PLANT 4.0 / Quatre-point-zéro.

LE POINT ZÉRO DE LA QUATRIÈME DIMENSION INDUSTRIELLE, ENTRE CONTRÔLE TOTAL DU TEMPS ET ÉMERGENCE DES AUTONOMOUS SWARM FACTORIES [STORYTELLING]

BRIDGES VERSUS WALLS: THE OPEN INNOVATION’S CULTURE

2017.

Deux-mille-dix-sept, il y a 37 ans je venais au monde et mes premiers rêves comme toute une génération née en 1980 étaient faits de voitures volantes et d’années « deux mille ». Dans l’ex RFA de 1989, peu après la chute du Mur, je me trouvais dans la cour de récréation de l’école primaire française de Villingen et, après les versions lithographiées de Jules Vernes, mes mains et mes yeux d’enfant de CM1, poussés par une curiosité exceptionnelle, parcouraient des ouvrages atypiques dont cette inoubliable version photocopiée d’un sulfureux Cyberpunk 2020 de Myke Pondsmith. Ce golden boy intello qui observait son bras cybernétique à la manière du penseur de Rodin avait, dans son interrogation, un air d’Hamlet. De la VR à la voiture connectée, en passant par les objets connectés, quelques grandes innovations, technologiques comme sociétales, à venir étaient là — en potentiel.

D’abord le rêve comme culture.

Ce jeu de rôles à l’univers réaliste et futuriste, inspiré de l’œuvre de Philip K.Dick et de William Gibson décrivait, bien avant la Singularité de Raymond Kurzveil ou les essais sur la 4ème révolution industrielle de Jeremy Rifkin, un monde ultra-connecté, ultra-moderne, ultra-sophistiqué dont avait déjà semblé nous parler le génial Syd Mead et ses matte paintings et concept arts qui influençaient tout Pasadena dans les années 70.

Puis le design comme identité (Syd Mead).

Avant de connecter les objets, les véhicules, les bateaux ou les avions à Internet, c’était les idées et les gens que je connectais entre eux. Des années 2000 où je participais au développement de mondes virtuels pour des dizaines de milliers de joueurs connectés en même temps, j’appréhendais avec ma première entreprise la possibilité d’avoir Internet dans sa poche et le monde entier sous les yeux à n’importe quel moment.

La R&D en discipline. Une “voie du samouraï” ? #Kaizen (MB).

Tandis que nous étions parmi les premiers à afficher des modèles 3D complexes sur Android, nous poussions des fonctionnalités avant-gardistes à l’époque où la réalité augmentée n’était pas encore un buzzword. Des jeux de rôles aux jeux vidéo, c’était une culture de l’innovation ouverte, interactive, immersive que j’accumulais et expérimentais. Les cas clients laissaient place aux cas d’usage, les problématiques d’ergonomie étaient poussées par les tractions des marchés. Derrière le saint Graal du Product Market Fit, j’entrapercevais la quête sans fin de l’amélioration continue désormais marquée au fer rouge sur la peau du tissu industriel.

Dans l’innovation, l’ambition est contrôlée par la méthode, l’obstacle est contourné par la transversalité (DCNS/MB).

LE TECHNICIEN DU FUTUR HABITE L’USINE 4.0

De projet en projet, d’entreprise en entreprise, toujours guidé par l’innovation, j’en vins, en accompagnant des startups vers des grands comptes et des investisseurs vers des CEO, à connecter les marchés aux usages et le futur au présent. C’est ainsi qu’en mettant des lunettes connectées entre les mains de plus de 2000 techniciens français dans des entreprises comme Total, DCNS, PSA, Airbus, Colas, GRDF ou encore Air Liquide, nous avons transformé les chaînes de décision, suivies dans leur changement par les métiers de la maintenance et de l’intervention.

L’humain au cœur, l’usage quotidien comme unique objectif. (Singularity Insight)

Avec Expert Teleportation, ma dernière entreprise, notre technicien du futur n’a pas qu’une vue augmentée, il a les mains libérées de la documentation et des outils de communication ! C’est une transformation profonde de centaines de métiers qui découvrent la possibilité d’agir avec précision à distance, de former en temps réel ou encore de mener une opération technique complexe avec succès, dès la première intervention.

