La réponse de l’Afrique à la discrimination

Cette image et cette approche de la question de la discrimination ne sont qu’un prétexte pour parler de la question plus profonde de la dignité Africaine et la discrimination que les Africains, dans de nombreux domaines, subissent.

L’une des choses à me rebuter le plus lorsque je surfe sur le net, est le fait de tomber sur le lien d’une vidéo que je devine intéressante, et, juste au moment où je clique sur le bouton “play” pour la regarder, m’apercevoir que ladite vidéo ne peut être visionnée depuis la zone géographique où je me trouve, c’est-à-dire depuis l’Afrique. Attention! Il ne s’agit pas que de vidéos Youtube. Le replay de TF1 est uniquement disponible en France. De même, les vidéos de la BBC peuvent être visionnées uniquement en Grande-Bretagne, et de nombreuses maisons de disques (comme Warner) limitent la diffusion de vidéos musicales aux États-Unis. Des vidéos africaines qu’on ne peut visionner dans les quatre coins du globe? Je doute fort qu’il en existe. En Afrique, au contraire, l’on est fiers que nos contenus soient consommés en Occident.

Chaque fois que je tombe sur l’un de ces messages me rappelant que je n’ai pas le droit de consommer un contenu, pourtant public, vu que les gens des pays où il est autorisé y ont droit, j’ai l’impression d’être l’un de ces pauvres jeunes constamment recalés à l’entrée des soirées les plus chic, celles où se trouvent les plus jolies filles des environs.

C’est de la discrimination, dira-t-on. Cela est vrai! Mais faut-il continuer de la dénoncer en sachant que cela n’y changera rien, de la subir tout en gardant le silence, ou plutôt lui trouver une réponse pratique ? Certains choisiront la dénonciation, car c’est ce qu’ils savent faire de mieux; d’autres préféreront le silence, ceux en l’occurrence qui, à force d’avoir été rejetés, discriminés, ont fini par se faire une raison et ont accepté leur condition de laissés-pour-contre. Désormais conditionnés, ils enseignent aux autres leurs limites et s’assurent que ceux-ci ne les franchissent pas. C’est ainsi qu’on garde les exclus, les discriminés, dans le silence : en leur faisant croire que c’est là leur place et qu’il faut s’en réjouir, car c’est pour leur propre bien. La crédulité fait le reste.

D’autres, en revanche, opteront pour la réponse pratique. Ceux-là trouveront en cette discrimination le courage nécessaire pour oser la différence, pour oser des initiatives à leur avantage. Ces autres, ce sont les rebelles : ceux qui refusent la place à laquelle on les assigne, le destin qu’on leur impose, et qui, en guise de réponse à la discrimination qu’ils subissent, choisissent d’écrire leur propre histoire, d’être les maîtres de leur propre destin, de fixer leurs propres règles, celles qui les valorisent. L’histoire nous a gratifiés de nombreuses gens de ce type : des rebelles qui refusaient d’accepter le statu quo et qui ont fait ce qu’il fallait pour le changer. De ces gens, l’on peut citer Nelson Mandela, Rosa Parks, Barack Obama. Chez les jeunes laissés-pour-contre, il s’agit de ceux qui décident d’organiser leur propre soirée en marge de celles chic auxquelles ils ne sont pas admis, et ambitionnent d’en faire la plus belle soirée et la plus réussie qui soit. C’est la meilleure réponse qui soit.

Dans le film Neighbors 2, c’est ce qu’ont fait les trois jeunes filles sur la photo ci-dessus, après avoir réalisé à quel point les soirées organisées par les garçons étaient sexistes. N’ayant pas voix au chapitre, vu qu’aux Etats-Unis les sororités n’ont pas le droit d’organiser des soirées, alors que les fraternités ont ce droit-là, elles ont pris la simple décision de créer leur propre sororité, en marge des règles établies, et d’y organiser les soirées auxquelles elles auraient aimé aller. Dans le film, ces jeunes filles finissent par attirer les plus anciennes sororités, celles qui avaient accepté, sans broncher, la règle, le statu quo, tout simplement parce que les choses avaient toujours été ainsi.

