’est déjà extrêmement dangereux.)

Au sujet du score de Macron, tout d’abord, ce dernier a annoncé clairement qu’il comptait appliquer (ou en tout cas tenter d’appliquer) le cœur de son programme en cas de victoire. Je pense qu’il est parfaitement illusoire d’espérer que ce ne soit pas le cas, qu’il l’emporte avec 55% ou avec 70% des voix. En revanche, la situation dans laquelle on peut espérer qu’il fasse une fois élu des gestes en faveur de la gauche au-delà de son programme initial (même si rien n’indique que cela sera le cas) est précisément celle où la gauche aurait massivement voté pour lui. En effet, et pour répondre également à la question du “message” à faire passer, c’est dans cette configuration-là qu’il sera le plus évident que Macron ne pourra pas se prévaloir d’avoir été élu par un vote d’adhésion pour son projet, et qu’il aura eu besoin de la gauche pour l’emporter avec une marge significative. À l’inverse, s’il l’emporte avec une marge plus réduite résultant d’une abstention substantielle à gauche, il pourra considérer n’avoir pas eu réellement besoin des voix de la gauche qui le critique ouvertement pour l’emporter. Le rapport de force pencherait dès lors au sein de sa coalition électorale du côté de la droite, par rapport à laquelle il pourrait être porté de trouver davantage de points de ralliement afin de s’assurer de son soutien pour la suite. Thomas Piketty propose exactement cette lecture du problème :

“Plus son score sera haut au second tour, plus il sera bien clair que ce n’est pas son programme qui a gagné, mais l’extrême droite qui a été écartée. Il ne faut pas laisser penser à Macron qu’il est, grâce à ses idées ou à sa personne, le seul rempart face au FN”.

En réponse à ceux qui s’inquiéteraient du “message” qui serait retenu en cas de victoire massive de Macron — alors qu’ils ne souhaitent nullement le soutenir en votant pour lui et qu’ils sont tentés par l’abstention ou le vote blanc pour cette raison — , on peut affirmer avec confiance que ni les médias, ni le monde politique, ni la plupart des commentateurs n’associeraient un score important de Macron à un vote global d’adhésion (à part peut-être Macron et son équipe publiquement, mais nul ne serait dupe). En 2002, le récit du second tour ne fut nullement celui d’une adhésion massive de la gauche au projet de Jacques Chirac, mais bien celui d’un rejet massif de l’extrême droite. Le rejet par la gauche sociale du projet libéral de Macron a d’ailleurs déjà été pleinement exprimé au premier tour, et le sera encore sans doute aux législatives. Il n’a donc pas besoin d’être exprimé par une abstention ou un vote blanc au second tour de l’élection présidentielle. C’est, encore une fois, justement par un soutien massif à Macron que pourra être neutralisée l’idée qu’il aurait vaincu Le Pen en ne s’appuyant que sur un soutien relevant de l’adhésion à son programme. Cela peut sembler contre-intuitif, mais la meilleure façon pour la gauche de saper l’idée d’une adhésion de la population au programme de Macron suffisante pour emporter l’élection (et par ailleurs d’éviter potentiellement que Macron ne s’oriente davantage vers la droite), c’est en allant voter pour lui — surtout pas en s’abstenant ou en votant blanc.

L’argument susmentionné du faible écart en faveur de Macron comme scénario optimal se fourvoie par ailleurs terriblement du point de vue de l’impact d’un tel score sur les chances des forces de gauche aux législatives et par la suite. L’idée est en effet qu’un Macron “peu légitime” à travers un score victorieux mais faible serait plus facile à contrer par la gauche ensuite. Or, si l’on poussera initialement un soupir de soulagement collectif en cas de victoire de Macron, un score supérieur à 40% de Le Pen (voire même un peu plus bas) placera cette dernière et le Front national au centre de la dynamique et de l’espace d’opposition politique à Macron. Une marge faible entre Macron et Le Pen légitimera le statut de parti d’opposition du FN en allant encore bien au-delà de la dynamique qui l’a porté au second tour. Une Le Pen dépassant la barre des 40% serait mise au centre du débat public dans l’opposition au projet de Macron, et réduirait par-là nettement l’espace dans lequel pourrait se déployer le projet politique alternatif des forces de la gauche. Les effets seraient désastreux non seulement par rapport à l’attention médiatique encore accrue dont bénéficieraient les représentants du Front national (bien supérieure à celle dont ils feraient l’objet dans le cas de l’éventualité inverse d’une défaite écrasante de Le Pen — même s’ils continueront hélas d’être beaucoup trop invités sur les plateaux de télévision), mais aussi parce que les thématiques au cœur du débat public seraient d’autant plus celles voulues par l’extrême droite (ou, pour certaines d’entre elles, des thématiques normalement chères à la gauche mais largement distordues, perverties et réappropriées (de manière malhonnête, hypocrite et superficielle) par l’extrême droite, comme on l’a vu plus tôt au sujet de certaines questions économiques et liées au travail).

