(CARNET ALGÉRIEN 3) La promesse

Je suis un ingrat quand je ne crois pas en Allah, car dans ma vie, quand j’y pense, il me semble saisir que tout, absolument tout a été agencé pour me guider, pour me protéger et pour m’aider, et chaque fois que je me laisse guider, cela se passe bien. La providence, la baraka.

À l’horizon la ville commence à se dessiner, à se faire plus précise, après une longue traversée de la Méditerranée, une traversée interminable avec ses vomissements, la fatigue, les lumières de la Corse au loin dans la nuit, les copines qui réussissent à s’incruster à l’étage dans la classe supérieure, et qui viennent te chercher, escalier en colimaçon, on pousse une porte et ça ressemble un peu plus à un salon que cette monotone salle aux fauteuils rigides à moitié défoncés dans laquelle on doit s’entasser à l’étage en dessous.

Personne parmi nous n’a véritablement réussi à dormir. Putains de sièges. Dormir, on y est vaguement parvenus la nuit précédente dans le train qui nous a emmenés de la gare de Lyon à Marseille. J’ai vu Marseille, que je dis depuis, et c’est vrai que je l’ai vue, Marseille, un matin d’avril 1981, entre la gare et le port, à une époque où la petite bourgeoisie intellectuelle de gauche parisienne la dédaignait encore, peut être trop populeuse à ses yeux, bien avant que son leader politique ne se décide à en faire son bastion, histoire de l’incarner, « le peuple », comme il dit.

Ça va être dur, maintenant, de me faire aimer Marseille, avec tous ces petits bourgeois incapables de franchir le périphérique à Paris, si ce n’est pour y acheter leur shit, les voilà y accourent eux aussi maintenant pour « faire peuple ». Ils finiraient par me faire aimer Lyon, ces cons.

Souvenir d’une marche dans la Canebière, et d’avoir pensé que la ville ressemblait à Paris, et d’avoir aimé cette grisaille des murs, ce côté « qui descend », nous avec nos sacs sur le dos. Une halte chez la grand-mère du professeur qui nous emmène, Gérard Clergue, et qui nous a fait travailler six mois sur un pays dont nous ignorions quasiment tout. C’est à Marseille qu’elle habite, cette dame.

Petit déjeuner. Il faut faire vite, on a un bateau à midi.

Je passe mon temps sur le pont, vague mal de mer. Zahia est malade, Nathalie et Marie-Anne s’occupent d’elle. Dalila se révèle soudain moins frimeuse qu’on la connaissait, elle commence à se confier. Qu’est-ce qu’elle peut être chiante, des fois, mais qu’est-ce qu’elle peut être sympa et douce, des fois… Karim, qui était grande gueule jusqu’ici commence à me parler de lui. Tous, sur le bateau, nous entamons une sorte de mue que nous n’aurions pas pu deviner quand nous blaguions et nous dérangions dans le train de nuit.

Et moi, que m’arrive-t-il alors. Aujourd’hui encore, je ne sais pas si la traversée me change à ce moment là…

Ça tangue, un bateau, et puis c’est enveloppé de nuages gris et froids, un bateau. Et puis c’est long, en bateau. Avachi sur deux fauteuils, un type d’une trentaine d’années qui écoute John and Mary sur son Walkman ©, un vrai Walkman © Sony ©, on le sait parce qu’on un peu discuté avec lui et que les écouteurs sont oranges. Sorte de baroudeur réchappé des 70’s, de Jean-Patrick Capdevielle avec des bottes en daim, une veste de treillis kaki et des cheveux courts châtains comme on en voyait encore au tournant de la décennie. Il détonne avec les autres passagers. Ou peut-être est-ce nous.

Je le trouve sexy, emballé, pesé, décidé à l’unanimité.

La ville est maintenant très visible, elle est très différente de mes souvenir, je veux dire, jusqu’ici, avec papa, j’arrivais de par dessus, et on ne réservait pas de siège « fenêtre », ou peut-être est-ce papa qui était à la fenêtre, toujours est-il que vue de dessus, ce n’est pas pareil.

Cette ville, il faut la voir venir vers soi au moins une fois dans sa vie. La première fois que j’ai vu Douvres se dessiner à l’horizon, c’est à elle que j’ai pensé, un pincement au coeur.

Au fur et à mesure que la ville approche, je la reconnais enfin. Je retrouve le souvenir de ces attentes interminables au fond de cafés où papa allait retrouver des amis, discutait, et moi qui attendais, attendais après la marche sous les arcades de cette ville à la blancheur inimitable sous le soleil. Ces arcades blanches que je peux maintenant distinguer clairement, et qui viennent à notre rencontre.

C’est bien simple, quand j’ai lu L’étranger, je ne savais pas de quelle ville il s’agissait, mais tout de suite, j’ai su que c’était elle, cette lumière, ça ne pouvait être qu’elle.

