Du jeu de go, des échecs, d’Uber, Blablacar et AirBnb

Dans un billet intitulé “Nouvelle cartographie : des échecs au jeu de go ?, le passionnant François Bellanger propose un parallèle entre ces deux jeux et les entreprises conquérantes que sont Uber, Blablacar ou encore Airbnb. Mais la comparaison vaut-elle vraiment ? C’est ce que discute Peter Bu, mon père, émérite pratiquant de ces deux jeux.

Jeu d’échec (CC0 Creative Commons Pixabay)

“La comparaison de divers acteurs publics et privés comme la Sncf, la Ratp, Uber, Blablacar aux échecs et au go est intéressante de plusieurs points de vue, mais pas nécessairement pertinente par rapport à ces deux jeux stratégiques.

L’article affirme : « (…) le jeu de go, c’est Uber, Blablacar … ». Dans un certain sens, cela pourrait l’être si les initiateurs de ces modes d’entrepreneuriat visent à rompre les monopoles de la Sncf, de la Ratp, des taxis, en utilisant d’innombrables acteurs anonymes pou s’accaparer de ces marchés et les dominer. Mais même si c’était leur but, la ressemblance avec le jeu de go ne serait que superficielle : l’éparpillement des efforts dans les marges, avant de prendre le centre.

Contrairement à ce qu’affirme ce texte, le jeu de go, comme celui d’échecs, est très structuré.

Dans une partie maîtrisée rien n’est laissé au hasard. Au commencement de la partie les lignes de combats sont imperceptibles mais visibles de ceux qui savent jouer, les batailles se préparent comme si de ne rien n’était. Mais quand les préliminaires sont terminés, le conflit peut être très dur. Si dans le jeu d’échecs, il s’agit de tuer l’adversaire en capturant sa représentation symbolique, le roi, dans le jeu de go, on distribue un territoire (ici, la notion du territoire est plus importante qu’aux échecs, mais il tout aussi délimité). Dans ce jeu, pour gagner on n’a pas besoin de conquérir tout, la majorité du territoire (des moyens,du pouvoir) suffit. Celui qui en a moins s’incline.

Il est vrai que les échecs sont un jeu hiérarchisé qui reprend la structure de la société féodale. Chaque pièce a une certaine puissance, suivant sa place dans la société. Les plus forts sont les rois et les reines, puis les aristocrates (tours)… jusqu’aux pauvres paysans qui n’ont pas de moyens d’échapper au corps à corps meurtrier. Le joueur concentre ses forces en un point et tente la percée. Évidemment, il peut ruser, faire semblant de viser un endroit puis prendre l’adversaire par revers, il l’affaiblit en lui prenant telle figure ou telle autre, mais in fine il s’agit toujours d’une rencontre frontale.

Jeu de go (CC0 Creative Commons Pixabay)

Le go est l’exact opposé : toutes les forces (pièces) sont de force égale, elles sont “éparpillées” aux quatre coins de l’échiquier (mais ce n’est qu’apparent), leur force résulte de leur assemblage en chaînes qui encerclent l’adversaire et peuvent l’étouffer ou non. Il n’est pas nécessaire de l’éliminer physiquement.

Peu importe si les entreprises Uber, Blablacar, Airbnb utilisent la foule de leurs usagers avec une visée monopolistique (de joueurs d’échecs) ou pas. Ils ne jouent pas une partie de go. Les mouvements de leurs “pièces” sont chaotiques et imprévisibles, mais leur but est d’écraser ceux qu’ils concurrencent. Plutôt qu’à un jeu ordonné comme les échecs ou le go, les mouvements des abonnés d’Uber, Blablacar, Airbnb ressemblent aux invasions massives de foules affamées… qui nous attendent et qui, d’ailleurs, ont déjà commencées.

P.S. : A la différence du jeu de go, les « pièces » utilisées par Uber, Blablacar, Airnb etc. n’ont pas toutes la même valeur. Par exemple, certaines propositions de « vrai-faux » taxis sont plus attrayantes que d’autres, idem pour les biens immobiliers que les particuliers soumettent à la location. Ils attirent donc plus de clients. Ils concurrencent plus ou moins la marché traditionnel. Cette inégalité ne correspond pas au jeu de go.

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