Les choses que nous avons apprises en soignant les migrants (1/2)

Liem Binh LUONG
Feb 11 · 4 min read

Médecins à l’hôpital Bichat Claude Bernard, exerçant dans le service de Maladies Infectieuses et Tropicales, nous sommes amenés à soigner des patients d’horizons très divers. Dans les couloirs d’hospitalisation de ce CHU du Nord-Ouest de Paris, l’ancien ouvrier maghrébin de l’usine PSA de Saint-Ouen côtoie les artisans des Batignolles et les migrants hébergés dans les structures sociales environnantes. Ces-derniers nous confrontent chaque jour à de profondes problématiques éthiques, et posent de grands défis en termes de prise en charge médico-sociale. Nés et formés en France, nous soignons au sein d’un système de santé réputé efficace et universel. Mais, au contact de ces patients migrants isolés et vulnérables, dépourvus de couverture maladie, la dure réalité sociale et politique nous rattrape souvent. Si le dialogue patient — soignant est parfois difficile, en terme de langue, mais aussi en terme de référentiel culturel, leur contact quotidien nous a permis de grandir et d’envisager ces patients dans leur entièreté. Après plusieurs mois de débrouille et d’exploration, voici quelques leçons que nous retenons et souhaitons partager.

série « migrants sans (100) visa(ges) » Rafiy Okefolahan

On est paternaliste sans le vouloir

Nous savons que le paternalisme n’est pas bon pour l’observance ou la compréhension de la maladie, mais c’est toujours pratique d’avoir un patient qui ne dit rien ou qui ne questionne aucune décision. Mais un sourire, un « oui-oui » à tout, ne sont pas des preuves de compréhension. La notion du médecin est universelle — même si le nom et les méthodes changent — et partout, celui qui guérit l’autre impressionne. Ses connaissances, son « pouvoir », impressionnent. Du coup on ne veut pas le déranger, lui poser des questions. Et lorsqu’on ajoute le trauma qui fige l’autre, on peut passer à côté d’une alliance et d’une prise en charge efficientes.

A l’hôpital, on peut vous traiter différemment selon votre couleur de peau.

Lorsqu’on parle d’inégalité de santé, on pense surtout à une inégalité d’accès aux soins. Cependant, la discrimination ne s’arrête malheureusement pas aux portes de l’hôpital. Un patient dissemblable suscite moins d’empathie et plus de préjugés. Au nom de l’épidémiologie ou de la “médecine personnalisée”, on a facilement tendance à penser qu’un patient ne parlant pas français sera moins observant, ou qu’un patient pauvre ne viendra pas aux consultations. Ceci n’est pas dû à un défaut d’observance de la part du patient, mais plutôt à un manque d’explications et d’attention de la part de l’équipe soignante. M. B, 30 ans, est un jeune patient noir et homosexuel, suivi par le service pour une co-infection par le VIH/VHB parfaitement contrôlée depuis plusieurs années. Après plusieurs années de galère administrative et psychologique, il réussit à s’inscrire à une formation d’infirmier. Il nous appelle, paniqué, car le médecin généraliste agréé lui refuse un certificat médical d’habilitation au travail, ce qui compromet son désir de réinsertion. Il s’est senti jugé sur son mode de vie, sa sexualité et sa couleur de peau. Ce généraliste agréé de l’Ouest parisien, joint par téléphone, et malgré nos explications, a refusé le certificat par ignorance médicale, influencé par ses jugements de valeurs. Il a, par ailleurs, renvoyé un sentiment d’insécurité et de honte à l’homme qu’il avait en face de lui. Au contraire, faire preuve de recul, d’humilité et d’ouverture permet de mieux comprendre le patient et de gagner sa confiance. Ceci est particulièrement vrai pour aborder les questions d’excision, de violence et de pathologies infectieuses responsables de discrimination.

“On peut mourir de la bouche du Noir”

série « migrants sans (100) visa(ges) » Rafiy Okefolahan

Certains patients sont enfermés dans des visions négatives des maladies, issues de leurs communautés d’origine. La représentation de la maladie (comme l’infection par le VIH), du trauma, du soin, du traitement, est propre à chaque culture, pouvant être synonyme de mort ou de misère. Avoir conscience de la manière dont chaque patient se sert de ses propres représentations culturelles pour se définir nous est apparue indispensable, en les côtoyant. Les patients espèrent souvent se libérer de certains préjugés en vivant en France, mais beaucoup d’entre eux restent tout de même méfiants. Une connaissance de ces perceptions culturelles et de leurs dynamiques est un levier important pour une bonne alliance thérapeutique. La conscience de la pluralité des représentations ne signifie pour autant pas leur intégration complète dans notre exercice quotidien : il est très difficile de dépasser nos propres conceptions et croyances, pour embrasser celle du patient, de se mettre dans son système de pensée. Ceci doit être continuellement travaillé et amélioré. Mme D, primo-arrivante, Sénégalaise, est arrivée en France quelques mois auparavant pour rejoindre son mari. On lui a diagnostiqué une infection par le VIH, qu’il fallait lui annoncer. Lors de l’annonce, elle semblait indifférente. Ce n’est qu’après de multiples reformulations et de questions ouvertes, que la patiente a avoué qu’elle savait déjà. Pourquoi ne pas l’avoir dit ? Elle « avait honte ». Le plus difficile est de mettre en confiance ces personnes et de les rassurer, car les fausses représentations sont très ancrées. Il ne faut pas négliger le mal-être qui peut en découler.

En conclusion, le façonnement de la relation médecin-malade par conscience de l’altérité du patient, est un élément essentiel dans la prise en charge des migrants. Pour soigner la souffrance, il faut intégrer l’humanité de celui qui se trouve en face, et trouver en nous le miroir de l’autre. C’est un défi inépuisable qui demande des ressources renouvelables et une remise en question permanente. Son succès repose sur le dépassement des préjugés et des tabous politiques, sociaux, raciaux, qui doivent à tout prix rester hors du box de consultation ou de la chambre du malade.

Cet article a été rédigé avec Clémentine de la Porte, Olivia Colo et Marie Cortier

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