Alger.

On descend du bateau, et à partir de là, nous serons constamment, ou presque, « encadrés ». Je retrouve le « pays bizarre » de mes 11 ans, mais cette fois, à 15 ans passés et surtout, politisé comme je le suis, j’ai quelques clés pour comprendre ce qui m’était apparu, enfant, comme bizarre.

El Moudjahid a parlé de nous dans un entrefilet, et pour cause, c’est la première fois que le pays accueille un groupe de jeunes français pour ce qui est prévu d’être un échange qui, on ne le sait pas encore, ne se fera pas. Pays bizarre, pays fermé.

Nous, un groupe d’une presque trentaine d’adolescents du Lycée Frémin (depuis baptisé Lycée Renoir), à Bondy, en Seine-Saint-Denis.

Pour moi, cette année avait commencé la veille de la rentrée scolaire de septembre 1980. Avec papa, on était allés à la Fête de l’humanité. Il y avait le concert de Sapho, le soir, alors il m’avait laissé y rester tout seul. C’était la première fois que papa m’autorisait à rentrer plus tard. Mon premier concert de rock, donc, ça a été Sapho. Le lendemain, c’était la rentrée, la seconde, le lycée. Une nouvelle vie. Pour cette rentrée, je m’étais décoloré les cheveux « pour voir », avec de l’eau oxygénée. Rouquin, je serai. Une horreur.

Et puis au début du mois d’octobre, le 10, il y avait eu un très gros séisme en Algérie, à El Asnam (Chlef). Très vite, ce professeur, Gérard Clergue, avait organisé une collecte dans le lycée, et puis il avait lancé un Projet d’Action Educative (PACTE) qui s’était vite baptisé le PACTE Algérie.

Mon amie Frédérique, on n’était pas encore amis mais c’est comme cela qu’on l’est devenus, m’avait abordé un jour alors que j’arrivais dans la cours, un matin grisâtre. Je me souviens, c’était à côté de l’espèce de merde en béton qui tient lieu de sculpture, le « 1% culturel », à l’entrée du lycée, elle bavardait avec une autre fille, elle avait sa veste en velours noir, son casque de mobylette et sa sacoche militaire, et elle m’avait expliqué que son professeur d’histoire lançait ce projet et que je DEVAIS en faire partie.

Frédérique et moi, notre première conversation avait été, disons, « culturelle », pour tout dire. En quatrième, comme ça, out of nowhere, j’entends une voix que je ne connaissais pas venue du fond de la classe qui m’appelle. Un cours de français, je crois.
 — Eh Madjid?
 Je me retourne. La même voix,
 — T’es Juif?
 — Non…
 — Je vais te casser la gueule!
 Bon, pour tout expliquer, la mère de Frédérique était juive marocaine et son père était corse. Cette irruption de l’identité dans ma vie n’est pas pour rien dans mon propre parcours. Même si, il faut avouer, la façon qu’elle avait à cet âge là était quand même assez space. Frédérique avait de petits problèmes de communication…

L’année de quatrième avait été, hmmm, très mouvementée entre nous mais le plus rigolo est qu’on soit parvenus à nous dompter jusqu’à ce projet autours de l’Algérie, deux ans plus tard, en début de seconde, et qu’une amitié sincère, profonde, de celle qui traverse le temps, soit née de ces débuts étranges pour finalement se nouer sous les auspices de l’Algérie.

J’étais donc allé à la réunion du PACTE et ça m’avait permis, très rapidement, de me faire de nouveaux amis, parfois plus vieux et donc forcément plus mûrs, mais également de me rapprocher enfin de l’Algérie autrement que par le prisme de mon père tout en me libérant d’une vague appréhension, le « pays bizarre ». Ce PACTE m’a rapproché de papa, on avait des conversations sur l’histoire, sur la guerre d’indépendance. Je crois qu’il en a tiré une réelle fierté.

Ce projet, enfin, m’avait permis de me sortir de la maison où, comme je vous l’ai raconté maintes fois, le climat était pesant, lourd, enveloppé par le chômage et la pauvreté. J’avais une vie au dehors, et par chance, cette vie était au lycée, précisément à l’endroit où il était souhaitable que je m’investisse.

Je suis un ingrat quand je ne crois pas en Allah, car dans ma vie, quand j’y pense, il me semble saisir que tout, absolument tout a été agencé pour me guider, pour me protéger et pour m’aider, et chaque fois que je me laisse guider, cela se passe bien. La providence, la baraka.