Derrière l’amour des techniciens, c’est la passion de l’industrie et de ses usines qui s’exprime, des réussites industrielles françaises. Agir sur le quotidien de professionnels, offrir une vraie utilité, immédiate, simple et pratique, lire dans leurs yeux la satisfaction d’un outil aussi accessible et essentiel qu’un marteau : cela n’a pas de prix. Le sens reconnu dans l’usage, reconnu et admis par ses semblables est une distinction rare. C’était notre manière à nous d’aider à changer le monde.

Quand l’incertitude devient un principe de la pensée stratégique, il faut rester terre à terre : l’usage reste le roi #metrics #kpi #analytics #R.O.I. (MB/AugmentedReality.org/Gartner)

Alors si je n’avais pas pu donner de coup de burin dans le mur de Berlin, j’en donnai un à ma manière dans celui de l’industrie et des technologies. Pour réconcilier l’homme et la machine et retrouver une productivité unifiée autour de la communication, de l’information et des savoir-faire de techniciens exceptionnels. Quand untel évoquait un Uber de la connaissance, je pensais à un Livre des Hommes, un universalisme de l’expertise, à ce rêve que faisait Descartes, avant Diderot et d’Alembert, des dictionnaires attachés les uns-aux-autres.

Avec la vidéo-collaboration, on téléportait virtuellement les décideurs et les experts en un clic, ici dans une centrale de production, là dans le sous-sol d’un centre de stockage, encore ici à 7000 kilomètres dans les rues du centre-ville d’une mégapole, au milieu du désert de la BSS, sur une station pétrolière touchée par une panne d’hélicoptère ou plus proche de chez vous, dans le repérage technique d’installations électriques et gazières. De l’Ethiopie à Las Vegas, en passant par Munich ou Londres, nous démontrions à chaque fois les enjeux majeurs de cette disruption et au coeur de laquelle allait vivre notre technicien du futur : l’usine 4.0.

LA CYBER-USINE NUMÉRISÉE DÉCOUVRE LE CONTRÔLE TOTAL DU TEMPS

La fusion en cours entre Internet et les usines m’évoque irrémédiablement l’augmentation de l’humain.

Avec l’usine 4.0, chaque processus devient intelligent, quasi-conscient de son rôle dans la chaîne de production, l’automatisation devient un système, la mécanique, une électronique surveillée par le numérique. Le maillage de l’information se structure à la manière d’une ruche informationnelle. Chaque cellule alvéolée est résiliente, auto-réparante, le point névralgique a disparu. Il est dissous dans le bourdonnement incessant des communications. La rupture d’un canal n’est jamais critique. Les machines, les systèmes, les produits fabriquent et échangent des données dans le périmètre de l’usine et hors de ses murs avec le reste du monde, ses fournisseurs, ses marchés, ses clients et bien entendu, ses techniciens. L’usine produit d’abord de l’information et donc de l’intelligence ou plutôt une intelligence qui est celle de la relation à la chose technique et technologique à l’humain.

Caractérisation personnelle de l’usine 3.0 devant la 4.0 : un profond changement dans les relations (MB).

Cette transformation est une mutation profonde. Ce n’est pas une révolution. C’est une évolution. L’optimisation continue permet de produire plus vite, moins cher, durable. Le produit est devenu un service. Le service une expérience. L’expérience, une relation client dans un écosystème innovant et congruent. C’est une écologie de la productivité. Le numérique est le ciment de cette nouvelle organisation des relations et de l’information.

L’usine 4.0 devient alors une plateforme qui ferait passer le fab lab du MIT pour un hors série de Pif Gadget. A ce titre, elle devient un sanctuaire technologique, elle est la convergence des techniques et des cultures. En se dotant d’une capacité de virtualisation totale, elle se donne la capacité d’expérimenter à coût quasi nul, c’est la fusion du laboratoire et de la production.