Il était apparent lors du débat de l’entre-deux-tours que Le Pen avait choisi de s’attaquer à Macron en l’accusant d’une part de se soumettre au “monde de la finance” au détriment des travailleurs, et d’autre part de faire preuve d’un laxisme en matière d’immigration qui trahissait une complaisance à l’égard du fondamentalisme. Si Macron devait l’emporter de peu le soir du 7 mai, le débat public serait dès lors par la suite largement pollué par les thématiques nauséabondes habituelles de l’extrême droite sur l’immigration et l’islam, ainsi que par sa façon de construire l’opposition travailleurs/finance internationale. L’alternative principale au libéralisme de Macron deviendrait le “patriotisme économique” du FN, et l’écran de fumée économique et social du Front national retrouverait du souffle. La meilleure (et nécessaire) façon de se débarrasser de ces thématiques et grilles de lecture au profit de l’opposition sincère et de fond portée par les forces de gauche sur le plan du libéralisme économique de Macron et de ses positions sur le droit du travail, c’est d’assurer le 7 mai une défaite large et sans appel de Le Pen. Cela permettra également de faire porter le débat et la contradiction sur des dimensions d’action plus larges (y compris s’agissant de détails), incluant les questions environnementales, les trajectoires d’investissement à suivre dans les domaines de l’éducation, de la recherche scientifique et de la culture, la justice — et même les politiques d’accueil des réfugiés et immigrés, lues cette fois-ci à travers un prisme humaniste, etc.

Il est évident qu’il ne s’agit pas ici d’une alternative binaire entre les deux scénarios évoqués, mais bien d’une gamme de degrés. Les Républicains chercheront également à s’ériger comme force principale d’opposition à Macron, l’attaquant par sa droite (là où ils ne le rejoindront pas). Mais il est clair que plus haut Le Pen finira au second tour, plus ce sera dommageable aux forces de gauche quant à leur capacité à imposer leurs thématiques et grilles de lecture dans le débat public, en particulier face à l’extrême droite. Encore une fois, la meilleure façon de délégitimer le FN et de s’assurer la possibilité de s’opposer avec un maximum de visibilité à Macron sur sa gauche (voire tenter même de le tirer vers sa gauche), c’est de voter pour lui au second tour. Les effets d’une abstention et/ou d’un vote blanc massifs à gauche, qui amèneraient un écart faible entre les deux candidats, seraient terribles pour la gauche et un tremplin supplémentaire pour l’extrême droite (voir déjà les commentaires de Maréchal — Le Pen à ce sujet). Par ailleurs, si ne sont évoqués ici que des effets sur le débat public et sur les chances électorales de la gauche, ne parlons même pas de l’effet horriblement déprimant sur le plan humain qu’aurait ce score et cette normalisation supplémentaire de l’extrême-droite pour ceux et celles qui seraient les premiers visés par son projet abject. La parole et les actes racistes seraient encore plus libérés qu’aujourd’hui, comme on l’a vu aux États-Unis avec la candidature et puis l’élection de Trump.