Durant ces quelques mois, on ne peut pas dire que j’avais brillé par ma contribution au PACTE. Certes, j’allais aux réunions, j’étais plutôt bon pour organiser, planifier certains trucs, participer, motiver, parler, aussi, mais en ce qui concerne la partie recherche, il fallait écrire un rapport sur un sujet, je n’avais pas vraiment pris tout cela très au sérieux. J’avais « choisi » d’écrire sur la guerre, les années 1954–1958, j’avais bâclé le travail. J’avais découvert les attentats de 1956 et mon compte rendu était un peu « sanglant ». Ah, si seulement on m’avait fait travailler sur la musique, ou sur la littérature… Le professeur n’avait pas été très content, mais sans vraiment insister.

Je ne crois pas que le but d’un tel projet soit de faire une thèse (même s’il l’a faite, la thèse, plusieurs années plus tard), mais de créer une dynamique, d’aiguiser la curiosité, d’apprendre à apprendre et surtout de transmettre l’idée que c’est possible.

En mars, on avait enfin présenté notre travail et le clou, ça avait été la « quinzaine algérienne » à Bondy. Toute la ville avait vécu au rythme du PACTE. Ça avait été le concert de Idir à la salle Giono à Bondy nord, quelle ambiance, j’avais enregistré le concert et celle-ci avait été copiée, recopiée pour devenir un peu l’hymne de ralliement de notre groupe. Et puis la semaine du cinéma algérien à la salle Malreau. Avoir 20 ans dans les Aurès, Chronique des années de braise, Omar Gatlato, La question, Le vent des Aurès… Une dizaine de films, et puis une brochure résumant nos travaux sur l’histoire, la culture, la guerre d’indépendance… Même papa était venu au cinéma.

Dans Chronique des années de braise, cette phrase, « Pour Hitler, les arabes, c’est la 46ème race après les crapauds ». Éclats de rire.

Bondy, ce n’est pas une ville comme les autres. Depuis cette agression du PFN en 1980, dans le cité De Lattre à Bondy centre, près de chez moi , on savait qu’un danger raciste planait, violent, et les grands frères voulaient protéger les petits frères. Ce n’est pas un hasard si le PACTE avait rencontré un tel écho, s’il était né précisément à Bondy.

Je vais même aller trop loin: je suis persuadé que le Bondy-Blog est l’héritier de ce qui a été accomplis, à des degrés divers, car des dynamiques politiques sont nées, des réseaux, une conscience. L’année d’après est née SOS Ça bouge, une des premières associations des quartiers et qui a fait énormément de choses, comme le festival Y’a d’la banlieue dans l’air en 1983, avec les premiers concerts de rai en France, des « Chorba pour tous », et hop, on descend les tables et on mange tous ensemble en bas des barres — ça t’en bouche un coin, hein, que ton truc de bobo bio, ta « fête des voisins », ben c’est des reubeu de cités dont certains avaient un casier judiciaire et n’avaient même pas leur certificat d’études qu’en ont eu l’idée avant toi!-, et puis du soutien scolaire. L’association a bien sûr participé à la Marche pour l’égalité de 1983, dite « Marche des beurs », elle avait même son programme sur la jeune Radio-Beur, etc, toute une dynamique qui plus tard sera dépecée par ces ordures de SOS Racisme.

Pour être honnête je dois dire que m’éloignant de Bondy à partir de 1983, je n’ai pas participé à la suite, mais j’aimais retrouver celles et ceux qui animaient cette association. On s’était tous connus au cours d’arabe ou lors du PACTE.

Dois-je rajouter dans ce réseau naissant, dans ces soutiens à notre travail dans cette banlieue qui jusqu’alors n’avait rien donné, trop neuve, trop pauvre, l’importance du cours d’arabe au CPRA, ce centre protestant qui nous prêtait sa salle (et qui a joué un rôle central dans la naissance de ce jeune tissus associatif). Ou l’incroyable gentillesse de Marie-Claude, la soeur catholique de l’aumônerie en face du lycée qui, elle aussi, tant de fois, nous a accueillis pour préparer notre travail ou nous réunir les weekends quand le lycée était fermé.

Ce travail avait eu un réel écho dans la ville mais aussi au niveau national, on avait donc eu notre dizaine de secondes aux informations régionales, des entrefilets dans la presse, et puis pour finir nous avions officiellement été invités par le gouvernement algérien.

Et c’est ainsi que par une fin de matinée d’avril 1981, après une longue traversée à bord du Tipaza et une « prise en charge » au port d’Alger, on nous sépare en deux groupes, les filles vers un grand lycée de filles sur les hauteurs, et puis nous, les garçons, vers le lycée Abdel Khader.

Il faut avouer, il y a nettement pire, en matière de « prise en charge ». Avoir été hébergés dans ce lycée est un véritable honneur.

