BASTILLE

Du génie de la Bastille et du temps qui fait la gueule

Était-ce le temps qui faisait la gueule ou moi qui avait trop la gueule de bois?

— Un frisson dans un gilet en cachemire que l’on ressert contre soi , qui appartient à un anonyme, à une forme humaine avec qui vous aviez divagué la veille, perdu entre la vodka et le rosé. Un gilet doux comme les nuages et qui vous console d’être misérable, le gilet des lendemains de soirée en somme.
 Le vide et le néant devant et derrière, autour dans la pièce et à l’intérieur dans le cœur, une grande inspiration, le temps que le plus pollué des airs entre dans vos poumons, revigorant les restes de conscience délaissée. Une fraîcheur nouvelle dans la fumée des cigarettes calcinées de mes entrailles et déjà la nuit qui tombe.
 C’est aussi ça les lendemains de festivités: se coucher à l’aurore quand le ciel est blanc et s’éveiller de nouveau avec la même couleur devant soi. Un blanc qui oscille vers le gris, et un gris qui oscille vers le sombre. Le sombre qui s’allonge lentement sur la ville et cette même lumière des réverbères qui enlumine nos faces avinés.
 Quelques gouttes de pluie s’invitent sous la laine du gilet et flirtent avec la peau, provocation ultime d’une nature indifférente à votre sort de jeune désenchantée. Des yeux entre plissés font l’état des lieux, des yeux glauques et vitreux, seuls témoins des péripéties passées, hésitent entre le paquet de Marlboro sur la table en bois et le reste de vin au pied du fauteuil de cuir. Ce sera la clope qui l’emporte et l’on va tâter son soutien-gorge à la recherche du briquet, qui laissera jaillir une petit flamme inespérée pour allumer le tabac froid qui grésillera lors de la première taffe.

La taffe racle la gorge et tapisse le palet, plaisir inutile de celui qui est seul, et s’ensuit le jeu des arabesques de la fumée, belles et grandioses, qui se courbent et se détendent au fil du vent.
 Un dernier étirement, on s’appuie contre la balustrade de fer froid qui surplombe de six étage la grand place, fourmillant d’individus à la recherche du bonheur, vivant milles et une histoire que jamais nous ne saurons, des aventures humaines que l’on imagine sans savoir vraiment la trame du scénario, passant sous silence les drames et les déboires de ces inconnus.

Et votre regard se pose finalement sur le génie, dénouement défini de cette balade parisienne, cette image figée, au firmament des immeubles et de l’espace, imprenable du haut de son socle. Symbole de liberté, affront doré au paysage urbain; symbole de fierté, affront au monarque déchu; Symbole des noctambules, affront à leurs parents déçus. Et déjà, plus rien ne bouge, plus rien ne brille, la Nuit est arrivée.