Mais attention, transformer une chaîne de production, ce n’est pas juste l’équiper de capteurs ou d’automates qui produiront des big data, ce n’est pas juste rajouter de l’IoT ou du cloud computing comme on s’offrirait une couverture de magazine en menant quelques POCs avec des startups…

Non, ces greffes d’innovations technologiques nécessitent une vision d’ensemble forte et validée par le design. Et avant tout, par la culture, cette masse d’informations souvent intangibles et pourtant si importantes que représentent l’histoire de l’entreprise, son identité, sa relation avec son marché, ses métiers et ses produits et qu’il faut savoir aller chercher là où elle est, c’est-à-dire chez les Hommes !

(William Audureau pour Le Monde.)

Car c’est bien la culture qui représente à elle seule pas moins de 70% de la réussite d’une innovation. On comprend mieux l’intérêt d’en avoir une qui soit « ouverte/open ». Restent donc 20% de process et 10% d’outils. Ainsi, même une usine hyper automatisée comme celle de Kornmarken à Billund au Danemark et qui fabrique 24/24 les briques Lego pour le monde entier et qui n’a qu’environ 800 salariés, même elle, fonctionne et réussit parce qu’elle a mis l’humain au cœur de son projet.

Produire de la data sans chercher la valeur et l’usage revient à mettre le feu à un puits de pétrole (University of Washington/Google Images/Forrester).

L’avantage d’être numérisée pour une usine, c’est de s’ouvrir à ce que je nomme la quatrième dimension : celle du temps.

La production à flux tendu, on demand, la gestion toujours plus fine du time-to-market, la livraison en moins de 24h, la possibilité d’anticiper, de tester et de vérifier les résultats de différents scénarios. La possibilité d’explorer virtuellement, à l’infini, toutes les options stratégiques d’aménagement et d’optimisation de la production.

Mais la nécessité aussi de penser opérationnellement, structurellement, techniquement le déploiement de cette numérisation. Comment faire communiquer entre elles les machines ? Le fameux Machine to Machine qui représentera le plus gros du trafic Internet, une fois connectées, comment les protéger ? Quelle sécurité dans le cloud ?

DES CHIEF PILOT OFFICER POUR DES AUTONOMOUS SWARM FACTORIES

Le technicien de l’usine 4.0 sera le chef d’orchestre de robots collaboratifs et d’IA compagnons. La réalité virtuelle et la réalité augmentée fusionneront au service d’une réalité mixée où il sera possible de lire dans l’espace et dans le temps les informations produites par des myriades d’objets connectés. La chaîne de production sera calée sur une timeline sur laquelle il sera possible de naviguer et dans un espace ré-aménageable à l’infini.

Ce démultiplicateur de perceptions et de conscience, permettra de considérablement rationaliser autour des besoins humains -et dans son ensemble - la production. Avec des exosquelettes, des lunettes connectées et des robots humanoïdes autonomes, nous verrons l’émergence de chief pilot officer.

Exosquelettes, VR, Daqri, e-learning, VR CAO… Pas d’anneau unique à la Tolkien pour les gouverner tous mais un chief pilot officer. (DR)

Si le cobot (robot collaboratif) est amené à devenir le meilleur ami de l’homme parce qu’il ne pourra pas s’en passer, c’est encore et toujours l’homme qui l’aidera à performer dans des tâches requérant une excellence technique. Il faudra donc des spécialistes de la formation des Cobots - tout comme de leur entretien.

Ainsi, les systèmes experts et la virtualisation permise par le numérique permettront d’être rentable sur la production de petites séries personnalisées conçues en très peu de temps.

Avec ce que j’appelle les Autonomous Swarm Factories (abeilles usines) ou les essaims d’unités de production autonomes et modulables, la production sera pensée en cellules, en modules mobiles. Les ateliers deviendront adaptatifs menés par des profils interdisciplinaires, transversaux. La nécessité de connaître et comprendre tous les autres métiers de l’entreprise sera vitale. La pyramide organisationnelle écrasée par l’informatique ubiquitaire et l’intelligence ambiante aura un management dont l’unique mission sera la motivation et la créativité.

Modèle sur les réseaux d’information de Paul Baran, inspirateur de l’ARPANET, adapté à l’évolution de l’écosystème industriel (MB).