La cour de ce bâtiment français construit dans le style mauresque ne ressemble pas à une cour, mais à un patio encadré par de fines colonnes et une promenade. J’y ai repensé en visitant l’Alhambra quelques années plus tard. Il se situe presque en face de la grande mosquée d’Alger, sur un grand boulevard qui fait face à la mer, à deux pas du quartier animé de la ville. Rien à voir avec notre lycée, un bloc de béton et de taules aux couleurs défraichies, son espèce de merde qui tient lieu de sculpture « 1% culturel », ou le grand immeuble « en S » qui barre la vue à l’entrée et cache la bretelle d’autoroute encadrant un no man’s land avec le canal de l’Ourq.

Parmi nous, il y a Abdel, 17 ans — tout le monde l’appelle Abdel et je vais garder ce nom. Abdel, c’est « le » FLN, bien qu’il soit absolument expert dans l’art de changer le dinar à un taux qui défie toute concurrence et donc à contribuer à ruiner l’économie nationale. À moins que ce ne soit précisément la marque de fabrique du FLN… Il n’est venu en Algérie qu’avec 100 francs, mais en changeant ici, puis en changeant parmi nous, puis en changeant encore, il va voyager avec un équivalent de 7 ou 800 francs… Il passera trois semaines à nous vanter les mérites du FLN, des réalisations du socialisme algérien, de la planification démocratique et de la réforme agraire. Il est super lourd des fois, on n’échappe pas aux engueulades, mais il peut aussi être très drôle et quand il ne parade pas en public, c’est un garçon très gentil.

Les souvenirs me reviennent en écrivant, je ne pensais pas les retrouver aussi aisément, mais tout est là et n’attends que moi.

Je pourrais maintenant tenter une sorte de récit chronologique, mais ce serait très casse-gueule. Juste pour résumer, on a passé une semaine à Alger, quelques jours à Oran, quelques jours à Tlemcen, et puis on est revenus à Alger. À Tipaza, sous le ciel gris, on a été quelques uns à mettre nos pieds nus dans la Méditerranée, j’ai regardé « en face » en pensant que c’était loin, la France, mais je ne garde quasiment aucune mémoire du site lui-même, si ce n’est d’avoir vu de vieilles pierres à l’abandon. À Oran, souvenir du groupe qui se sépare pour explorer la ville, certains vont même se baigner, moi j’explore la ville, je cause avec des jeunes en achetant mes cigarettes. Souvenir de promenades sous des arcades, d’une ville peut-être plus ordonnée qu’Alger. Souvenirs d’artisans à Tlemcen, d’une couleur ocre, d’une ville beaucoup plus dépaysante qu’Oran ou Alger.

La « prise en charge » a été très forte les premiers jours, et puis elle s’est assouplie, battue par notre désobéissance. Gérard Clergue a passé son temps à s’excuser jusqu’à ce que nos gardes chiourmes jettent l’éponge.

C’est qu’ils ont essayé de nous emballer l’Algérie à leur façon. On a d’abord eu droit à toute les palettes du brainwashing dont le régime pouvait être capable. La visite d’une imprimerie, « la plus grande du Maghreb », souvenir de l’odeur d’ammoniaque qui nous a presque toutes et tous rendus malades au point que nous sommes sortis avant la fin, certains pris de nausées. Franchement, mais qu’est-ce qu’on en avait à foutre, d’une imprimerie. Je me souviens, à quelques algériens, on s’était amusé, on avait pensé un peu en blaguant que c’était là qu’ils imprimaient les aventures de Malîk et Zînat. Bingo, c’était bien là!

La visite d’une ferme autogérée, le genre de truc dont on n’avait absolument rien à faire puisqu’on était tous de la ville et qu’on ne connaissait strictement rien à l’agriculture. Une conférence sur la politique de natalité où la moitié d’entre nous a dormi pendant que quelques autres se sont esquivés, dont moi, pour visiter les alentours de la salle et bavarder. Une projection sur « les réalisations du socialisme » en Algérie où on a tous dormi avant de nous faire engueuler.

Non, tous ces machins, ça forme une sorte de masse compacte dont j’ai bien du mal à démêler les sujets ou les lieux tellement c’était gavant et inintéressant. L’impression que me laissait ces conférences était que cela ne ressemblait pas au pays que je connaissais. À les croire, tout allait bien. L’idéologie officuelle, c’était qu’il fallait sacrifier une génération, ça, c’était leur grand truc.

Moi, j’avais en mémoire une pauvreté visible, l’impression d’une sorte de chantier béant aux routes défoncées, plein de gamins partout, mal habillés, beaucoup de pacotilles dans des épiceries d’un autre âge et une saleté rampante, un sentiment d’abandon dès qu’on sortait de la capitale, des jeunes qui erraient à ne rien faire, du marché noir visible.

