(CARNET ALGÉRIEN 5) Déception

Je suis déçu, je suis en colère après moi-même au moins autant que je le suis après ce « pays bizarre ».

Je vais commencer ce billet par l’essentiel, c’est à dire par l’information du jour, je raconterai les circonstances plus tard. J’avais acheté un billet d’avion pour passer mes vacances de fin d’année en Algérie, j’ai hier fait modifier mon billet: je ne visiterai pas l’Algérie.

Ça me coûte cher, ce changement. J’ai du payer un supplément ainsi qu’une pénalité. J’avais choisi Qatar Airways, choix mi-économique (le billet n’était pas cher et la compagnie est la meilleure au monde en terme de service et de qualité) et mi-politique (j’avais pris l’habitude d’Emirates, mais la guerre au Yemen à laquelle participe les Émirats justifiait, à prix égal, un boycott). Finalement, Emirates est bien plus flexible: ils calculent par segment, donc si on veut changer on ne change qu’un morceau (ici, Alger-Doha) sans changer le reste du billet, et la pénalité est minime. Là, ça me coûte en gros 500 euros.

Et puis, j’ai fait ce changement très tard, alors il n’y avait plus de sièges valables à mes dates de retour. J’ai donc du raccourcir mon voyage. Je ne rentre plus le 5 au Japon, je rentre le 1er.

Mon voyage se fait plus petit, et je me retrouve « coincé » à Paris où je ne comptais pas aller. Je veux dire par là que quand on habite à 10000 kilomètres et qu’on dépense aussi cher pour aller dire bonjour aux amis, à sa mère et à son frère, eh bien on a envie d’en profiter. Visiter l’Italie, l’Espagne, l’Autriche, que sais-je. Cette année, je voulais revoir Alger, je voulais m’y perdre, y flâner, m’y oublier et m’y retrouver, dire au revoir à mon père et comprendre son amour pour ce pays, je voulais m’y reposer en terrasse, écouter le son de la langue, m’y envelopper dans les odeurs et les couleurs, je voulais m’y imprégner d’un autre moi-même possible, un Madjid totalement algérien que je ne serai jamais pour mieux être ce que je suis, un Madjid parisien, donc un peu Algérois. Je voulais rencontrer d’autres moi-mêmes, je voulais rencontrer des artistes, des auteurs, je voulais même y proposer un livre de photographies du Japon agrémentés de textes, quel honneur être publié à Alger par Barzakh, je voulais rencontrer ces jeunes qui dansent sur de la KPop, leur donner des goodies, des trucs de par ici, pour nourrir le rêve et l’envie de continuer, je voulais… revoir ces rues qui m’avaient fasciné cette année 1981, quand j’avais 15 ans et que j’avais pu me prendre la ville pour moi tout seul, sans papa derrière moi, l’explorer et m’y imaginer un destin. Je ne sais pas si j’aurais visité le village, ce n’étais pas mon truc pour cette fois-ci, mais quand même, retrouver la vieille mosquée, je ne sais pas pourquoi, elle me hante parfois, elle me demande de venir, je voulais…

Je suis déçu, je suis en colère après moi-même au moins autant que je le suis après ce « pays bizarre ». Pas l’Algérie, non, je ne serai jamais en guerre contre l’Algérie. L’Algérie, elle, ne m’a jamais apporté que du bien. Chaque fois que l’Algérie est entrée dans ma vie, ça a été un moment important. Tenez, cette série de billets de blogs, et puis Nedjma: je m’ennuyais, au Japon, je séchais, je ne savais plus quoi raconter, tellement banal, le Japon, pour moi, eh bien voilà, j’écris des billets, des billets très longs, et quand je les relis, un jour, deux jours, une semaine plus tard, j’aime les relire, c’est comme s’il y avait un point d’équilibre, et ça, c’est l’Algérie: j’ai ouvert la porte et une Algérie secrète nichée au fond de moi m’a dit coucou, et soudain tout ce que je lis depuis des années sur l’Algérie, son actualité, sa « vie politique » (là, il faut des guillemets, hein), tous ces programmes que je peux suivre sur internet, eh bien ils trouvent une cohérence en moi et me font écrire. Alors non, l’Algérie ne me met pas en colère du tout, au contraire, c’est beaucoup de tendresse, une affection particulière. Je n’ai pas eu à « choisir » d’être français, d’ailleurs, je ne suis pas français, je suis parisien. Par contre, ben oui, pour moi, être algérien, cela relève du choix, un choix difficile à vivre et à matérialiser pour beaucoup d’entre-nous, nés en France.

