Les transports lents
Les grands changements surviennent rarement sans qu’une lettre n’ait préalablement annoncé ou confirmé la nouvelle. Il a suffi qu’on vienne au monde et nos parents avaient déjà écrit à toute leur société le miracle précisément grammé de leur désir enfanté. On nous a fait vite inscrire, quelques années plus tard, notre communion solennelle au dos d’images pieuses qui ne séchaient pas bien sur la table de la salle à manger. Ce sont aussi des lettres qu’on reçoit comme un coup de fouet, le bulletin de notes du fils qu’on croyait meilleur que soi, le faire-part du cousin qui n’est jamais redescendu du Mont-Blanc.

Quand il s’agit de grandes ou de petites nouvelles, on a toujours une certaine appréhension à décacheter ou cliquer sur le courrier. On sait que deux secondes suffiront à être fixé : “Je pars à Shanghaï, c’est confirmé !”. On prendra alors le temps de relire le courrier plus en détail, s’attardant sur les quelques formalités énoncées comme pour retarder la révélation dernière. Je pars bien à Shanghaï.
Je me suis d’abord rué au guichet électronique d’une compagnie aérienne et ai perçu la proximité d’une ville pourtant à plus de 9000 kilomètres de là. J’étais aux portes de Shanghaï, la Mer de Chine, les restes clinquants de la dernière exposition universelle, et tout ce fourmillement affairé de cyclopèdes faufilants.

Et puis je me suis rappelé ce livre de Jean Raspail, En canot sur les chemins d’eau du roi, la lente progression de l’auteur à la poursuite des premiers trappeurs et du père Marquette le long du Saint Laurent jusqu’à la Nouvelle-Orléans. Pour avancer, ils prenaient le temps, le temps qu’imposait la nature maîtresse, le temps de faire de l’avancée le sens même du voyage :
“ Notre monde à nous, c’était le chemin d’eau. Un grand silence nous entourait. Nos canots se frayaient leur route à travers un no man’s land de deux cents années, soit le temps qui nous séparait des découvreurs et des pionniers de l’ancienne Amérique française. ”
Il faut dire que pour les coureurs des bois ce temps ne devait pas toujours sembler long. Au milieu des rapides tourbillonnants et des tribus autochtones ils avaient bien des histoires à se raconter le soir en s’endormant sous leurs canots retournés au bord de l’eau. Le temps du voyage que je voulais mien n’était pas celui-là, il ne s’agissait pas d’épique ou de quoi que ce soit qui put ensuite être racontable. Je songeais alors aux premiers transatlantiques qui n’avaient d’aventures que les intrigues amoureuses qui s’y tramaient en secret.

Pour aller aux Amériques on avait préparé ses malles et ses boites à chapeau. On savait qu’on partait pour longtemps, pour affaires ou pour rendre visite à un vieux parent qui s’était installé là-bas. Là-bas … le transatlantique avait beau être luxueux et moderne, il mettait tout de même 5 ou 6 jours avant d’atteindre la Terre-Neuve; alors on apprenait à régler ses jours au rythme régulier de l’horizon sans accrocs. On fumait dans les transats en discutant politique et projets. C’est en 1906, une causerie appuyée sur les bastingages (Partage de Midi, Paul Claudel, 1906) :
DE CIZ : Savez-vous combien de jours encore Amalric ?
AMALRIC : Ma foi non ! Et combien de jours au juste depuis que l’on est parti ? Je n’en sais rien.
MESA : Les jours sont si pareils qu’on dirait qu’ils ne font qu’un seul grand jour blanc et noir.
AMALRIC : J’aime ce grand jour immobile. Je suis bien à mon aise. J’admire cette grande heure sans ombre. J’existe, je vois, Je ne sue pas, je fume mon cigare, je suis satisfait.
YSE : Il est satisfait ! Et vous aussi, Monsieur Mesa ? Est-ce que vous êtes satisfait ? Moi, moi, je ne suis pas satisfaite ! — Il faut que j’aille voir les enfants. Restez ici ! Je vous défends d’aller au fumoir. Il faut que vous restiez ici tous les deux. Pour causer avec moi et pour m’amuser. Ciz, allez me chercher ma chaise longue, et aussi mon éventail, et les coussins, Et aussi l’onglier, et aussi mon livre, et aussi mon flacon de sels. C’est tout.
Ils sortent tous deux. (…)
MESA : Midi au ciel. Midi au centre de notre vie. Et nous voilà ensemble, autour de ce même âge de notre moment, au milieu de l’horizon complet, libres, déballés, Décollés de la terre, regardant derrière et devant.
YSE : Derrière de l’eau et devant nous de l’eau encore.
DE CIZ : Que c’est amer d’avoir fini d’être jeune !
MESA : Qu’il est redoutable de finir d’être vivant !
AMALRIC : Qu’il est beau de ne pas être mort, mais d’être vivant !
YSE : Le matin était plus beau.
MESA : Le soir le sera plus encore. Avez-vous bien vu hier Comme du coeur de la grande substance de la mer Il naissait, feuillages verts Et lacs roses et tabac, et traits de feu rouge dans le grouillant chaos clair, Couleur huileusement de la couleur, la couleur de toutes les couleurs du monde. Ainsi Que le jeunne homme avec la jeune fille Se réjouisse de la couleur la plus verte. Mais le saint Triomphe à son dernier jour quand se rompt enfin Le parfum longuement mûri dans son profond coeur.
AMALRIC : L’heure est la Meilleure qui est celle-ci. Je ne demande qu’une Chose : voir clair, Bien voir Les choses comme elles sont, Ce qui est bien plus beau, et non comme je les désire, ce que je fais et ce que j’ai à faire.
Entre l’aventure exploratoire et le lent trajet luxueux il-y-a certainement l’alternative qui convient, celle d’un transport qui prend son temps, parcourant les terres intermédiaires sans se charger de fastes ni de précipitation. Cheval de fer, cheval des steppes, deux mois ne seront pas de trop pour couvrir la distance de Paris à Shanghaï.