Dans le lot pourtant, ils réussissaient à glisser des trucs bien, mais ils nous avaient tellement assommés que nous n’en goutions pas la moitié tellement on était fatigués. Souvenir d’un concert de musique andalouse dans un patio à la belle étoile à Tlemcen après avoir mangé un couscous sucré, et la très grande difficulté à garder un oeil ouvert alors qu’aujourd’hui encore je garde un souvenir de la sensation de la musique, du lieu, du goût du couscous au beurre rance et aux raisins… la visite de la mosquée de Tlemcen. Et puis Oran, quand ils ont fini par abandonner et qu’on a toutes et tous commencé à nous balader librement, à rencontrer du monde, à discuter avec les jeunes qui étaient tous boulimiques de discussions.

Avec mon père, et malgré des arrêts rapides dans Alger où il visitait des amis, l’Algérie ressemblait à une continuelle enfilade de routes en lacets, avec de la montagne partout, des précipices dans lesquels fréquemment j’avais peur de tomber, et puis une transformation radicale au hasard d’un virage, et l’apparition d’une ville ou bien l’apparition d’un nouveau précipice mais de l’autre côté de la voiture.

L’Algérie, c’était pour moi avant tout alors comme une sorte de traversée, très longue, amorcée à 5 heures du matin en bas de l’immeuble où nous habitions à Bondy, avec nos 50 kilos d’excédents de bagages, le taxi du copain chauffeur de papa, l’aéroport, puis l’avion, puis l’aéroport avec les douaniers à moustache qui ne souriaient jamais, la croix à la craie sur les bagages et mon oncle Mahfoud de l’autre côté, son taxi 503 break bordeaux et noir, puis les enfilades de barrages militaires et policiers le long de la longue route dans laquelle nous nous engouffrions, Alger en vitesse donc, mais toujours très vite la Kabylie et ses montagne, Tizi-Ouzou, la grande ville qui me donnait l’impression d’être une sorte de chantier pas fini avec plein de monde, les enfilements de boutiques au rez-de-chaussée d’immeuble d’un étage maximum, de formes cubiques, sombres à l’intérieur avec plein de choses qui dépassent à l’extérieur, tapis, robes, montagnes de sucreries dont j’appris vite que malgré l’emballage différent elles avaient toutes le même goût et regorgeaient de produits chimiques, et deux ou trois types assis devant à bavarder, des fois, on s’arrêtait devant l’une d’elles et papa descendait pour saluer un copain ou un cousin, moi je buvais un Selecto ou un gazouz orange dans la voiture, et puis la route encore, et encore d’autres de ces boutiques cubiques en paquets de 3 ou 4, sans toits, sortes de garages pas finis de couleur brique creuse et grisâtre, avec des routes mal finies, et puis encore la montagne et ses routes qui montent et qui font peur, et puis l’arrivée tout en haut à Ain-El-Hammam où il fallait saluer plein de monde, moi à moitié endormi, assoiffé, un Gazouz orange ou un Sélecto, ce truc chimique avec un goût de Malabar, et encore la route, avec les phares parce qu’irrésistiblement la nuit finissait par tomber, et puis cet espèce de route escarpée et étroite en lacets qui descend en zigzaguant, le taxi qui va lentement, un coup vers la gauche, virage brutal à droite, et puis encore à gauche, et puis encore à droite, j’ai le mal de mer, et puis encore à gauche, et encore à droite, la descente est brutale, et on arrive sur une grande place et on entend des youyou, des gamins éclairés par les phares sortent de nulle part malgré la nuit, et on fait le reste du chemin à pied, il faut encore descendre, prendre sur la droite le long d’un mince chemin qui est venu me hanter des années durant dans mes rêves, peur de tomber le long de ce chemin, de ne pas y arriver, mais toujours dans mes rêves je retrouvai la petite mosquée au bout pour me guider et me tirer de ma chute, et puis enfin on prend cette ruelle encore plus étroite et voilà, on est arrivés.

Longtemps, aller en Algérie, ça a été ce périple d’un jour pour me transporter dans un univers clos, coupé du monde et où le temps allait être comme suspendu et où pourtant j’allais me remplir de souvenirs d’une vie, levé tôt le matin et couché tard le soir au milieu de cette vie collective qui parvenait à briser l’incroyable carapace que ma vie en France m’avait forcé à créer. Là, d’abord, je boudais, je ne voulais pas faire ci, je ne voulais pas faire ça, je voulais manger ci, et ne pas manger ça, et puis au bout de quelques jours, je retrouvais mes quatre ans, je retrouvais ce papa de l’enfance au grand sourire et je m’ouvrais à des goûts nouveaux au milieu d’une famille qui m’accueillait, que je faisais rire, avec mon oncle Ramdhane qui me faisait rire et passait son temps à écouter Ait Mengellat, et quand la fin arrivait, toujours j’étais triste au fond car le temps allait reprendre son cour et il allait me falloir retrouver la grisaille de ma vie en France, et ma carapace, et cesser de courir.

Être seul.

