Les orques

  • Et le vôtre ?
  • Comment ça ?
  • Quelle signification a votre prénom à vous ?
  • C’est juste un prénom.
  • Voilà.

La jeune fille s’éloigne du comptoir auquel elle vient d’acheter des cigarettes, en allume une avec peine dans la rue et croise le regard d’une autre jeune fille aux reflets incandescents qui s’abat sur elle. Le débit de sa voix est rapide et saccadé et elle lui assène coup sur coup à propos des conditions de vie des éléphants et des girafes dans les zoos et leur nombre qui ne cesse de diminuer partout dans le monde à l’état sauvage et les riches comme le roi d’Espagne qui les chassent pour le plaisir et la jeune fille finit par se sentir complice de tout ça. Elle prétend qu’elle n’est pas majeure. Elle ignore pourquoi elle a dit ça, elle espérait que la conversation se prolongerait, qu’elle saurait quoi faire, comment agir, qu’elle s’investirait, qu’elle signerait des papiers mais l’autre est loin et déjà elle arrive devant l’aquarium. Elle paye deux billets. On lui demande encore ce que signifie son prénom. On lui dit qu’il est joli. Toujours dans cet ordre là. On lui parle souvent de son prénom, puis on s’en sert pour plaisanter, puis la plaisanterie disparaît et la plaisanterie devient son prénom, et elle se dit que c’est sûrement ainsi que naissent les lieux communs. Les premiers poissons ne lui plaisent pas, ils ne volent pas, sont trop colorés ou bien pas assez, ont l’air inconscients du désoeuvrement que leurs yeux laissent apparaître et ils l’effraient. Elle se promène parmi les grosses crevettes et les méduses et son regard traîne paresseusement d’un bocal à un autre, s’égare sur l’insalubrité évidente du bâtiment souterrain et se reconcentre sur les anémones. Elle ne peut s’empêcher de penser que les locaux sont laids et présentent les signes annonciateurs de la ruine, mais il fait sombre et la jeune fille est souvent seule. Le garçon qui l’accompagne s’est fait tatouer un requin sur le bras, une petite roussette, et il a dû partir les trouver avant les gens autour de lui.

La visite est presque terminée pour la jeune fille. Le garçon qui l’accompagne est introuvable mais elle s’en moque. Son visage ne cache pas sa déception de n’avoir vu aucun poisson-lune. Elle ne sait pas pourquoi elle les aime tant. Alors qu’elle pense atteindre la sortie et attrape une cigarette, elle pénètre dans une salle immense. Elle marche sur une rampe qui traverse ce qu’elle appelle le hangar, et contemple sur sa droite puis sa gauche un bassin situé quelques mètres au-dessous d’elle, dans lequel nagent des orques. Leur peau est lisse et luisante, et les tâches blanches qu’ils semblent tous posséder au niveau des yeux leur donnent un air doux. Elle les observe nager sans bruit pendant des minutes ou des heures, et décide d’aller nager avec eux. Alors qu’elle saute toute habillée dans le bassin, elle se dit qu’elle n’a pas vraiment décidé de sauter. Ce n’est pas elle qui a eu envie d’y aller, pas plus que les orques ne l’ont appelée ou une autre connerie mystique de ce genre. Ses jambes entrent en contact avec l’eau froide, un long frisson lui parcourt l’échine et finalement c’est l’envie de sauter dans le bassin qui est venue à elle, qui l’a habitée, et elle n’a rien décidé du tout, tout ce qu’elle a accompli c’est obéir à une injonction que personne n’a prononcée. Sa réflexion est interrompue lorsque ses yeux s’ouvrent sous l’eau et voient un orque avancer vers elle. De là-haut, on ne se rend pas compte à quel point ils sont grands. Leurs mouvements sont silencieux et se font sans effort, mais l’orque qui s’approche d’elle mesure au moins cinq mètres et elle a peur. L’orque s’arrête à quelques centimètres et la jeune fille lui demande si elle peut le toucher. L’orque acquiesce et déjà sa main caresse les taches noires et blanches. Elle lui dit qu’il est doux et il répond qu’ils sont tous comme ça. La jeune fille a regardé un documentaire qui disait que les orques ont une partie du cerveau que les hommes ne possèdent pas, et c’est pourquoi ils ont une conscience sociale et émotionnelle que l’on ne peut pas appréhender. Elle a aussi vu dans ce documentaire que les orques en captivité se battent souvent entre eux, et les marques rugueuses qu’elle sent sur la peau de son interlocuteur le lui confirment. L’orque lui explique alors que cela fait vingt ans qu’il cohabite dans un bassin minuscule avec quatre autres orques qui ont tous l’habitude de nager deux cents kilomètres par jour. “Tu ne deviendrais pas folle toi, si on te plaçait dans une cage au milieu de personnes que tu ne connais pas, sans nulle part où t’enfuir, et sans que tu n’aies rien demandé ?” La jeune fille pense alors à sa naissance et se dit qu’il a raison.

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