Une réindustrialisation dont la mise en oeuvre consisterait à revenir à des modèles passés paraîtrait dès lors régressive, spoliatrice et dangereuse.

Au sein des équipes de production, le rôle du management est, lui aussi, promis à des changements radicaux. Avec l’information disponible pour tous, le manager ne devra plus commander des exécutants mais motiver des collaborateurs dont il attendra qu’ils soient créatifs.

APRES LA CULTURE ET LA VISION, L’EQUIPE ET LA MÉTHODE

Avec mes différentes missions de consultant en stratégie de l’innovation et de l’information, j’ai eu la chance exceptionnelle de pouvoir travailler sur un projet de médiation en réalité virtuelle autour de la magnifique Hermione. Cette frégate du XVIIème siècle dirigée jadis par LaTouche-Tréville et qui avait mené Lafayette à la guerre d’indépendance américaine de 1780.

Aujourd’hui, véritable bijou de reconstitution, rendu vivant par d’authentiques, exceptionnels et farouches passionnés, elle est dirigée désormais par le commandant Yann Cariou.

Il m’a été donné le rare privilège, pour une phase de R&D, d’assister à ses premiers essais en mer. C’est ainsi que le spectacle de son équipage en action a été l’une des plus intenses expériences de cohésion d’équipe à laquelle j’ai pu assister.

Elle me rappelle pour toujours que rien ne se fera jamais sans l’accord des bonnes volontés, des talents et des cœurs.

Devant une voxiebox, nous avons expérimenté l’affichage holographique. Sur l’Hermione, le travail d’équipe. Avec l’UX, la destination de chaque produit. (MB/Information Architects)

Alors s’il fallait hisser la voile de l’usine 4.0, en hissant les bouts et en chantant, je crois qu’il faudrait la penser avec une équipe prête à l’aventure humaine, dont le sens de la camaraderie dépasserait la somme des égos car la mission ne serait pas moins que l’écriture des nouvelles formes de production industrielle.

Enfin, pour tracer ce cap technique, ce voyage technologique, le courage et le talent d’une équipe ne suffiraient pas.

En effet, il m’est assez incroyable de m’imaginer comment mon père travaillerait aujourd’hui, lui qui passa près de trois décennies dans l’armée de terre en tant que chef d’atelier transmissions.

Avec les enjeux et la pression liés désormais au MCO, on assiste à une refonte des outils et des méthodes d’intervention qui impacte jusqu’aux usines de production. Deux lettres signent l’horizon conceptuel de toute l’approche métier : UX ou user experience.

Du design thinking aux autres méthodes, les attentes de l’utilisateur déterminent les stratégies d’accès aux usages et aux marchés. On veut pénétrer les cerveaux.

Je me remémore il y a quelques années - cela semble dater d’un siècle tant les choses semblent vouloir changer - ce cadre industriel qui me partageait l’anecdote d’un amiral dont les marins se plaignaient d’avoir des iPhones dans leurs mains et des interfaces soviétiques sur leurs écrans de travail. Non seulement cela posait un problème RH en dévalorisant l’incitation au métier mais en outre, il pouvait arriver que cela favorise le risque lié aux facteurs humains avec des pertes de vigilance et des erreurs d’interprétation de l’information… Ou quand le BYOD souligne avec asymétrie les faiblesses d’une DSI…

Tout ceci sera derrière nous avec l’usine 4.0. et ses autonomous swarm factories. L’expérience utilisateur sera pensée pour les techniciens qui l’habiteront comme pour les utilisateurs finaux des produits qui les co-concevront. Conçus grâce à ces usines autonomes en essaim, ils en feront un usage qui aura du sens. Solide pour la société et pas uniquement pour son économie. L’UX comme méthode et objectif permanent. La qualité de l’orfèvre à la chaîne, sous les yeux des hommes et dans les mains des robots avec la production soumise au temps.

Car la réindustrialisation exige bien de réaliser l’impossible : faire tomber ce nouveau mur de Berlin dans les directions des innovations industrielles encore prisonnières des silos du vingtième siècle. C’est un rêve qui s’incarne. C’est notre voiture volante. Le point zéro d’une nouvelle dimension.