Tiens, faudrait que je vous dise que si, quand-même, je vous en veux quand depuis quelques années vous nous rebaptisez « binationaux ». Vous faites de nous des tiroirs caisses: après avoir envoyé des mandats (la génération de nos parents) alors qu’on crevait quasiment la dalle en France, que beaucoup vivaient dans des bidonvilles et qu’on se faisait traiter de sales arabes, voilà qu’on est juste bons à acheter des « logements LPP » et à « placer de l’épargne » en Algérie, « en devises étrangères ». Il y a maintenant tout un discours sur les « binationaux ». On nous présente comme des privilégiés, on nous accuse de ne pas être patriotes, de profiter, etc

Ah, le joli populisme que voilà.

Tout d’abord, ça n’empêche pas les ministres et les politiques qui tiennent ces propos de sortir des capitaux et d’investir l’argent qui ne leur appartient pas à l’étranger ni d’envoyer leurs gamins y étudier, à l’étranger, quand au passage ils ne profitent pas de leurs connections pour obtenir une nationalité qui elle-même ne leur appartient pas, et qu’ils achètent pour pouvoir faire du business.

Et puis j’ai une bad news pour ceux qui utilisent ce mot, ben les haragas qui ont des gamins en France, eh bien, ils ont des enfants… binationaux. Meeeeeeerd’! Eh ouais, ils ont failli mourir en mer, ont vécu dans des taudis, on connu la misère, l’angoisse et la clandestinité, ah la la, quelle bande de privilégiés, hein! Ce pouvoir fait de vous des jaloux, et la jalousie, c’est un sentiment médiocre. Réveillez-vous!

On n’est pas binationaux. On a deux nationalités. La nationalité de notre pays de naissance, et une nationalité rattachée à l’histoire de nos parents. On est français en France, on est algériens en Algérie. Plutôt que nous affubler d’une marque distinctive, « binationaux » pour nous piquer notre thune dans des logements pourris qui se casseront la gueule en cas de séisme, aux finitions je préfère ne pas commenter et construits dans des no mans land dont les rez-de-chaussée sans commerce sont tout juste bons pour tirer un coup vite-fait-bien-fait, ou bien dans des comptes d’épargne qui dans deux ou trois ans seront saisis pour reporter la faillite du gouvernement de quelques mois en pleine négociation d’un ajustement structurel avec le FMI, plutôt que de nous séparer, le gouvernement algérien devrait en réalité avoir une politique destinée à nous donner envie d’y revenir, en Algérie, d’y apporter notre savoir faire, notre expérience, nos rêves, nos envies, notre connaissance du monde, des langues. Mais bon, venant de la clique et de ceux qu’elle sert, il n’y a rien à espérer de ce côté là, ils préfèrent nous appeler « binationaux », étrangers et juste suffisamment algérien pour acheter un logement de merde et venir en vacances apporter des devises voire fournir des adresses pour aider les jeunes à avoir des visas pour aller étudier en France.

Ça, ils aiment bien, le gouvernement algérien. Se débarrasser des jeunes. Alors depuis que l’Europe a rendu plus difficile la délivrance de visas, l’Algérie a décidé de rendre plus difficile l’attribution de visas. Eh oh, c’est pas n’importe quel pays, l’Algérie, hein, c’est un pays fier. Allez, par « réciprocité », l’Algérie se réserve le droit de refuser des visas. Bon, d’accord, hein, quand c’est Total, quand c’est Suez, quand c’est Alstom, c’est profil bas et rétro commission en devises immédiatement investies aux US ou en Europe, faut pas déconner. Mais des touristes, non mais là, faut pas déconner, hein.

Zarma, l’Algérie inch A’llah elle va bientôt avoir le plus grand aéroport d’Afrique et même le super Airbus A380 il pourra attérir, youyouyouyouyouyou. Bon, d’accord, il faudra attendre on ne sait pas trop quand pour atteindre les 12 millions de passagers qu’il est sensé pouvoir accueillir pour le rentabiliser, mais ça jette, hein?

Non, faut pas déconner, l’Algérie a les moyens de refuser les visas de tourisme. De toute façon, hein, qui c’est qui veut visiter l’Algérie. Les binationaux qui n’ont pas de passeport? Wallah, ils n’ont aucune fierté, ils n’ont qu’à aller faire leur S12, le consulat est ouvert à partir de 9 heures, on est trop occupé pour répondre au téléphone.

