Du haut de la montagne.

Ça y’est, je venais d’arriver. Quelques derniers efforts et je m’effondrais sur un rocher. Y’avait pas grand monde. On devait être une dizaine là, assis, admirant silencieusement le cratère. Le son des vagues raisonnait dans ma tête. Rien ne comptait, je ne pensais à rien, et je pense que personne ne pensait à rien. On était juste là, admiratifs devant ce truc plus grand que nous, ce truc qui nous donne la vie.

C’était un de ces coins sacrés. Vous savez ces coins perchés, cachés, uniques, où l’on se sent vraiment spécial quand on y est. Où l’on pourrait rester des jours à crever la faim. Ou l’on pourrait mourir et tout irait bien.

Plus tôt ce jour, errant dans les rues de Honolulu avec tout mon equipage (un gros sac à dos avec tout ce qu’il faut pour decider de ne plus rentrer à la maison à tout moment), j’avais decidé de partir visiter Hanauma Bay où se trouve une plage protégée à l’eau turquoise. Après quelques kilomètres à pied et une heure de bus (je ne suis pas masochiste, je trouve juste les locaux passionnants, j’veux dire, tous les matins je me fais réveiller par le chant d’enfants hawaiiens sur un fond de ukulele à deux pas de mon auberge de jeunesse, ça vaut tous les Hilton du monde), j’arrivais ici.

J’enfile mon masque. Une experience incroyable. Tu te sens comme un intrus là dedans, comme une proie. Tous ces poissons aux formes et couleurs dont tu n’imaginais pas l’existence en train de vivre leur petite vie, te regardant du coin de l’oeil. Parfois, certains courageux (et suffisamment gros) viennent t’intimider, du genre “vas-y TU recules”. C’est drôle, tu réalises à quel point tu es à la fois different et similaire à eux. J’veux dire, ils sont tout plats et tout bizarres, mais quand tu les regardes dans les yeux, quand tu les regardes se déplacer, quand ils viennent t’intimider, tu sens quelque chose, tu sens qu’au fond, y’a une vie et deux organismes qui communiquent, d’une façon ou d’une autre.

Après 2h d’observation, je décide de partir, il fait trop chaud. M’apprêtant à rejoindre l’arrêt de bus, je tombe sur ce début de randonnée. Une montagne (le haut du bord d’un cratère en fait). En bas, une pancarte “N’y allez pas si vous n’êtes pas sur de vous” et une autre “Ce trail n’est pas entretenu, risque mortel”. Intriguant. C’est parti.

10 fois j’ai voulu arrêter. 10 fois j’étais trop haut pour abandonner. Il y a quelques mois je découvrais la séparation corps/esprit/environnement, aujourd’hui je découvrais leur symbiose. C’était très difficile, et pour la première fois j’ai compris les mots “persévérance” et “patience”, je les ai pas juste entendus, je les ai compris et je les ai activés tout du long. Le groupe d’Hawaiien devant moi montait en hurlant sur du “System of a Down”. C’est pour vous dire, vous savez que quelque chose est difficile quand vous voyez des hawaiiens en baver.

J’avais marché en moyenne 20 km par jour depuis les 3 derniers jours, sous en moyenne 28 degrés celsius. J’avais aussi un sac à dos de 8 kg sur le dos, la fatigue des 2h d’observation aquatique, une dette physique intense et il faisait 30 degrés. J’appliquais la crème solaire par dessus une épaisse couche de transpiration qui recouvrait tout mon corps. De l’eau de mer se débloquait de temps à autre de mon nez, et mes yeux étaient irrités par le sel de ma transpiration. On entendait des hurlements de douleur de ci et là. Parfois, je m’arrêtais pour me réhydrater, chassant un morceau d’ombre entre deux toiles d’araignees. L’eau à 40 degrés brulait mes lèvres, mais c’etait un délice.

Et c’est là que je réalise. J’aurais pu venir à 6h du matin, quand il faisait 22 degrés, quand le soleil n’était pas trop intense, quand j’étais en pleine forme, sans mon sac à dos, avec de l’entrainement, et ça aurait été 2 fois plus facile. Mais c’est la vie. C’est pas forcément très compliqué la vie en fait. Cette montagne, elle est pas forcément super dure ou super facile, mais les gens qui la grimpent viennent de différents horizons avec différents poids sur le dos et différents entrainements. Tu peux t’arrêter sur une marche et te demander pourquoi c’est si facile pour certains, et pourquoi c’est tellement plus difficile pour le monsieur enrobé de derrière, mais ça te rapprochera pas du sommet.

La plénitude. C’est ça que j’adore à Hawaii, les mecs sont complets, l’environnement et la culture te poussent à utiliser ton corps et ton esprit en coordination. Et ça fait du bien, tu ressens de la puissance. Tu comprends la source de la vraie puissance, celle qui nait d’une symbiose, celle qui construit des pyramides, celle qui s’éjecte d’un volcan, tu la ressens.

Ce soir, je vous partage mes révélations, et je me sens juste bien. Pas comme Superman, j’ai des envies, je suis un peu triste, un peu heureux, mais aussi juste en harmonie. Quand j’étais petit j’avais peur de vivre tout seul, terrorisé par l’idée de me retrouver nez à nez avec une araignée dans mon appartement ou de m’étouffer avec une cacahuète sans personne pour m’aider. Par la suite, j’ai découvert que les araignées ne rentraient apparemment que dans la maison de mes parents en campagne, et que l’on mangeait rarement des cacahuètes seuls, preuve qu’il y a une harmonie suprême dans ce monde :-). Aujourd’hui j’en ai eu une nouvelle démonstration, il y a une harmonie, non seulement en haut de la montagne mais aussi sur le chemin.

Malaho.

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