Pour une plateformisation responsable

On ne fait pas d’omelette sans casser d’oeufs. On ne réforme pas une société sans révolution. On ne change pas une façon de travailler sans que cela change profondément les habitudes, les comportements, les portefeuilles, les congés, les cotisations mensuelles aux mutuelles. OK.

Move fast, break things. L’une des devises clefs de l’écosystème start-up. Bouger vite, casser des choses et le monde n’en sera que meilleur. OK.

Au centre de cette transformation, digitale et sociétale, il y a un élément fondamental, inéluctable et indivisible : l’être humain.

Une fois pris en compte ces trois points, comment expliquer que l’on reproduise des schémas que l’on sait depuis longtemps qu’ils ne fonctionnent pas ? Ceux qui ont atteint leur limite, comme celui du salariat, hérité des dernières 150 années d’ère industrielle ?

Hier soir se tenait, place de la République le rassemblement, certes peu massif mais non moins symptomatique, des coursiers à vélo “en grève”. Un terme bien ancré dans le XXème siècle et en décalage avec un esprit digital qui s’affranchit des limitations physiques ou des codes syndicaux. C’était aussi le cas en Décembre 2016, avec la mobilisation des chauffeurs Uber. Si on parle aujourd’hui de “grève”, de mobilisation, c’est qu’il y a un refus et une frustration de “conditions de travail”. Où sont dictées ces règles, sinon dans les CGU (conditions générales d’utilisation) des plateformes concernées ? Dans un projet de loi ou des suggestions, peut-être, sur la condition de travail des “travailleurs collaboratifs” ? Pour s’épargner la lecture de ces pavés, voici quelques points clef à regarder de près : le prix de la prestation (la course, en l’occurrence), la tenue, les horaires de travail. Pourquoi, alors forcer le prix d’une course ? Pourquoi reproduire les mécanismes de sanction ? Est-ce qu’on ne reproduit pas les mêmes schémas dysfonctionnels du salariat ?

© Austin Private Investigator, A.J. Keirn

Quand une section de l’économie se plateformise, ce sont les plateformes leader qui imposent les nouvelles règles. Winner takes all. Le gagnant rafle la mise. Y compris les codes sociaux et l’éthique de travail. Dès lors, quelle énorme responsabilité vient avec l’énorme pouvoir d’hégémonie économique des platerformes ! Quelle que soit la réalité économique qui dicte l’évolution de ces règles, de ces CGU, la fraction indivisible qu’est l’être humain viendra à être respectée par les créateurs de ces plateformes, sous peine d’implosion.

Rappelons nous aussi que le succès de ces plateformes découle aussi des choix des utilisateurs, des deux côtés. La responsabilité sociale de cette nouvelle économie repose donc aussi dans les mains de ceux qui “commandent” sur ces plateformes et dans les mains de ceux qui prêtent leur talents, leurs muscles sur ces plateformes. Quel est le “vrai” prix d’une course ? Le prix humain, le prix sociétal ?

Et c’est sans doute là que nait le sain espoir d’une transformation digitale responsable : ce cher être humain. Dans toute son imperfection, sa liberté et sa conviction. La plateforme de travail qui respectera l’équilibre des utilisateurs et l’échange de confiance entre eux ne sera-t-elle pas celle qui sera porteuse du changement le plus pérenne ?

Alors faut-il attendre que l’état légifère ? Non… Dans les faits, comment ça va marcher ? Ca se teste et ça se co-construit. Inventer une plateforme responsable : je préfère œuvrer pour cela plutôt que de revenir aux conditions de travail de la construction du Hoover Dam, aux limonadiers et journaliers des restaurants des années 1920 ou même, pour finir en musique, aux conditions de travail des années 70. Un “bio” des plateformes de travail, en quelque sorte...

© Stevie Wonder — The Record Plant — Media Sound Studios — 1973