Ça chauffe, ça chauffe, mon histoire. On y arrive.

Ben oui, car mon histoire de voyage, c’est une histoire de passeport, puis c’est devenu une histoire de visa.

Je me souviens très bien du jour où j’étais allé faire ma carte d’identité avec mon père. Il faisait chaud, c’était en 1976, l’été où il avait fait si chaud. Maman m’avait fait faire ma carte d’identité française, alors papa avait fait la réciproque. J’aime cette réciprocité là. Les photos, les empruntes, les murs vert olive, le monde, l’attente. Et puis donc j’avais eu ma carte. Il m’avait mis sur son passeport, aussi.

Je suis donc bel et bien enregistré sur les registres d’état civil algériens. Je ne sais pas, en revanche, si j’ai eu une immatriculation consulaire pour la simple raison qu’à 18 ans je n’ai pas été au consulat. À mon époque, en France, aucun mec ne le faisait: le service national était notre hantise en France, il l’était encore plus en Algérie. On en connaissait tous, de ces histoire de copains d’écoles qui partaient en Algérie avec leur brand new passeport mais qui avaient oublié le recensement. Mon frère a eu un copain, comme ça, bloqué puis enrôlé. En pleines années 90. Il était en règle en France, ce qui veut dire qu’il n’avait pas à faire son service au bled. Ils n’ont rien voulu savoir.

Alors moi, j’ai fait comme tout le monde, j’ai laissé couler. J’ai fait mes trois jours en France en 1988, je me suis renseigné sur le recensement au consulat, mais les textes n’étaient pas clair, il y avait une histoire de commission. J’ai donc esquivé. Vous voyez, on avait beau être en France, on partageait ici et là la même chose que les jeunes de notre âge en Algérie.

En 1989, je suis allé enterrer papa avec mon passeport français. Je le regrette maintenant. Quand je suis allé au consulat pour le visa, j’ai rapporté le passeport de papa et j’ai été accueilli par le consul ou l’ambassadeur, je sais pas. Je ne sais pas comment il s’appelait, mais il avait été très gentil, m’avait proposé le passeport sous un jour, mais c’était trop lent, je devais partir le lendemain, alors on m’a fait le visa en une demi-journée. C’était en septembre 1989, c’était une époque un peu spéciale, hein, et puis bon, le contexte, la mort de mon père, ainsi que le fait que je vois le consul dans ce contexte, c’était un peu particulier.

Souvenir d’un homme très gentil. Je crois bien que c’était rue Boileau, la jolie maison avec le joli jardinet devant, l’ancienne ambassade à Paris. J’y avais été en 1985 avec un Algérien de ma section socialiste, il voulait faire un truc pour contrer SOS Racisme. La demeure de la rue Boileau m’avait impressionné, très différente du consulat où j’avais fait faire ma carte d’identité. La rencontre avec l’ambassadeur m’avait surpris aussi, je ne savais pas qu’on allait là. Il n’y a pas eu de suite, mon père m’avait conseillé de me méfier de ce militant de ma section. Il m’avait parlé des services de sécurité algériens, qu’il valait mieux faire attention. En 1989, l’homme que j’y ai rencontré était en revanche un homme très simple, très gentil. Je ne pense pas que c’était l’ambassadeur. Il m’avait posé des questions sur moi, sur ma vie en France, et puis il avait discuté avec les algériens avec qui j’étais venu, on avait un peu parlé de mon père. Et puis on s’était serré la main.

J’ai perdu ma carte d’identité il y a 20 ans. Je l’ai eu sur moi durant des années, dans ma carte orange, avec ma carte française. Pourquoi? Je ne sais pas. Peut-être parce que j’ai toujours respecté ma seconde nationalité. Je sais où je l’ai perdue. Ce soir là, j’attendais le bus de nuit place du Châtelet, et j’ai cherché quelque chose, je ne sais plus quoi, j’ai vidé la petite pochette plastique de ma carte orange où il y avait toujours plein de choses, et c’est là qu’elle a du tomber. Je me suis aperçu de sa disparition quelques jours plus tard. À cette époque là j’habitais à Asnières, alors je suis allé à Nanterre (je crois) pour déclarer la perte, mais c’est là qu’on m’a dit que je devais alors aller à Aubervilliers. Je suis allé deux fois à Aubervilliers. Le consulat était un véritable enfer. Plein de monde, Canal Algérie, et une attente longue, longue, longue… Ils ne me retrouvaient pas, ils m’ont expliqué qu’ils avaient perdu des dossiers dans un déménagement. Je n’y suis pas retourné, peu de temps après, j’ai quitté la France pour Londres. Et quand je suis revenu en France, je ne m’en suis pas occupé. Je suis parti à Tôkyô en 2006.

