L’Ami Sheller

…lui, tout petit au devant, tout fragile et incroyablement puissant à la fois dès qu’il se mettait à chanter, et puis seul au piano, et qui s’envole comme j’avais vu le faire derrière son clavecin Gustav Leonhard interprétant Couperin un après-midi à Versailles…

Mon ami Alain, que j’ai retrouvé l’hiver dernier devant un (délicieux) magret de canard dans le 14ème arrondissement, ne m’a pas tout dit, et je viens de m’apercevoir au hasard de mes déambulations sur le net qu’il y a deux ans également il m’avait caché un truc, mais il fat dire que cette fois c’était un rendez-vous entre deux trains, je le pardonne!

Voilà donc que l’autre jour, je me dis tiens, je vais écouter cette chanson de William Sheller, et je découvre que je ne l’ai pas mise sur mon iPhone, alors je vais sur Qobuz et là, qu’est-ce que je vois, un album sorti en 2016. « Tu m’avais pas dit ça, Alain », que je pense. Depuis, je suis très fâché, parce que quand même, ne pas me dire que William Sheller a sorti un album, c’est vraiment pas sympa, comme si j’allais dévaliser les boutiques et saturer les serveurs pour me le procurer, l’album. Je veux bien admettre que je suis un peu Kabyle sur les bords et que par chez nous on a le sourire facile, he he he, mais quand même, j’ai des manières, je lave toujours le couteau, avant!

William Sheller, c’est mon Vivaldi en chair et en os, je veux dire, je suis tombé dedans quand j’étais gamin et depuis, quoi que j’écoute et où que j’aille, et quoi qu’il écrive et quoi qu’il chante et quoi qu’il compose, ça finit toujours un jour par me parler. J’aime William Sheller du même amour que j’aime Vivaldi, tout simplement parce que toujours quelque chose me parle, chez lui, ce dit à demi-mot, ces suggestions cruelles tues par pudeur ou par peur de dire trop, je ne sais pas, ça me fait toujours quelque chose. J’aime William Sheller.

Comme tout le monde de ma génération, j’ai découvert sans même savoir que c’était lui, souvenir d’enfance, fond sonore et mini-jupe au ras de la culotte de la fille du concierge, Brigitte, gare de Villetaneuse et terrains vagues au nord d’Épinay, c’est un été ou un hiver, je ne sais pas trop, mais ce dont je me souviens, c’est que dans la flopée des tubes keynésiens de l’époque, ces mélodies écrites à la chaine et racontant le bonheur en plastique de l’époque, et alors qu’on se préparait tous à partir dans l’espace, bof, chez nous c’était pas trop cette ambiance-là, mais visiblement, Courrèges et les musiques à la radio voulaient nous en convaincre, il y a eu ce tube incroyablement bien construit et qui quand il s’achève donne l’impression qu’on l’a toujours entendu, un truc dont les violons carburant à 6% de croissance du PIB racontent l’imaginaire de l’époque, donne le sentiment de ne jamais s’arrêter. Et c’est un truc de William Sheller, mais ça, je ne le savais pas, et personne ne le savait. 1968, Les Irrésistibles, my year is a day.

Bon, maintenant, tout le monde sait, pour Les Irrésistibles, c’est le privilège et la coolitude de l’internet. Anyway. Ce qui est sûr, c’est que L’Ami Sheller, je vais l’appeler comme ça, a fait un très gros tube giscardien avec Rock’n Roll Dollar, ce truc passait partout, mais comme j’aime beaucoup L’Ami Sheller et que ce truc était vraiment devenu insupportable à force d’avoir été vu et entendu et re-vu et re-entendu, je ne vous met pas le lien, là, vous chercherez vous-même. Bon, c’est bien ficelé, mais je ne crois pas que j’aurai vraiment limé Sheller s’il avait continué sur la lancée d’un Patrick Juvet chantant comme Véronique Samson.

Il a d’ailleurs un peu continué comme ça à cette époque, sorte de chanteur bubble-gum à tubes pour émission de Danièle Gilbert, de Guy Lux ou de Marity et Gilbert Carpentier, ces trois grands pontes de la télévision à l’époque où il n’y avait que trois chaines qui ne diffusaient aucun programme l’après-midi et s’arrêtaient vers 23 heures. Des émissions de variétés, que ça s’appelait, avec leurs chanteurs chantant en play-back, et avec parfois des mises en scènes foireuses où on se demandait vaguement qui, de Julio Iglésias ou de Joe Dassin, allait se taper Jane Manson après l’émission. J’adorait la poitrine de Jane Manson, son arrondi, et je créais des tas de vêtements pour habiller des Jane Manson imaginaires en soulignant leurs courbes, leur côté pulpeux, généreux. C’est cela, la différence entre un homosexuel et un hétérosexuel. L’hétérosexuel regarde les femmes pour les déshabiller, l’homosexuel regarde les femmes pour mieux les habiller, bon, je dis ça, mais c’est en tout cas la catégorie d’homosexuel à laquelle j’appartiens.
 Elle était jolie, Jane Manson.

