Le féminisme est un humanisme

Je ne déteste pas les hommes. J’ai un très bon ami qui est un homme. Alors pourquoi est-ce que je me dispute avec eux dès qu’il s’agit de féminisme ?

Rick et Morty, saison 1, épisode 7

Le féminisme pour les nuls

Un chapitre du Sexe pour les nuls a un peu tourné sur Internet aujourd’hui. Dans ce passage intitulé « N’adressez pas de messages ambigus », l’auteur décrit la situation suivante : un couple a décidé de passer un weekend en amoureux dans un hôtel de campagne, sans leurs enfants, qu’ils ont laissé chez les grands-parents. La femme s’est mise sur son trente-et-un : elle est bien coiffée, bien maquillée, elle sent bon … elle porte cette robe que son compagnon apprécie tant. Nulle mention de la tenue du-dit compagnon mais nous pouvons imaginer qu’il a sorti du placard sa plus belle chemise. Durant le dîner, le-dit compagnon salive, et ce n’est pas à cause du poulet sauce champignons. Problème : une fois de retour dans la chambre, la femme est fatiguée. Elle décide d’aller dormir, laissant l’homme sur sa faim. Et voilà. En somme, elle n’est qu’une vulgaire allumeuse : elle a accepté de passer le weekend à la campagne, elle a mis une jolie robe … remettre la partie de jambes en l’air au lendemain est un outrage. Dans ce texte, l’auteur encourage donc les femmes à prendre leurs responsabilités, en les apostrophant directement (« mesdames ») : vous refusez de faire l’amour ? Très bien mais attendez-vous à des représailles. Et s’il y a une possibilité que vous préfériez ne pas faire l’amour ce soir, assurez vos arrières en portant plutôt un jogging et des crocs.

Le texte se conclue magistralement :

« Si vous l’allumez, ne vous étonnez pas qu’il n’ait pas envie que vous vous refusiez à lui. »

Le partage d’un tel texte sur un réseau social engendre inévitablement des débats qui tournent vite en rond, car les parties qui s’affrontent sont les mêmes à chaque fois, et que chacune campe sur ses positions. C’est la dernière phrase du texte, surtout qui a lancé le débat, parce-qu’elle appelle une notion encore peu connue et mobilisée qui est celle de « culture du viol ».

Une histoire de culture

Le terme est violent par l’utilisation du mot « viol », choquant par son association avec le mot « culture ». La culture du viol est un concept sociologique venu des Etats-Unis qui établit un lien entre le viol et l’environnement culturel dans lequel on baigne. Ainsi, le viol n’est pas encouragé directement mais indirectement, au travers de la publicité, des blagues, des livres, des films … en somme au travers de toutes les formes de représentation qui circulent. C’est insidieux et difficile à percevoir pour un oeil naïf. De manière générale, la culture du viol cimente un rapport de domination de l’homme sur la femme.

Ce texte pose problème, parce-qu’il est un exemple typique de ce qui participe à cette culture sexiste dans laquelle nous nageons toutes et tous. Il place clairement le désir de l’homme au-dessus de celui de la femme. Il légitime la frustration de l’homme et sa réaction (quelle sera-t-elle d’ailleurs ? Bouderie ? Ou violence ?). Enfin, il place la culpabilité sur les épaules de la femme. En 2018, c’est triste.

Cela fait des siècles que les femmes sont frustrées. Sexuellement*, mais pas seulement. L’essor du féminisme a coïncidé avec la libération sexuelle et ce n’est pas pour rien.

Source : Wikipédia

Cela fait quelques temps, notamment depuis l’apparition du mouvement MeToo et du hashtag BalanceTonPorc, que les hommes tremblent. Ils ont peur parce-que, après des siècles de domination masculine, ils ressentent ce que ressentent les femmes au quotidien : désormais, ils doivent surveiller ce qu’ils disent, de peur que leurs paroles soient interprétées comme agressives, sexistes, déplacées, ou comme une invitation à un rapport sexuel non désiré … Hors, surveiller ses paroles a toujours été l’apanage de la femme. Ce n’est pas anodin, de devoir surveiller son langage, notamment dans l’espace public. Aujourd’hui, la principale revendication des féministes est la même légitimité à déambuler dans l’espace public que les hommes. Hors, cette légitimité n’a jamais été possible et la libération de la parole des femmes, accompagnée du muselage de celle des hommes, est un signe criant que la situation est en train de changer.

Le péril féministe

Les hommes ont peur mais ils sont également énervés, parce-que désormais les femmes leur disent clairement que leur jouissance n’est pas centrale. Et ça, c’est très, très dur à avaler, car cela va à rebours de plusieurs siècles d’histoire. Eh bien vous savez quoi ? Les femmes aussi sont énervées. De vraies hystériques. Et pour la première fois depuis longtemps leur colère est (un peu) reconnue.

“Personne n’est plus arrogant envers les femmes, plus agressif ou méprisant, qu’un homme inquiet pour sa virilité”

« Calme-toi, avec ton féminisme, ne sois pas extrémiste quand-même … » est le genre de phrases que l’on entend souvent. Mais on ne se calmera pas. On n’en a pas la possibilité, parce-que chaque droit obtenu est inévitablement mis en péril à la moindre occasion (le droit à l’avortement, par exemple). Se calmer, c’est faire deux pas en arrière pour un pas en avant. Et ça ce n’est pas envisageable.

La bataille pour le féminisme est gagnée. Peut-être pas maintenant, peut-être pas dans dix ans, peut-être même pas dans cinquante ans. Mais un jour … Il fallait brûler plus de sorcières : celles qui ont survécu ont passé le flambeau.

Source : https://www.maxpixel.net (Creative Commons Zero — CC0)

« Le féminisme est un humanisme » pourrait-on dire en plagiant Sartre. J’ai bien conscience que le terme « féminisme » peut faire peur aux hommes. Il a émergé dans une forme de violence, dans la contestation. Mais la violence est le contraire du féminisme, qui veut justement faire cesser le rapport de domination des hommes sur les femmes. Il ne s’agit en aucune manière (comme cela a été fait avec humour dans le film Je ne suis pas un homme facile) d’inverser ce rapport de force et de faire des femmes les bourreaux des hommes. Le droit à un congé paternité, par exemple, est une revendication issue du féminisme. Car le féminisme c’est une volonté de rééquilibrage (ou d’équilibrage ?). Cependant, pour y arriver, nous avons encore besoin du terme « féminisme », même s’il fait un peu peur. Et puis après tout, tant mieux s’il fait peur. Cela prouve qu’il appelle des changements profonds.

*L’Existentialisme est un humanisme, 1946

*Voir “How to close the female orgasm gap”, Shannon Bledsoe, The Guardian, Fri 9 Feb 2018 16.04 GMT