J’ai donc acheté mon billet fin août cet été. Il y a deux ans, mon cousin Abdenour qui était en vacances au village m’a contacté alors que j’étais dans le métro en train de rentrer chez moi. Une Visio, sur le quai de la station Shimbashi. J’ai vu son père, mon oncle, et puis sa mère, la montagne, leur maison, et puis ça a freezé, on a coupé la visio, on a continué juste avec la voix. Il n’a pas pu voir, moi, je me suis mis à pleurer sans pouvoir contenir, je regardais mes chaussures pour ne pas qu’on me voit, j’avais honte de pleurer comme ça, seul, sur le quai, et en même temps j’étais incroyablement reconnaissant à mon cousin pour cet appel. Ce jour là, j’ai mesuré à quel point trop de temps avait passé, et comment en moi gisait un vide béant et douloureux. Restait à me décider pour le moment. Ce n’est pas facile, mes vacances sont en hiver. En été, mes congés sont courts, et les prix sont simplement beaucoup trop chers.

Abdenour a perdu son père. Et puis ma tante Faroudja est partie aussi. J’aimais beaucoup Faroudja. Tout me démontre à quel point le temps passe. Et puis toujours ce désir de revoir Alger, je vous en ai déjà beaucoup parlé. Cet été, ça m’a pris comme ça, j’ai acheté le billet. C’était fin août, je pensais avoir le temps, hein. Pour faire un passeport. J’ai demandé à une cousine là bas les extraits de naissance de mon père, de mon grand-père, pensant qu’avec cela je pouvais faire l’inscription consulaire et engager le processus. Et puis, si ça prenait du temps, on pourrait toujours me faire un visa sous 4 jours. Tout cela, c’est la procédure telle qu’expliquée sur le site de l’ambassade d’Algérie en France et sur le site du ministère de l’intérieur algérien.

J’ai téléphoné au consulat à Tôkyô. J’ai eu une assistante en ligne, je ne me souviens plus de son nom. Je ne suis pas un cas banal, perte de la carte, nationalité française et désireux de faire mon passeport algérien à Tôkyô, etc Elle a été très bien, je veux dire quand elle a compris que c’était un peu compliqué, elle m’a posé quelques questions clé puis elle m’a guidé dans la marche à suivre: m’inscrire sur le site du ministère de l’intérieur et faire la demande de passeport en ligne, et puis, quand ce serait engagé, « ils vous retrouveront parce que vous êtes enregistré quelque part », de recontacter le consulat pour faire l’enregistrement et continuer la démarche et qu’on verrait où ça en est.

J’ai reçu les papiers d’Algérie, les extraits de naissance, j’ai reçu mon extrait de naissance français. J’ai commencé mon enregistrement sur le site du ministère de l’intérieur, un site un peu archaïque avec des erreurs de conception mais bien organisé malgré tout et finalement très pratique, et j’ai buté sur le S12. On était fin octobre.

J’ai donc rappelé le consulat. J’ai eu une secrétaire japonaise qui, quand je lui ai demandé si elle parlait français, m’a demandé ce que je cherchais, je lui ai dit c’est au sujet d’un passeport, m’a demandé d’attendre et m’a passé… le consul.

Je n’étais pas très à l’aise, je veux dire, un consul, son travail n’est pas de répondre aux questions d’un simple individu, qui plus est s’il est dans un processus complexe. J’ai tenté d’expliquer le sens de mon appel. Et là, j’ai buté sur un comportement auquel je n’ai plus du tout l’habitude.

Au Japon, l’usager est roi. Si j’ai un problème administratif, le fonctionnaire commence par s’excuser. Oui oui, et il a bien raison, en fait, car la plupart des problèmes administratifs sont liés au fonctionnement même de l’administration. Pas que ce fonctionnement soit mauvais, mais simplement parce qu’un simple usager ne peut pas comprendre pourquoi on fait comme-ci et pas comme-ça. Lors de mon premier appel, la femme que j’ai eu en ligne a fonctionné un peu comme ça. Elle voyait que mes explications n’étaient pas « dans les cases » (eh oui, je n’habite plus en France, il m’est donc difficile de faire certaines démarches, ma mère n’habite même plus à Paris, mon père est décédé, je n’ai plus ma carte d’identité qui aurait nettement facilité les choses, etc), elle m’a demandé de répondre à quelques questions, et après elle m’a guidé. Clair, net.