Je vais confesser quelque chose ici que je n’ai jamais dit. J’ai toujours hais ma vie en France. J’y ai été heureux enfant, à Épinay. Après, j’ai passé ma vie à fuir, à me fuir et à la fuir, la France, je n’y étais jamais heureux. J’ai cherché des clé dans l’analyse, et ce que j’ai réalisé, c’est qu’en moi la France avait tenté d’annihiler mon père, d’effacer l’Algérie, de me priver de mon histoire. Intérieurement, je me tapais la tête contre des murs. Lors d’une de mes premières séances, je disais qu’il y avait une montagnes devant moi, et que je ne savais pas comment la gravir, tout me semblait impossible. Une montagne…

Voilà pourquoi il m’est si facile de vivre au Japon, que la France finalement ne me manque pas, que je m’épanouis ici. Je haïssais ma vie, en France, et les dernières années y ont été un calvaire. J’ai heureusement la chance d’y avoir des amis solides. La seule France que j’aime, ce sont mes amis.

En ce début de printemps de 1981, c’est très différent. Je suis avec des camarades de lycée, nous avons entre 15 et 18 ans, la vie est devant nous, et l’Algérie est un pays vaste. Cette année là, alors que déjà les algériens regardent la mer et au delà comme ils le font toujours en espérant se barrer, moi, la mer derrière moi, c’est la vaste terre que je regarde. La promesse.

Et c’est Alger que je découvre.

J’avais avec papa connu Alger sous le soleil de l’été, éblouissante, et enveloppée d’une chaleur étouffante que l’on trompait en marchant sous les arcades quand on pouvait.

En 1981, c’est Alger en avril que je découvre. Le ciel gris parfois, de la pluie aussi.

Au lycée Abdel Khader, il y a d’autres jeunes. Ce sont des lycéens d’El Asnam qui ont perdu leur lycée, leur ville, leur quotidien, leurs proches et qui sont donc logés là, comme nous.

J’écris ces mots et je réalise que c’est un séisme qui m’a fait découvrir Alger. Et me voilà qui vit au Japon…

Progressivement, nous allons sympathiser avec eux et chacun parmi nous va s’incruster à leurs petits groupes. Ces garçons au regard brillant sont d’une incroyable gentillesse, ouverts, curieux de nous. Je n’ai jamais su garder une correspondance dans ma vie, maman nous avait coupé du monde et j’ai progressivement pris ce terrible pli de m’isoler. Et c’est dommage. Je m’étais lié à un de ces étudiants, incroyablement gentil, nous avions des conversations sur la vie, sur le monde. On s’est un peu écrit, et puis…

Ce voyage, à travers le PACTE, nous l’avions construit, il était à nous. Il était à moi. C’est à Alger que pour la première fois j’ai senti ce que voulais dire être vivant, avoir ma propre vie, décider, prendre ce qui vient, être adulte. Ce n’était que des vacances, et des vacances sans mes parents, j’en ai parfaitement conscience; et les vacances, c’est trompeur, surtout à cet âge là. Il n’en demeure pas moi que le brainwashing insupportable et étouffant du FLN a fourni une opportunité fantastique. Désobéir, et nous approprier la ville.

M’approprier la ville.

Très vite, avec quelques uns, nous quittons le groupe en cachette. Et nous explorons les rues. La brise du large sur le grand boulevard qui longe le port. Les arcades avec ses cafés et ses boutiques. Je découvre les milles-feuilles et je m’en gave. Un, parfois deux par jour. Depuis, je ne peux m’empêcher les mille-feuilles à Alger, et à ce dilemme, le rose, ou le blanc?

Je m’aventure dans la Casbah. Une première fois avec Abdel qui m’explique comment changer l’argent. Et puis après tout seul, ou avec d’autres. J’achète des Craven A, les seules cigarettes potables, je m’essaie aux Hoggar, pour le fun et je constate qu’en effet, en plus de leur goût absolument infect, quand on tape un peu fort, elles se vident de tout le tabac. J’en rapporte un paquet en France, pour la blague.

Toujours, quand j’achète des cigarettes — on trouve même des Camel de contrebande-, je discute avec les jeunes qui vendent toutes ces babioles, on rigole. Je ne me sens jamais en danger. Il paraît que ça a changé. Je ne sais pas: à ce niveau, j’ai toujours été complètement inconscient… Ils ont pour la plupart 15–20 ans. On parle musique, ils connaissent parfois Bob Marley ou Steevy Wonder.

Le soir, on a le droit de se promener un peu, alors à deux ou trois nous explorons la ville. Alger, c’est Paris qui n’aurait pas été trop charcutée par le rationalisme de Haussmann. Il y a de grandes avenues, mais ça monte, et puis les rues tournent, bifurquent et sans crier gare c’est la Casbah.

On a droit à « la visite de la Casbah », bien sûr, mais les jours qui suivent mes explorations sont autrement plus excitantes. Je déteste les plans, alors j’explore au hasard sans m’aventurer trop loin, et quand je connais un peu, je pousse plus loin. Je rentre dans les boutiques.