Allez, hop, me revoilà à 10/12 ans! C’est ça, la magie de l’écriture, des souvenirs.
 Une chanson, à cette époque, m’a « parlé » pour la première fois. Je me souviens, quand l’album Symphoman est sorti, d’une émission, ça pouvait être Danièle Gilbert ou je ne sais pas, William Sheller racontant la pochette, que les vêtements avaient été peints sur sa peau. Le titre Symphoman est différent de tout ce que L’Ami Sheller avait écrit jusqu’alors, c’est un homme qui étouffe, il a des choses à dire, et cette pochette, c’est un homme nu mais qui a encore besoin de l’artifice de la peinture, qui n’est pas mur pour se mettre vraiment à nu et dire ce qu’il a à dire. Il ne l’a jamais vraiment dit, d’ailleurs, il faut juste savoir écouter les textes des albums suivants pour comprendre le message. Avec Symphoman, il a trouvé les mots pour le dire sans le dire, pour raconter sans raconter, pour suggérer une solitude, celle de derrière le masque (Mishima…), et comme tout artiste, il a alors trouvé les formes pour se raconter à sa façon. Moi, il m’est devenu terriblement transparent. Symphoman m’a raconté moi-même. Nous sommes une très très grande famille.

Sur deux semelles de gomme il tire un jean étroit du bas
 Dans un blouson rouge pomme deux contrebasses au bout des bras
 Il shoote dans les boîtes de bémol
 Il se fout du style il n’a pas bien suivi l’école.

Mais il plane comme un jumbo entre les murs du son
 C’est comme un labyrinthe autour de sa maison.
 
 On le trouve un peu bizarre

 Mais Symphoman est né d’un rêve oublié là
 Qui pétille à mon oreille
 Tout comme les bulles d’un verre de Mozartsoda.
 

 Au Jeau-Sébastien snack on le rencontre quelquefois
 Il dîne d’un pianochips et d’un sorbet d’Habanera
 Il roule en bebopaloola
 Il se fout du style il n’était pas très doué pour ça…
 

 Mais il plane comme un jumbo entre les murs du son
 C’est comme un labyrinthe autour de sa maison.

Le tournant, ça a été l’album de 1980. Il nous faudra un jour écrire sur cette année 1980 dans l’histoire de la musique populaire, car entre la New Wave qui sortait ses meilleurs albums, des albums de maturité de ces groupes sortis de nulle part avec l’explosion punk de 1977, les débuts des musiques de danse électroniques enfin débarrassées de toute référence « futuriste », et ces albums de chanteurs et chanteuses français.es incroyables, il y aurait énormément à dire. Sheller n’a pas échappé à la règle et il s’est définitivement débarrassé de ses allures de minet qui ne lui allaient pas, qui lui donnaient ce côté coincé et rigide, moche, il est parti enregistrer aux USA, il a du apprendre à relâcher, et en est revenu avec une moustache de clone, des cravates fines et des costumes années 50. William Sheller a été mon premier amour (solitaire).

L’album Nicolas n’est pas à proprement parler un de ces petit bijoux de chanson française de cette époque, mais ça a un peu vieilli, comme tout ce qui est bon, ça donne une patine un peu comme du bon vin, et les textes restent incroyablement ciselés, et puis on voit apparaître déjà l’envie de composer de la musique qui ne l’a plus quitté depuis, un peu normal pour un garçon qui avait démarré pour devenir pianiste et compositeur. Et qui était doué.
 Dans cet album, il y a encore ce côté bubble gum, cette légèreté qui fait sa marque, et il devient plus grave, comme avec Nicolas.

Les garçons de l’aurore
 Glissent leur corps
 Dans des jeans usés
 Ils pass’nt des doigts nerveux
 Dans leurs cheveux
 Et s’en vont au dehors

Je me souviens un mini-programme d’été à la télévision, avec des mini-films de cet album. J’avais adoré. Emballé, c’était pesé, mon chanteur à moi, ce serait Sheller. Et oui, oh oui, je le trouvais vraiment bien, avec son visage qui s’était affiné et cette fine petite moustache.
 Avec cet album tout en moustache, Nicolas, et le suivant, sans moustache, J’suis pas bien, c’est définitivement son univers intimiste qui s’installe. Moins un chanteur à tubes, et plus un univers, quelque part entre Michel Berger, Barbara (qui l’a encouragé, avec qui il a travaillé dans les années 70 et dont il était l’ami), Véronique Samson (dont je ne suis pas fana, je le confesse, même si quand j’ai appris récemment qu’une partie des chansons étaient un dialogue amoureux avec Michel Berger, ça m’a fait totalement réviser mon jugement un peu hâtif et il faudra un jour que j’essaie enfin d’écouter Véronique Samson en me débarrassant de mes préjugés)…
 Et puis il y a le concert de 1984 avec le Quatuor Halvenalf où il commence à expérimenter l’orchestre, les orchestrations. Bref, en quatre ans, d’un blondinet coincé un peu fils à papa et pas très beau à un mec séduisant, assumant enfin sa timidité, ayant cassé la rigidité protectrice des années 70 pour ne se protéger que par des mots en demi teinte et des orchestrations bien plus grandes que lui. Je me souviens ce concert vers 1990, ou 199, je ne sais plus trop, avec cet orchestre sur-dimensionné, et lui, tout petit au devant, tout fragile et incroyablement puissant à la fois dès qu’il se mettait à chanter, et puis seul au piano, et qui s’envole comme j’avais vu le faire derrière son clavecin Gustav Leonhard interprétant Couperin un après-midi à Versailles…