Le quatrième argument auquel j’ai été confronté rappelle quelque peu le premier, auquel il a été déjà répondu (celui de l’équivalence entre Macron et Le Pen) — mais cette fois-ci sur le plan de la temporalité. En effet, il est affirmé que voter pour Macron reviendrait ultimement au même que voter pour Le Pen, puisque cela confirmerait au pouvoir les politiques libérales qui font le jeu du Front national. Étant donné que l’extrême droite se nourrit du vote d’une partie des laissés-pour-compte du modèle libéral défendu par Macron, voter pour ce dernier reviendrait quoi qu’il en soit à assurer la victoire de Le Pen en 2022. Certains ajoutent que le “système” est heureux d’avoir l’extrême droite pour servir d’épouvantail fédérateur en faveur des candidats qui perpétuent le statu quo.

La réponse double à apporter à cet argument me semble aller de soi : premièrement, s’il est admis que Le Pen et l’extrême droite sont pires que Macron et son libéralisme, quand bien même le second mènerait à la première, je ne vois pas en quoi il ne serait pas préférable de continuer d’éviter aussi longtemps que possible l’arrivée au pouvoir de Le Pen et de l’extrême droite. Deuxièmement, l’argument relève d’un défaitisme absolu et injustifié quant aux possibilités d’action à la gauche de l’échiquier politique. Il n’est pas impossible, d’une part, que les forces de la gauche sociale finissent par être pleinement en mesure d’imprimer une trajectoire différente en matière de politique économique, de défense de droits du travail et de modèle de société, avant que l’extrême droite n’arrive au pouvoir. Le premier enjeu après l’élection, bien sûr, sera celui des législatives de juin — et c’est pour cela que le lendemain du second tour, il s’agira de faire campagne pour les législatives et de chercher à concentrer l’opposition à Macron dans le débat public sur sa gauche.

En ce qui concerne plus fondamentalement l’attraction opérée par le Front national sur les laissés-pour-compte des politiques libérales, d’autre part, il est parfaitement possible pour la gauche de présenter une alternative plus convaincante, plus sincère, ancrée sur le terrain, et source d’émancipation plutôt que d’exploitation cynique des colères. C’est d’ailleurs cela même que Mélenchon et nombre de membres de son mouvement ont mis en avant de façon appuyée : ils ont été capables de priver le Front national du vote de nombreux insatisfaits de l’état actuel du système économique et politique, car ces derniers se sont plutôt tournés du côté de la France insoumise. Pourquoi, dès lors, l’arrivée au pouvoir du FN en 2022 serait-elle une fatalité ? Il faut au contraire que les forces de la gauche continuent de s’organiser (si possible en travaillant leur unité, mais c’est un autre débat) afin d’attirer encore davantage le vote des plus vulnérables, des plus jeunes, etc., qui ont pu être tentés par le FN (et cela s’opérera également par la contradiction apportée à son prisme xénophobe). Si l’on considère que la lutte n’est pas complètement perdue, alors il faut dès ce second tour, et puis dès son lendemain immédiat, la continuer en s’assurant de lui donner les meilleures chances d’être conduite avec succès. En l’occurrence, comme je le mentionnais au point précédent, cela passe par un vote massif contre le Front national, c’est-à-dire pour Macron, suivie d’une mobilisation pour les législatives et pendant le quinquennat. Il n’y a aucune fatalité qui voudrait que Le Pen continuât de se qualifier au second tour ou à marquer des points en arrivant seule à se présenter comme l’alternative principale à la trajectoire actuelle. Une défaite sévère de Le Pen au second tour pourrait qui plus est rebattre les cartes à l’intérieur même des instances dirigeantes du Front national, et affaiblir le parti.

(Quant à la volonté du “système” d’entretenir l’existence de l’extrême droite, les travaux sur les origines du FN montrent tout d’abord que le récit d’un Mitterrand organisant sciemment et sur le long terme le succès du FN doit être sensiblement nuancé. Le FN menace par ailleurs suffisamment toutes les autres forces politiques pour que celles-ci soient parfaitement conscientes qu’elles doivent le combattre (le PS et LR ne prennent aucun plaisir à se voir éliminés du second tour ou à appeler potentiellement à voter pour les candidats de l’autre formation), même si l’on peut légitimement leur reprocher de ne pas le faire efficacement, voire de s’engager carrément dans la mauvaise direction.)