Il y a pas mal de monde assez étonné de me voir déambuler tout seul, ou avec d’autres, ou avec des filles, mais en réalité ça ressemble beaucoup plus à une sorte d’événement qu’à un problème. On nous pose des questions, partout le même sourire. Tiens, c’est simple, cette « bienveillance » à la noix dont on nous rabâche les oreilles sur les médias français pour emballer l’incroyable violence de la politique et de la réalité sociale, je l’ai rencontrée là, dans une chaleur presque villageoise des habitants. Ben oui, les arabes parlent fort, ils s’engueulent tout le temps, mais le reste du temps, ils jouent au domino en buvant le thé et en racontant des blagues, et ils sont gentils.

Il m’arrive souvent de retrouver le même petit groupe de jeunes à qui j’ai acheté des clopes, et on bavarde. Plein de gens disent que ça a changé, dans ce cas, c’est vraiment dommage, mais ce qui me frappe cette année, c’est la gentillesse. Pas la gentillesse polie des japonais, non. La gentillesse du cœur, moins polie mais spontanée, avec des sourires d’une beauté à illuminer la journée et à vous rendre amoureux de toute cette beauté qui illumine les regards. La lumière.

Quand les années 90 se sont abattues sur l’Algérie, j’ai repensé à eux, et j’ai été triste. J’en ai vu d’autres du même âge, leurs frères peut être, venir s’agglutiner vers Barbés, mais dans leurs yeux la lumière s’était ternie, des gamins de 20 ans qui en avaient déjà 60… Quel gâchis…

Le soir, la ville scintille. Je ne sais pas comment c’est maintenant mais à cette époque la lumière y est moins violente qu’à Paris, en tout cas dans mon souvenir. Le front de port est superbe la nuit. Le lycée, la grande mosquée, le boulevard, les bateaux qu’on aperçoit en posant un regard sur le bas, et puis un premier carrefour. Mes souvenirs sont vagues, une sorte d’impression de ville.

Ainsi. On contourne ce carrefour, une sorte de place carrée si je ne me trompe pas. Souvenir de mille-feuilles achetés dans une boutique sur cette place, la ville offre plus de rue et d’avenues que Paris, beaucoup plus. La grande poste sur laquelle on arrive de différentes façons, grande mama de style mauresque où j’étais allé une fois avec papa.

La statue de l’émir Abdel Khader, figure tutélaire de l’Algérie indépendante ayant combattu la France pendant une vingtaine d’années alors qu’il n’était qu’un religieux et chef de clan, puis vaincu, déporté en France dans un château sans chauffage ni confort où ses épouses vont toutes tomber malades les unes après les autres.

Abdel Khader que des pantouflards qui n’ont jamais rien fait de leur vie si ce n’est juger les autres traitent de harki, de traître, parce qu’après cette guerre et 10 ans d’exil, il a reconnu son vainqueur et a accepté l’exil en Syrie où il est mort respecté. Bande d’incultes. Abdel Khader est là, et sans qu’on s’en aperçoive il est toujours là comme un modèle de tout ce qui reste à faire, il a fait sa part, il montre le chemin. C’est à nous d’ôter nos pantoufles.

Il y a la rue Didouche Mourad, et puis la rue Larbi Ben Mhidi, alors piétonnière et appelée rue d’Isly, elle part de la place de l’Emir Abdel Khader je crois.Je me perd dans le dédale de rues qui montent irrésistiblement, et j’adore ça. Il y a des boulevard des escaliers,…

Des fois, avec les autres, on se ballade en groupe de deux ou trois, et puis on se sépare pour explorer et plus tard, on se retrouve et on se raconte. Abdel me guide dans la Casbah jusque très très haut avant de redescendre par un chemin différent. Partout ces grappes de deux trois jeunes qui vendent des cigarettes, des cassettes, et proposent de changer de l’argent. Moi aussi, je le fais, et j’échange une fois 100 francs contre 200 dinars, une autre fois 100 contre 300 dinars. Je rapporte ça à Abdel qui se marre et me dit que là je ne le suis pas fait avoir. C’est le change de l’époque. J’achète une derbouka, du kohl et des babioles absolument inintéressantes, comme des mille-feuilles et des cigarettes.

Je vais au café tout seul et j’y lis El Moudjahid comme l’adulte que je sens pousser en moi. Je passe mon temps à regarder la ville, la mer fait partie de son décor, et partout il y a quelqu’un qui finit par me parler. Les japonais font ça, aussi. Dans le groupe, tout le monde se retrouve à causer avec des jeunes, et les filles ont beaucoup de succès. L’une d’elle, Valérie, va aller jusqu’à avoir un petit ami. Les professeurs sont embêtés, et plusieurs fois on se fait engueuler, mais on s’en fiche.

