Ce que les photographes m’ont appris

Marc Riboud, immense photographe de presse (on dit aussi photojournaliste) vient de mourir, à 93 ans. Je l’avais rencontré au début des années 80. Il m’avait remis un modeste prix “photo” gagné dans le cadre d’un concours sur le quartier des Gratte-Ciel à Villeurbanne. J’étais impressionné, presque pétrifié. Je me souviens avoir été frappé par son sourire bienveillant, par l’humanité qu’il dégageait. Je voyais bien qu’un photographe n’était donc pas qu’un professionnel. C’était d’abord un homme.

Les photographes — pas seulement de presse — m’ont beaucoup appris. Souvent davantage que des rédacteurs, en chef, sous-chef, ou pas chef. Je me rends compte que je leur dois beaucoup, autant à titre professionnel que personnel.

Parmi mes rencontres avec des photographes, je retiens aussi celle avec Paul Almasy. J’étais étudiant en journalisme et pendant trois jours, ce personnage déjà âgé à l’époque, d’origine hongroise, était venu nous montrer comment on pouvait raconter une histoire avec quelques photos, mais aussi une toute autre histoire avec les mêmes photos, suivant l’usage que l’on en faisait.

Autre photographe croisé sur ma route : Daniel Psenny, aujourd’hui au Monde (il a été blessé par balles en novembre dernier alors qu’il portait secours à des victimes de la tuerie du Bataclan). A l’époque, en 1981, il était le photographe de l’édition lilloise du Matin de Paris. Je crois que c’est en voyant son travail que j’ai vraiment découvert qu’une photo, en l’occurrence une photo de presse, pouvait non seulement être informative mais belle. Jusque-là j’étais plutôt familier des banales photos d’illustration et des rangs d’oignons insipides. Le laboratoire de Daniel jouxtait la rédaction et nous le voyions sortir ses splendides tirages noir et blanc. C’était le temps de l’argentique et j’étais fasciné par ces nuances de gris sur fond d’actualité.

Il y a eu beaucoup d’autres photographes. Par exemple, Luc Novovitch, à l’époque au bureau de Lyon de l’AFP. Un grand ours solitaire, peu causant, qui donnait l’impression de partir à la chasse lorsqu’il allait sur le terrain. Il revenait souvent avec des images dont on se demandait comment il avait pu les prendre, les capturer. J’ai connu aussi des photographes animaliers (Jean-Michel Labat, Yves Lanceau…), amoureux de la nature, capables de passer des jours et des nuits à l’affut.

Je n’aime pas les photographes qui brandissent en permanence des téléobjectifs énormes comme d’autres des bazookas. Un ami photographe, Jean-Marc Vantournhoudt, professeur au 75 (dites septante-cinq) , école de photo à Bruxelles, est à l’opposé de cette attitude. Simplement armé d’un discret Leica, il parcourt le monde et prend toujours le temps de se faire accepter avant de commencer à prendre la moindre photo. Au Vietnam, je l’ai vu passer plusieurs jours dans la banlieue de Hanoi où il avait été séduit par des ouvriers travaillant dans des petites briqueteries. Après avoir partagé quelques bières et bien des histoires avec eux, il avait fini par prendre quelques clichés. Puis, en ville, il a réalisé quelques tirages qu’il est allé ensuite offrir à ces travailleurs, surpris et ravis. Jean-Marc prenait les gens en photo et leur rendait ensuite leur image… J’étais épaté. Etre photographe, c’est aussi être généreux.

Hervé Robillard, artiste photographe, découvert à Sarajevo, m’a aidé à mieux comprendre à quel point il pouvait être difficile de, tout simplement, pouvoir montrer son travail. Réussir à exposer, réussir à publier ses images, parvenir à rencontrer le public, affronter le regard et le jugement des autres… Pas simple. A Sarajevo, j’ai aussi croisé un Laurent Van der Stockt, familier des zones de guerre. Si je reconnais le savoir-faire, le talent, du grand professionnel, je préfère les photographes qui ne font pas trop de bruit. J‘aime ainsi les photos de Sarajevo assiégé d’un Yves Faure, par exemple. On peut exercer ce métier sans hausser le ton, sans trop se montrer, sans s’imposer.

Et Eric Dessert ! Véritable peintre du patrimoine et des campagnes. A pied, sa chambre 13/18 sur l’épaule, il a arpenté les terres de Roumanie, de Géorgie, la Chine, la France aussi… Ce personnage d’apparence fragile, un peu poète, un peu lutin, m’a appris que la photographie pouvait nous faire rêver, nous aider à nous évader.

Ces rencontres — et il y en a eu beaucoup d’autres — ont forgé ma conviction : les photographes sont essentiels dans la presse comme dans la vie. Marc Riboud disait avec raison qu’un photographe avait d’abord besoin d’une bonne paire de souliers. Mais aujourd’hui, alors que paradoxalement nous sommes envahis par les images, les photographes, souvent payés au lance-pierre, ont aussi besoin de davantage de considération. La facilité avec laquelle tout le monde peut prendre une photo de nos jours crée la confusion. Appuyer sur un bouton est à la portée du premier venu. Etre photographe est un peu plus difficile.

  • Additif du 13 septembre 2016. Je viens d’apprendre la mort de Gérard Rondeau . Je suis triste d’avoir oublié Gérard dans mon billet ci-dessus. Gérard Rondeau, rencontré à Bucarest en 1990, à Sarajevo plus tard… Il photographiait les traces de la guerre, les bouts d’humanité, les gens sur le Tour de France aussi, la Marne où il vivait…
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