Le cinquième argument porte sur l’idée d’un conditionnement du vote pour Macron à l’obtention de concessions de sa part jusqu’à ce qu’il devienne “acceptable”. Le candidat d’En Marche! devrait “mériter le vote” des électeurs. Un sixième argument lié au précédent est celui de l’impossibilité de voter Macron du point de vue de notre conscience personnelle — ce serait « trahir ses convictions » que de voter pour quelqu’un qui incarne un modèle que l’on combat depuis toujours. La question de la responsabilité ultime par rapport au vote apparaît en filigrane dans les deux cas : la responsabilité du vote blanc et de l’abstention incomberait aux candidats en lice, et au système politique de manière générale au travers duquel ne s’est pas formulée une offre politique suffisamment convaincante pour obtenir l’adhésion de l’électeur. Répondons à ces deux arguments.

Au sujet des concessions de Macron vers sa gauche, en tant qu’électeur de gauche, j’aimerais évidemment aussi qu’il en fasse un maximum, et qu’elles soient réellement suivies d’effets. Il faut cependant reconnaître que si les rôles étaient inversés, Hamon ou Mélenchon ne seraient pas exactement favorables à l’abandon de mesures-phares de leurs programmes, comme leur projet de revenir précisément sur la loi Macron, en échange d’un soutien de Macron et de ses électeurs à leur candidature. Par ailleurs, la candidature de Macron se situe globalement au centre de l’échiquier politique (ce qui inclut des positionnements à droite du centre), or il espère (et j’espère également) qu’un maximum d’électeurs de droite se rallieront à lui contre Le Pen. Je reconnais dès lors une certaine validité à l’argument selon lequel il n’y a pas forcément de raison qu’il fasse davantage de concessions sur sa gauche que sur sa droite pour obtenir le vote de ces deux électorats qui ne l’ont pas soutenu au premier tour. Entre des concessions obtenues d’un côté au prix de concessions qui vont dans la mauvaise direction de l’autre, ou pas de concessions du tout, il est difficile de me positionner a priori. J’ai par ailleurs déjà abordé au sujet de l’impact d’un écart faible entre les deux le résultat d’une “sanction abstentionniste” répondant à l’absence de concessions — le résultat est en réalité complètement contre-productif (soit il perd et Le Pen est élue, le pire scénario, soit il gagne de peu sans les voix de la gauche abstentionniste, et cela lui indique qu’il n’a pas besoin de leurs votes et les éloigne d’eux).

Plus fondamentalement, cependant, je trouve que poser cette condition passe à côté du questionnement qui est au cœur de ma démarche d’électeur — et cela me permet de répondre par la même occasion au sixième argument. Comme chacun le sait, le vote est éminemment personnel — l’isoloir nous permet de nous retrouver seuls face à notre choix, et de prendre notre décision de manière indépendante. Le vote d’un individu n’est par ailleurs au niveau national qu’une infime partie du total des votes comptabilisés et servant à départager les candidats. Or, ce rapport à la multitude est pour moi inversé au moment de ma prise de décision.

Je ne vote pas pour moi-même, pour ma conscience, pour me sentir bien par rapport à mon vote. Je vote pour soutenir le candidat ou la candidate, parmi l’offre politique à ma disposition sur le bulletin, dont l’élection amènera les conséquences aussi proches que possible de ce que je souhaite avant tout voir se réaliser pour ceux qui m’entourent et qui seront affectés par le résultat du vote (puisqu’ils sont infiniment plus nombreux que ma seule personne). Que le candidat le plus proche de mes préférences parmi l’offre limitée n’ait pas réussi à susciter mon enthousiasme n’efface pas le fait que je me trouve souverainement dans la position d’effectuer un choix qui a une influence, même à sa petite échelle, sur la population entière du pays (et au-delà). La question de ma satisfaction personnelle, ou de ma résignation temporaire, vis-à-vis de mon vote, passe de ce fait loin après ma volonté de maximiser par mon acte la probabilité de victoire du meilleur (ou moins mauvais) choix, parmi les options disponibles, pour l’avenir de la multitude de gouvernés, citoyens et non-citoyens, qui dépendront des politiques qui seront menées par les autorités publiques élues.

