« A voté » : la nouvelle où Isaac Asimov dénonçait la démocratie des sondages et des experts

Isaac Asimov est l’un des auteurs de science-fiction les plus prolifiques du XXe siècle, mais il est aussi reconnu comme l’un des plus visionnaires. Connu principalement pour ses cycles des « Robots » et de « Fondation », ses nombreuses nouvelles abordent très souvent la société, sur un ton parfois critique mais toujours enrobé de formidables mésaventures. Certaines d’entre elles peuvent aujourd’hui encore être pertinentes, et c’est notamment le fait d’une nouvelle qui est en rapport direct avec un phénomène tout particulièrement d’actualité.

Le 45e président des Etats-Unis, Donald Trump, a été élu alors même que la plupart des sondages estimaient cette possibilité quasi inenvisageable, et donnaient plutôt gagnante sa rivale, Hillary Clinton, avec 70 à 99 % de chances. Les sondages ont été mis en échec au même titre que toutes les analyses et tous les experts qui pensaient pouvoir comprendre les États-Unis en se basant sur des échantillons vraisemblablement déconnectés d’une toute autre réalité. Les sondages avaient aussi prédit que le Brexit ne surviendrait pas. Et puis, en France, ce n’est pas la peine de préciser à quel point les sondages étaient loin du compte lors des primaires LR et PS, tout en ayant rarement été aussi présents — jusqu’à influencer, selon certains, le résultat de la Présidentielle elle-même.

En période de campagne électorale pour la Présidentielle 2017, on ne pouvait pas se réveiller un lundi matin sans entendre parler du dernier sondage. Pendant toute la semaine qui suivaient, ces sondages étaient analysés par des experts dont la principale légitimité est d’être… experts.

En bref, les sondages et les experts sont partout, et ils savent. Ils savent pourquoi moi, étudiant en science politique provenant de la classe moyenne, tel sera mon vote. Ils savent pourquoi mon ami habitant en ville à Marseille votera pour tel candidat et pourquoi ma tante habitant dans la campagne normande votera pour tel autre candidat. Finalement, on peut se demander à quoi bon aller voter, puisque tous ces experts connaissent par avance nos votes du fait des sondages, et sont même capables de nous expliquer pourquoi nous avons tort ou raison dans ce choix.

Et justement, que se passerait-il si cette irritante « loi des sondages » était poussée à son paroxysme ? Pour répondre, il faut se plonger dans la tant prédictive bibliothèque de l’Anticipation, et ressortir l’une des nouvelles les plus dystopiques écrites par Isaac Asimov : « Le votant », publiée en 1955. Cette nouvelle a été republiée à la rentrée 2016 sous le titre « A voté ».


Isaac Asimov reprend comme base son traditionnel Multivac, un ordinateur surpuissant dont l’Humanité est devenue dépendante à diverses strates de la société. Dans ce futur plus ou moins proche, c’est cette intelligence artificielle qui détermine la conduite de la politique puisque c’est elle qui va choisir tous les élus, y compris le Président. Mais toujours au sein d’une sorte de démocratie similaire à la nôtre.

Plus clairement, l’ordinateur en question va désigner un électeur qui sera le facteur déterminant du sort de l’élection. C’est bel et bien ce seul électeur qui va être l’unique « votant » pour représenter l’intégralité du peuple.

Multivac, en faisant une analyse globale des profils sociologiques et psychologiques des individus qui composent la société, choisit pour chaque élection l’individu qu’il déduit comme étant le plus représentatif. Une fois qu’il est choisi, ce votant se retrouve isolé du monde pendant quelques jours par l’armée — afin qu’il ne subisse aucune « influence extérieure » — avant d’être enfin mis en liaison avec l’ordinateur Multivac. La suite de l’élection est encore plus folle.

Dans la nouvelle, juste avant l’élection un fonctionnaire explique les choses ainsi à ce fameux votant :

« Multivac possède déjà la plupart des renseignements dont elle a besoin pour régler les élections (…) Il ne lui reste plus qu’à contrôler certaines attitudes d’esprit impondérables, et c’est vous qu’elle utilisera à cette fin. »

L’ordinateur va poser à l’électeur une série de questions sur ses envies, ses craintes, ses impressions, bref sur tout et n’importe quoi, du prix des œufs au traitement des déchets. Pendant que le votant répond, Multivac analyse sa tension artérielle, les pulsations de son cœur, les ondes de son cerveau.

Une fois toutes ces informations récoltées, Multivac va désigner le Président concordant le plus à l’état d’esprit majoritaire qu’il aura sondé à travers la société et l’unique votant.


Par cette petite histoire au processus démocratique terrifiant, Isaac Asimov pointe du doigt la démocratie sondagière et l’absurdité de l’importance considérable qu’avaient déjà commencé à prendre en 1955 les enquêtes d’opinion autant que les experts.

Les sondages ont été originellement créés pour être un outil de compréhension d’un état d’esprit prédominant dans un contexte sociétal donné. Dans la prospective de « A voté », ils sont devenus une source d’autorité, puisqu’ils déterminent du début à la fin le sort de l’élection. La souveraineté du peuple est donc ici déplacée dans le sondage. Et l’« expert », qui est en l’occurrence assimilé à l’intelligence artificielle dans la nouvelle, est proclamé comme sachant mieux que les individus eux-mêmes quel est le vote qui leur incombe. Par un glissement anticipatif, une extrapolation de notre réalité, sondages et experts deviennent donc les causes d’une véritable dystopie électorale.

La confiance aveugle que l’on confie en ces sondages n’est pas laissée de côté par Asimov. Le personnage principal, cet individu « ordinaire » qui se retrouve désigné votant, est dans un premier temps tout à fait réticent. L’électeur de l’année se retrouve en effet systématiquement sous les feux médiatiques et, qui plus est, si le Président fait un mauvais mandat c’est en règle générale à ce votant que l’on va tout reprocher. Mais une fois son « devoir » accompli, le personnage ressent une vague de patriotisme, et se dit fière d’avoir été la personnification du peuple américain. Oui, après-tout grâce à lui les « citoyens souverains [ont] exercé une fois de plus, librement et sans contraintes, leur droit électoral. » Une phrase par laquelle Asimov clôt sa nouvelle, dans une ironie cinglante.

L’anticipation, en extrapolant des faits actuels, cherche toujours à imaginer les dérives possibles de notre monde, même les dérives potentielles que l’on voit le moins. Cette nouvelle écrite par Asimov en 1955 résonne comme si elle avait pu être écrite aujourd’hui. La redécouvrir est un bon moyen de tirer la sonnette d’alarme sur la nécessité de prendre du recul sur la démocratie sondagière qui, lorsqu’elle va trop loin, génère une image « scientifique » de la population parfois terriblement éloignée de la réalité, tout aussi éloignée de la réalité que pourrait l’être… un ordinateur. Et cela dépossède de plus en plus les individus de leur citoyenneté.


Marcus Dupont-Besnard

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Journaliste en formation. Fondateur de la revue “Anticipation”, pigiste, blogueur.