Pierre Charpin © Morgane Le Gall

Pierre Charpin, l’homme discret du design.

PORTRAIT — Invité d’honneur du dernier salon Maison & Objet 2017, le discret mais néanmoins talentueux designer s’est vu récompensé du titre Créateur de l’Année.

Restant dans l’ombre des projecteurs de la profession, nombre d’entre nous n’a jamais entendu parler de Pierre Charpin, mais sans doute déjà vu ses créations : la série de vases en verre Ecran, où s’affirme sa maîtrise de la couleur, les carafes dessinées pour la Ville de Paris, très minimalistes ou encore des corbeilles à pain pour Alessi. Invité d’honneur du dernier salon Maison & Objet 2017, le designer est revenu sur son parcours.

Cestini (PCH002), corbeilles Alessi © Pierre Antoine

Depuis les années 90, dans son atelier d’Ivry-sur-Seine, hérité de son père, Pierre Charpin imagine, toujours à main levée, mobiliers et accessoires aux formes simples, fluides, parfois minimales, souvent colorées. Les objets imaginés par le designer n’ont rien de révolutionnaire : on ne fait que s’y asseoir, on s’en sert pour manger. Mais le designer va à l’essentiel, et ce qui compte, c’est leur présence silencieuse.

Né à Paris en 1962 d’un père sculpteur et d’une mère tapissière de haute lisse, le petit Pierre n’est pas doué à l’école, et se retrouve rapidement en rupture avec le système éducatif. Comme une seconde chance, il obtient l’opportunité de poursuivre des études à l’Ecole nationale des Beaux-Arts de Bourges, où, à l’époque, nul besoin de diplôme pour obtenir son sésame d’entrée. « C’est la première fois que j’étais heureux d’être à l’école. Passer par les Beaux-Arts a été très important dans ma construction personnelle, en laissant une trace sur ma façon de voir et de faire les choses ». L’enseignement y est libéral, les profils éclectiques, les étudiants livrés à eux-mêmes, développant rapidement leur responsabilité et leur faculté à assumer leurs propres choix.

Torno Subito Galerie Kreo © Michel Bonvin

Le design par amour

Suivant une formation de plasticien dans laquelle il s’épanouit, Charpin va néanmoins faire une rencontre qui va changer sa vie. Cette rencontre, c’est avec le design, qui progressivement, va l’amener à concevoir son sa situation d’artiste autrement. Il va alors prolonger son travail sur la forme, mais avec un rapport plus direct avec la vie « c’est à partir de ce moment que j’ai commencé à devenir designer ». Il y découvre aussi le dessin « Je ne sais pas si c’est une spécificité qui m’est propre mais le dessin est aujourd’hui à la base de ma méthode de travail ».

C’est auprès du célèbre designer George Sowde que Charpin découvre le groupe Memphis, un mouvement artistique italien, fondé par Ettore Sottsass dans les années 80, qui abolit les limites créatives dictées par l’industrie et impose au design de nouvelles formes, de nouveaux matériaux et de nouveaux motifs.

Exit la dictature du fonctionnalisme, du métal chromé, du verre fumé et du noir et blanc, il faut mettre fin au diktat post-Bauhaus qui s’est imposé dans l’immédiat après-guerre. Charpin se laisse aller aux couleurs explosives et aux asymétries intrépides.

Marbles & Clowns, vases en porcelaine, Kiko / Pipo / Alex Galerie kreo © Sylvie Chan Liat

« La couleur peut unir des matériaux ou au contraire les dissocier. La façon dont je la travaille est liée à ma sensibilité du moment : je peux chercher des gammes apaisées ou des couleurs plus vives qui apporteront une intéressante vibration». Tout comme les matériaux, la couleur est semble-t-elle intuitive au créateur, et donne du sens à l’usage.

À gauche : carafe Eau de Paris, à droite : Vase Ruban pour Kréo © Pierre Antoine et Gérard Jonca

Quand il crée, Charpin a son processus bien à lui : « Je commence par dessiner, mais plutôt sur des feuilles volantes, de type A4, rarement dans des carnets. J’évacue les choses qui encombrent mon esprit, comme une abstraction de ma créativité. Ensuite, je jette mes dessins, c’est un geste important. Je fais un tri dans les esquisses que j’ai réalisé, comme pour me séparer des choses, et ça me permet d’avancer dans mes projets ». Pour lui, c’est la forme d’un objet qui permet de choisir son matériau, et non l’inverse.

Face (Monkey), Loop, Termitière © DR

Entre pièce unique et pièce industrialisée

Son style s’impose, sa carrière décolle. Charpin obtient une carte blanche du VIA (Valorisation de l’innovation dans l’ameublement), association qui a pour vocation de valoriser et de promouvoir la création française dans le secteur du design appliqué au cadre de vie, tant en France qu’à l’étranger. Par la suite, Brunati, célèbre éditeur de meubles, produit son fauteuil Slice.

Fauteuil Slice de Pierre Charpin Réédition 2016 © Ligne Roset / Cinna

Tantôt artiste, tantôt industriel, Charpin n’a jamais favorisé la petite production de série ou de masse : « En Italie, ils ont moins honte qu’en France de mêler art et création industrielle”. Il produit notamment une série de tables en marbre, épurée et minimaliste. Mais Charpin l’industriel se cesse les partenariats avec les plus grands éditeurs industriels: Post Design, Zanotta, Montina, Venini, Alessi, Hermès … la liste est longue. C’est cette dualité complémentaire, entre pièce unique et pièce industrialisée qui qualifie son travail, parfois sobre, parfois colorée. Oeuvre d’art, design ou sculpture ? La limite est parfois tendue, discornue. Non sans rappeler le travail de Nathalie du Pasquier, l’une des artistes phares du groupe Memphis (un portrait complet et enrichissant à retrouver en ligne).

Crescendo, table © Fabrice Gousset
Marbles &Clowns, console en marbre © Sylvie Chan Liat

À plus faible notoriété que ses collègues, Philippe Stark et autres Tom Dixon, Pierre Charpin cumule déjà presque trente ans de pratique de haut niveau. Et ce n’est pas le titre de « Créateur de l’Année » décerné par le salon Maison & Objet qui va chambouler sa carrière, car certains voient déjà en lui une des signatures les plus importantes du monde du design de demain.