Entre Macron et Le Pen, on l’a vu plus tôt, le choix est clair. Et le message de protestation que l’on pourrait vouloir transmettre par le vote blanc ou l’abstention a déjà été compris : il s’est manifesté sans ambiguïté à travers les résultats sans précédent du premier tour. Ce message sera sans nul doute encore visible au moment des législatives, et n’a pas besoin d’être répété au stade du second tour. Aller voter au second tour et choisir entre Macron et Le Pen, c’est dès lors refuser d’abandonner la moindre des étapes (surtout une étape aussi essentielle que celle-ci) de la lutte pour la défense de ceux qui nous entourent, lesquels seront impactés très différemment par une victoire de Macron ou de Le Pen, ou encore par un score élevé ou bas de Le Pen dans la défaite. Il ne s’agira nullement d’une trahison des idéaux qui sont chers à la gauche ou d’une tache sur notre conscience, mais justement à l’inverse de l’affirmation de notre attachement à ces idéaux par un acte nécessaire et essentiel à leur réalisation.

Je profite de ces deux arguments pour faire ici un commentaire par rapport à la réaction qu’ont eue de nombreux représentants et militants de la France insoumise, dans les heures et jours qui ont suivi la publication des résultats du premier tour. En effet, la qualification de Marine Le Pen a amené une cascade de déclarations d’intentions de vote en faveur d’Emmanuel Macron à droite et à gauche. Les projecteurs se sont alors tournés vers Mélenchon et son mouvement, lesquels se sont abstenus de donner une consigne de vote. Si j’étais en ce qui me concerne immédiatement convaincu de la nécessité impérative de voter pour Macron, pour toutes les raisons évoquées dans ce texte, le message qui est venu de ces représentants de la France insoumise a été celui d’un rejet catégorique de l’accusation à leur égard de faire le jeu de l’extrême droite et d’être potentiellement responsable d’un éventuel succès de Le Pen au second tour. Je tenais donc à écrire que je comprends entièrement la frustration qui a été la leur de voir le problème fondamental de la responsabilité et des causes du succès électoral de Le Pen réduit à la question du vote au second tour. Pour eux, il était trop facile pour les architectes de la montée du FN de se donner bonne conscience et d’effacer l’ardoise en appelant à voter Macron, tout en pointant du doigt la France insoumise, laquelle se voit comme l’une des seules forces politiques qui n’est justement pas responsable de la présence du FN au second tour, vu sa critique systématique des orientations politiques à la fois du quinquennat de Hollande et de ceux qui l’ont précédé.

Je comprends donc tout à fait cette frustration, et cette réaction de rejet qui pourrait amener à s’abstenir ou à voter blanc ne serait-ce que pour envoyer balader les accusateurs. J’aimerais cependant ajouter un commentaire. Sans entrer dans le détail, je reconnais tout à fait moi-même le rôle joué par la poursuite de politiques qui créent de la vulnérabilité sans suffisamment installer de mécanismes permettant d’y remédier, par ceux qui flirtent avec les thèmes de l’extrême droite (ou les incorporent) pour ne finir ultimement que par la renforcer, par les dynamiques et décisions qui ont contribué au “désenchantement démocratique” (pour reprendre l’expression de Pascal Perrineau) d’une partie de l’électorat, par celles qui ont entraîné une fragilisation du tissu social et économique (en particulier dans certains territoires), par la normalisation directe ou indirecte du FN par certains acteurs des paysages politique et médiatique, par la diffusion de types de discours populistes qui font le jeu du FN, etc.

Néanmoins, si l’action politique de court, moyen et long termes visant les causes et les ressorts du succès du Front national est essentielle pour la suite, celle-ci n’efface pas, dans l’immédiat, la question du vote de ce dimanche 7 mai. Indépendamment des reproches à adresser à différents acteurs et de l’identification du rôle joué par divers éléments de contexte quant à la présence de Le Pen au second tour, l’action politique visant à combattre le FN passe aussi par les urnes dimanche. Ce vote contre Le Pen et pour Macron est un levier essentiel, ayant un effet directement négatif sur le futur du FN, et qui prépare indirectement la contradiction de gauche à Macron. Encore une fois, rien n’est inéluctable — mais la suite de la lutte sera grandement facilitée par une défaite exemplaire de Le Pen. Le combat (et le geste de protection du corps social que j’évoquais plus haut) est trop important pour l’abandonner à la rage ou au cynisme que certains peuvent ressentir vis-à-vis d’autres acteurs politiques qui ont été au pouvoir, aussi justifiés ces sentiments puissent-ils être.