Là, j’ai eu tout le contraire, j’ai même eu droit à un « vous me rappellerez quand vous saurez ce que vous voulez, bon weekend » ou à une réponse dédaigneuse quand j’ai répondu que je n’étais pas marié, « mais alors, qu’est-ce que vous faites », j’ai eu droit à un refus total et à une seule option: trouver le livret de famille de mon père ou aller au consulat en France pour retrouver un dossier, « je ne sais pas qui vous êtes », le tout sur un ton incroyablement dédaigneux. Au Japon, une impossibilité est simplement signifiée par des excuses, « je suis vraiment désolé, cela va être impossible », et donc une proposition alternative, « vous pouvez déposer une demande de visa pour votre voyage cette fois-ci, et quand vous irez en France, vous essayez de voir ce que vous pouvez obtenir ». Non, là, ça a été un niet pour le passeport, pour l’enregistrement consulaire, il m’a même dit que faire la demande de passeport en ligne « ça ne sert à rien, vous faites la demande ici », et pour le visa, ça a été « retrouvez le livret de famille de votre père et quand vous aurez ça, c’est facile pour le visa ». J’ai essayé une récapitulation, le truc qu’on fait au Japon, « donc je fais d’abord ci, puis je fais ça, et pour le visa je fais comme ça », au Japon, d’ailleurs, si on ne fait pas cela, c’est l’employé ou l’agent qui le fait. Là, il me coupait la parole en me disant que je devais aller en France et régler mes affaire là-bas.

Vous voyez, c’est ça, la logique du « binational ». Ça permet d’exercer une variété particulière de hogra. Si j’étais « algérien en Algérie, français en France », comme d’ailleurs l’Algérie le déclarait avant, alors il m’aurait considéré comme un algérien n’ayant plus ses papiers (ce que je suis) et dont il faut traiter le cas en conséquence. C’était ce que j’attendais, et mon premier appel m’avait encouragé dans ce sens. D’ailleurs, l’assistante que j’ai eu, quand j’ai envisagé de faire un visa touristique, m’a dit, « mais non, faites un passeport, vous avez le temps ». Je salue cette dame au passage. L’appel était professionnel.

En revanche, j’avoue que mon second appel m’a laissé un goût amer. Il m’aurait traité de harki, ça m’aurait fait exactement la même chose. Car je me suis toujours considéré algérien. Quand j’ai eu recours à l’analyse dans les années 90, l’Algérie a été le fil conducteur car précisément, c’était la façon dont je me situais par rapport à cet héritage qui m’avait fait sombrer dans la dépression. Je vous l’ai dit dans un précédent billet, cela me distingue très nettement de mon frère.

Je ne sais pas ce que le consul avait dans la tête ce jour là. On me l’avais dépeint comme quelqu’un de disponible. Était-ce l’actualité de ce jour-là, la conversation entre un journaliste de la télé-poubelle Ennahar et un responsable des services de sécurité, enregistrée clandestinement par le journaliste et diffusée? Était-ce les noms de généraux impliqués dans l’histoire des 701 kilos de cocaïne qui venaient d’être placés en garde-à-vue? Était-ce le début de la fronde à l’APN? C’est vrai que depuis quelques mois, il ne fait pas bon être un tant soi peu exposé, et se retrouver consul d’Algérie au Bangladesh ou au Botswana suite à des rééquilibrages internes au système, c’est fichtrement moins prestigieux et confortable qu’à Tôkyô et je comprends que ça inquiète. Mais en quoi cela me concerne-t-il? Pourquoi cette suffisance dans l’attitude, ce « c’est moi qui parle »? La hogra.

Après cet appel fin octobre, j’avoue, j’ai procrastiné. Je redoutais de rappeler et surtout, en y allant, de tomber sur lui. J’aurais du changer mon billet à ce moment là. Et engager le truc du passeport sans la contrainte du voyage. Mais je n’y ai pas pensé. J’ai juste pensé que bon, je ferais un visa. C’était sans compter sur les délais et la paperasse.