Je ne vais pas vous saouler avec la discographie de William Sheller, j’ai juste voulu insister sur cette période où il a changé, où il a laissé éclore ce qu’il avait en lui, une très particulière combinaison de contraires, dit-on, ah, cette vilaine façon de la pensée occidentale à tout opposer, à compartimenter, fractionner, analyser, pour tout paralyser finalement, un domaine où la France excelle particulièrement, t’écoute ça, donc tu peux pas écouter ça, et tu ne peux pas faire ça, et tu ne devrais pas fréquenter ces gens là…

La vie c’est comme une image
 Tu t’imagines dans une cage ou ailleurs
 Tu dis c’est pas mon destin
 Ou bien tu dis c’est dommage et tu pleures
 On m’a tout mis dans les mains
 J’ai pas choisi mes bagages en couleur
 Je cours à côté d’un train
 Qu’on m’a donné au passage
 De bonne heure

L’Ami Sheller, précisément, c’est un sérieux sac à contradictions, voilà un garçon né d’un père américain, qui a été vivre aux USA, puis est revenu en France, qui n’aimait pas l’école et a arrêté à 14 ans pour ne faire que de la musique classique, qui détestait en même temps tous les bavardages sur la musique, bref, le côté sérieux de la chose, et qui un jour découvre les Beatles, plaque tout à 18 ans, se lance dans le rock, fait un tube international, traverse le désert, rencontre Barbara, mais continue en lui-même d’avoir un truc particulier pour la composition, se retrouve happé par le succès avec des chansons pour tanches en pattes d’éléphants en Tergal orange et parpaings compensés en plastique vert, et qui va parvenir au fil des ans à rester un chanteur de variété exigent, pas snob, amoureux ouvertement de musique classique dont il truffe de référence un certain nombre de chansons sans tomber dans le pastiche plat à la Gainsbourg. Très rare en France, et c’est peut être pour cela aussi que je l’aime bien, l’ami Sheller, pour ce refus obstiné d’être piégé dans une case. Tenez, par exemple, l’album Albyon, sorti en 1994, un album assez weird à mon avis, mais écrit avant tout de cette façon, du rock, juste pour échapper à cette étiquette de « William Sheller, quel superbe chanteur, avec son style classique » des pisse-copies sortis d’école de journalisme incapables d’avoir des mots à eux pour raconter les mots des autres, alors l’Ami Sheller, il leur a balancé à la tronche un album baclé, un truc rempli de textes superbes cachés derrière un rock « anglais » pour leur dire « merde », justement, « pas touche, je fais ce que je veux, je ne serai jamais votre chanteur propret pour meubler vos soirées bavardes à commenter vos articles dans Télérama ».

La critique a été glaciale, au moins autant que la couverture était fluo, Les Inrock ont vaguement parlé du truc, mais pas grand monde n’a compris, enfin, si. Depuis, on lui fiche la paix, à l’Ami Sheller.

Le dernier album de Sheller qui m’a remué, c’est Épure, en 2006. Juste un piano, des textes simples comme lui seul sait en écrire (enfin, Barbara…). Et au hasard,

Des fois j’en ai marre de l’hôtel
 Je me passe de l’eau sur la figure
 J’enfile une paire de chaussures
 Et je descend dans la ruelle

Un peu plus bas y a l’Arc-en-ciel
 Une petite salle un peu obscure
 Là tout au fond dans l’encoignure
 Je bois mes regrets éternels

Sheller raconte l’intime, l’intime d’un garçon qui depuis toujours se sent seul et dont jamais rien ne viendra remplir ce vide dans le coeur, ce petit endroit où cela fait mal, et cela même si la vie peut être belle, même si le soleil brille et même si les filles sont jolies.
 J’aurais tant aimé, et cela depuis des années, que l’Ami Sheller, que William enfin le dise, même dans une chanson, toute en délicatesse comme toutes les autres… Je ne lui en veux pas. Je me prends juste à rêver d’une chanson sublime qui dominerait toutes les autres, mais peut être est-elle un peu plus difficile à écrire, celle-là, maintenant que la carapace est totalement brisée et que l’Ami Sheller danse en liberté… Allez, va! Ses chanson parlent d’elle-même à qui sait écouter, et à moi, cela fait bien longtemps qu’elles parlent et qu’elles m’ont aidé à avancer. Qu’est-ce qu’il était beau, quand il a eu 40 ans…

En attendant, je suis très en colère contre Alain qui ne m’a pas dit qu’il avait sorti un nouvel album en 2016, mais alors, vraiment, je suis furieux!

Ma playlist si vous êtes sur Qobuz


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