Le septième argument auquel j’aimerais répondre est celui selon lequel il serait salutaire d’élire Le Pen maintenant, pour faire “sauter les verrous du système”, permettre à la gauche de se reconstruire, et reprendre le pouvoir en 2022 en effaçant durablement la menace du FN. J’écrirai simplement, dans la lignée de ce que je mentionnais dans la deuxième section au sujet des pouvoirs du président, que ce serait extrêmement dangereux — pour le quinquennat à venir d’abord, mais également du point de vue de l’établissement et de la consolidation poussée de tendances autoritaires et nationalistes bien au-delà de ce qui peut s’observer aujourd’hui. La gauche pourrait précisément être décimée humainement et idéologiquement dans un contexte d’utilisation habile par l’extrême droite des ressources qui seraient les siennes. Rien ne justifie de recourir en 2017 à ce genre de stratégie désespérée, laquelle entraînerait au minimum des effets dévastateurs pour la partie la plus fragile de la population, et qui aurait par ailleurs toutes les chances d’avoir pour conséquence un verrouillage autoritaire du système français sur le long terme (et même si ce dernier scénario ne se réalise pas, le débat public pourrait être durablement déplacé sur les terres de la droite dure, marginalisant une gauche même recomposée). Comme l’écrit Jean-Yves Pranchère :

“La gauche entrerait dans cette «spirale chilienne» qui a vu une population votant Allende se résigner somme toute assez vite à un Pinochet qui savait faire régner l’ordre. Appuyée sur un appareil militaire et policier dont le soutien lui serait acquis, Marine Le Pen, pourvu qu’elle sache faire un usage intelligent du référendum (justement : elle est très intelligente), séduire l’électorat populaire par des mesures ethno-sociales (qui seraient de plus en plus ethniques), assurer une baisse de la délinquance par un usage intensif d’un état d’urgence durci et une répression policière qui neutraliserait tous les genres de «terroristes», pourrait très vite, une fois retombées les premières indignations, obtenir l’adhésion générale de la population et devenir notre Erdogan.”

Je conclurai ce texte en revenant sur le cœur de ce que j’ai voulu mettre en avant. Les différences sont flagrantes et fondamentales entre les candidatures et projets de Macron et de Le Pen. Le danger d’une accession de Le Pen à la présidence est réel, et dans le cas de sa défaite son pouvoir de nuisance serait terriblement multiplié par un résultat proche de celui de Macron. Le vote contre Le Pen et pour Macron s’impose pour moi sans ambiguïté comme la seule manière de simultanément s’assurer de la poursuite efficace de la lutte contre l’extrême droite (qui ne s’arrêtera évidemment pas là, mais qui passe par cette étape nécessaire), ainsi que de permettre à la gauche sociale d’avoir les moyens de s’imposer comme force d’opposition principale (même si pas systématique, des convergences existant sur certains dossiers) au projet de Macron sur les questions de politique économique, de droit du travail, et sur d’autres sujets. S’abstenir ou voter blanc, c’est faciliter le glissement du centre de gravité du débat public et des clivages principaux vers la droite dure et l’extrême droite. C’est profondément contraire à l’intérêt des populations vulnérables que la gauche souhaite aider, et c’est contre-productif quant à l’espoir des forces de la gauche de pouvoir à terme infléchir la trajectoire libérale de la France, et de ramener par ailleurs vers elles ceux qui sont aujourd’hui tentés par l’extrême droite. Voter pour Macron, ce ne sera pas trahir nos convictions, ce sera au contraire faire le meilleur choix pour y être fidèle et s’assurer que le cadre post-élection sera le plus propice à la suite de la lutte politique pour la gauche. Chaque vote supplémentaire y contribuera de manière essentielle.