Souvenir de cette soirée avec un pianiste sur un synthétiseur qui reprend Bob Marley, Steevy Wonder et UB40. La danseuse algéroise avec ses mouchoirs a moins de succès.

Certains parmi vous trouveront ces souvenirs absolument anodins, ridicules, puérils. Des algériens pointeront des erreurs sur les lieux. Je m’en fiche, car si le voyage dans la famille m’a lié à se pays, c’est Alger qui m’a ouvert à moi-même. Je sais bien qu’un touriste n’a pas, ne peut pas avoir la connaissance d’une ville, palper sa réalité, sa vérité, je le sais bien.

Mais ce que j’ai appris cette année est différent. J’ai aimé la ville, j’ai aimé les gens, j’ai aimé cette vue sur la mer qui rend Alger tellement plus belle que Paris, j’ai aimé la lumière le soir, les dédales de rues, j’ai aimé m’assoir sur des bancs et pensé que j’aurais pu habiter là, cette possibilité que la France s’est évertuée à m’empêcher d’envisager en niant à mon père une culture, une histoire, des capacités, la beauté, un destin, sorte d’immigré éternel d’une terre arrachée inutilement et par le sang aux « bienfaits de la colonisation. Et ce régime, ce régime…

En 1989, alors qu’avec ce cousin qui ne me lâche pas d’une semelle je passe la Place de l’Emir Abdel Khader et entre dans la rue d’Isly, je repense à ces journées d’avril 1981, j’ai envie de hurler à ce cousin de me laisser seul, que peut être j’ai une décision grave à prendre, que je veux savoir si je voudrais vraiment habiter à Alger, je me vois m’asseyant ici en terrasse et lisant un livre acheté à la librairie de la rue d’isly où j’achète ce livre de Feraoun. Je regarde le glacier, cette rue, je l’ai tellement rêvée que quand j’ai commencé mon analyse, j’ai élu domicile à la terrasse du Centre Ville, dans la rue Montorgueil fraîchement devenue piétonne, erzart affectif de cette rue d’Isly à laquelle je n’ai cessé de penser comme d’une possibilité qui m’avait été enlevée, avant que je réalise que c’était moi, et moi seul qui m’en était privé. Et que quelque part, ça n’en avait pas été plus mal quand on sait ce qui advint dans les années qui suivirent cette promenade dans la rue d’isly en 1989…

Le jour du départ, nous sommes quelques uns à beaucoup pleurer. Adieux de touristes qui se sont laissés prendre au piège d’une ville et d’un pays.

Et puis la vie a repris son cours. Au lycée il y a eu le baccalauréat pour les terminales, et parmi eux les terminales qui avaient participé au PACTE. Il y a eu l’été, et pour chacun d’entre nous, ça a été un peu plus de l’âge adulte. Pour moi, l’été 1981 a été le premier été où je suis parvenu à trouver un équilibre depuis bien longtemps, un équilibre dans la fuite, mais un équilibre tout de même. J’ai commencé à cumuler les vies. Une vie à la maison, une vie au lycée et une vie à Paris, où j’ai commencé à fréquenter les Tuileries, maladroitement d’abord, et puis je m’y suis fait ma place, exilé parmi les exilés de mon âge marchant à tâtons vers eux-mêmes en regardant les plus grands comme de possibles modèles.

L’automne est arrivé et c’est un moi totalement transformé qui a émergé de cette mue. Un parcours totalement individuel, chaotique, témoin d’un monde sur le point de s’effondrer sans que personne ne le sache encore. L’Algérie est bien loin alors. Mon premier concert au Palace à l’automne de 1981, New Order, les samedis soir au Dupleix, au Broad, une époque rapide.

À Alger, j’ai appris à explorer, à être curieux de tout, à prendre le monde comme il est, alors à Paris je poursuis ma quête. Et j’oublie Alger, et j’oublie l’Algérie.

Je suis un jeune rocker parisien, et l’Algérie ressurgit dans ma vie. Avec Carte de Séjour, avec la mannequin Farida que les publicitaires s’arrachent, avec le rai qui commence à arriver, je vous ai dit, Y’a d’la banlieue dans l’air. Le styliste Rafik impose le serouel aux blancs-becs de la capitale et parmi eux, Béatrice Dalle. Le thé au harem d’Archi-Ahmed nous met à l’écran, et puis la marche de 1983. Nous recomposons l’Algérie dans notre environnement. Une Algérie du futur, encore impossible là-bas, mais on en est sûr, est en train de naître chez nous, à Paris, en banlieue. Des fois, avec mon ami Olivier, je lui dis que j’aimerai bien aller là-bas, je ferais des fringues, je revisiterai le haiek et le tchador. Je serai le Christian Dior de l’Algérie du futur…

Mais ceci est une autre histoire…