Un visa algérien, je parle d’un visa de tourisme, hein, c’est vraiment l’enfer. Ils appellent ça réciprocité. Mais réciprocité de quoi? Depuis quand les touristes veulent profiter d’un séjour d’une semaine en Algérie pour rester clandestinement? Je ne justifie pas les restrictions européennes aux visas, mais elles s’inscrivent devant, en effet, le départ de leurs pays vers l’Europe d’un nombre importants d’africains et de Proche-orientaux. Je suis contre ces restrictions, je pense qu’il y a même quelque chose de positif d’ouvrir le flux, que ça aide les pays d’origine, comme l’Algérie, si ces pays s’engagent en parallèle à des politiques de développement, et surtout à éviter des morts en mer. Mais la justification de ces restrictions, c’est un départ massifs de jeunes et l’utilisation politique de cette immigration.

Il n’y a pas cela pour l’Algérie. Moi, je m’apprêtais à payer 82.000 dinars pour une chambre d’hôtel à Alger. Par carte, c’est à dire, même pas au noir. Je m’apprêtais à payer 12.000 dinars pour un visa. Je m’apprêtais à aller au restaurant, à acheter des trucs, je sais pas moi, des serouels plissés comme ceux de mon grand père, un ou deux chechs algérois, un tapis berbère, des dattes, bref, à dépenser des devises. Et j’appartiens à la catégorie de ceux qui n’ont jamais de cash, j’utilise une carte dès que je peux, bref, de la vraie devise.

Et le tourisme, c’est ça. C’est des devises, ce sont des restaurants qui marchent, dont la qualité s’améliore. Il n’y a pas que le tourisme pourri. Ici, au Japon, le tourisme est un tourisme de qualité et pour avoir vu le décollage du tourisme ici, je le garantis, ça améliore beaucoup de choses et ça créée du travail. Kyôto renait grâce aux touristes.

Mais s’il faut payer 12.000 dinars qui ne sont pas remboursés en cas de refus de visa, donner 2 photos, le billet d’avion (donc il faut l’acheter avant, même si on n’est pas sûr d’avoir le visa), un certificat d’hébergement certifié, une assurance, remplir un formulaire uniquement à l’aide d’un ordinateur (pas à la main), en deux exemplaires, remettre le tout, attendre 15 jours et essuyer un refus comme ça arrive pour un grand nombre de visas, qui va aller en Algérie? Le Maroc a une balance de paiement excédentaire grâce au tourisme bref, il rentre plus de devise qu’il en sort, et il n’y a pas de marché noir de la devise. Et en matière de pauvreté, j’admets qu’il y a 40 ans, oui, l’Algérie pouvait donner des leçons au Maroc, mais de nos jours, franchement, c’est kif-kif et pourtant, les marocains n’ont pas eu 1000 milliards de dollars du pétrole ces 20 dernières années.

J’ai laissé tomber. En plus je me ballade avec des médicaments, vu le climat politique délétère en ce moment, n’importe quoi peut arriver. Je suis en colère après moi d’avoir un peu trop fait confiance à leur discours sur le tourisme. Ils mentent. Ils ont fait de ce pays une prison, un espace clos dont il peuvent piller les richesses. Un « pays bizarre ». Et c’est contre le « pays bizarre » que je suis en colère.

Je vais faire mon passeport. Mais débarrassé de la contrainte du voyage, c’est plus simple. Je vais y aller, rien à perdre, un refus ne me concerne plus. Et puis je vais rester plus longtemps en France, je pourrai y consacrer du temps. Aller à Bobigny mais aussi à Nanterre. Essayer de retrouver ma trace. Je verrai aussi si je ne peux pas en profiter pour faire mon S12 à Paris. Pas super envie, mais d’un autre côté, hein…

Enfin, toute cette histoire de visa m’a retenu de m’occuper de mon site Nedjma, mais maintenant, il n’y a plus de contrainte. Je suis libre.

Et puis j’ai un message pour tous mes lecteurs en Algérie. Je suis persuadé que ça va changer. Je le sais, je le sens, je suis persuadé que ce n’est qu’un moment à passer, mais qu’il va falloir tout le monde, et je veux en être même si 10.000 kilomètres de vous. Et je suis persuadé au fond de moi que c’est pour très bientôt.

Un jour, je le sais, j’habiterai rue d’Isly, je veux dire, rue Laarbi Ben Mhidi (c’est une vieille marotte qui date de septembre 1989, je vous autorise à en rire, c’est ma façon poétique de regarder l’avenir de ce pays, loin des contingences).

À très bientôt à Alger, à toujours sur ce blog.

Et toujours sur le site Nedjma qui, je vous le rappelle, est un site que je vous offre si vous voulez y écrire.