C’est aussi ce refus d’accepter que les choses soient telles qu’elles sont, c’est-à-dire à notre détriment, comme elles l’ont toujours été, qui m’a poussé à créer la start-up Kusoma Group. Jusqu’alors, la seule chance pour un auteur africain de briller, que ce soit dans son pays, sur son continent ou à l’international, était de passer par une maison d’édition occidentale. Et même lorsqu’il décidait de se rebeller et choisir l’autoédition, il lui fallait passer par le géant Amazon, où il demeurait étouffé sous les milliers de livres publiés par les occidentaux et qui sont très souvent des bestsellers, donc forcément mis en avant. Dans cette forêt d’ouvrages, difficile de se démarquer lorsqu’on est un auteur africain et qu’on a, en sus, le “malheur” de vivre en Afrique. Face à cet état de fait, il fallait faire un choix : dénoncer, subir en silence ou répondre. Nous avons opté pour la réponse en créant notre propre plateforme en marge de celles existantes, sur laquelle nous définissons nos propres règles.

Le roman d’Imbolo Mbue, Behold The Dreamers (Voici Venir Les Rêveurs), sera assurément un bestseller mondial, parce qu’il est publié à Random House. Chimamanda Adichie est une auteure mondialement connue parce qu’elle est représentée par The Wylie Agency, une agence littéraire américaine, et est éditée par une maison d’édition américaine. Le roman du Kényan Binyavanga Wainaina, One day I will write about this place (Un jour j’écrirai sur cet endroit) est devenu un bestseller parce qu’Oprah Winfrey l’a recommandé, comme elle l’avait déjà fait pour le premier roman du Nigérian Uwem Akpan Say You’re One of Them (Tu es l’un d’entre eux).

Il est impossible de gagner à un jeu contre celui qui fixe les règles. Impossible de dépasser un véhicule dont on est la remorque. Il faut créer son propre jeu, emprunter sa propre voie, pour avoir une chance. J’ai la faiblesse de penser que, pour que les Africains aient une chance d’avoir des auteurs bestsellers mondiaux, outre ceux des générations précédentes qui ont dû être plébiscités en Occident pour mieux se vendre, il leur faut publier leurs livres selon leurs propres règles et les vendre par leurs propres canaux. Tant que ce ne sera pas le cas, il faudra se contenter des petits succès que nous autorisent les occidentaux pour nous récompenser de suivre les règles qu’ils ont établies.

Kusoma Group est une start-up rebelle qui a décidé de fabriquer ses propres bestsellers africains et de les promouvoir sur une plateforme où ils n’auront pas à être enfouis sous une pléthore de bestsellers mondiaux. Il ne s’agit pas de fuir la compétition, mais de jouer plutôt selon ses propres règles. Que des auteurs occidentaux essayent de briller, d’ici quelques années, sur notre plateforme pour voir, alors qu’ils seront enfouis sous des auteurs africains qui auront déjà conquis le public africain et mondial avec des livres certes différents, mais non moins de grande valeur. Il est grand temps que l’on cesse de négocier des places à l’Academie française, dans les salons de livres et concours littéraires occidentaux. De la dignité : voilà ce qu’il nous faut.

Ceci n’est pas valable que pour le monde du livre. Il est important aujourd’hui que les africains répondent à la discrimination qu’ils subissent en décidant de ne plus être des discriminés. Tant que nous serons dans leurs systèmes, nous continuerons d’être des laissés-pour-compte et serons obligés de suivre les règles qu’ils auront fixés. Si mondialisation il doit y avoir, il faut qu’elle se fasse en acceptant les différences, en acceptant que chacun vienne avec ce qu’il a, et, enfin, en donnant à chacun les mêmes droits et avantages. Pour se faire respecter, il faut que les africains écrivent leurs propres règles, créent leur propre jeu, organisent leurs propres soirées, produisent leurs propres contenus, et conçoivent leurs propres plateformes où ces différents contenus seront hébergés et promus.

Faites donc une expérience toute simple. Rendez-vous sur Medium.com ou Amazon.com ou quelque autre site web populaire, et regardez si les contenus africains figurent sur la première page. Youtube est une exception, car leur algorithme se base sur les vidéos déjà visionnées pour faire des suggestions à celui qui visite le site. Mais certaines vidéos postées sur Youtube ne peuvent être visionnées depuis l’Afrique. Cela veut tout simplement dire que ces plateformes et leurs contenus n’ont pas été créés pour les Africains. Appelez cela de la discrimination si vous le souhaitez, cela m’importe peu. Ce qui m’intéresse est de savoir ce que vous allez faire maintenant que vous en avez conscience. Allez vous la dénoncer, garder le silence ou répondre ?

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