Nommer les terroristes : Harry Potter offre quelques leçons

En tant que journaliste, je considère que c’est mon job de donner les noms des terroristes. Nous ne les glorifions pas, nous expliquons et informons.

Dans la saga Harry Potter, on apprend que ne pas nommer Voldemort directement mais utiliser des périphrases frisant parfois l’absurde ne fait pas disparaître le personnage. Les sorciers usent de circonvolutions pour le désigner mais, spoiler alert, il finit par revenir. Nos sorciers se retrouvent alors comme deux ronds de flan à devoir affronter leurs peurs et se racheter un courage pour combattre Voldemort et ses sbires. Voldemort retrouve sa force d’antan, les plus courageux recommencent à le nommer et entre les lignes accusent de lâcheté ceux qui s’y refusent, ceux qui ferment les yeux devant le pouvoir retrouvé du méchant par excellence. Bref, Voldemort n’a pas disparu car les sorciers disaient « tu sais qui » pour parler de lui.

Cette comparaison peut paraître capillotractée à certains, mais je trouve que c’est un peu la même chose pour les terroristes qui ont endeuillé le pays. Ne pas donner leur nom ne les fait pas disparaître, et ne fait pas disparaître leurs actes.

Plus encore, c’est à nous journaliste de diffuser cette information de manière intelligente, avec des faits vérifiés et du contexte. C’est notre travail, nous ne glorifions personne en diffusant un nom, en retraçant le profil et le parcours d’un terroriste ; nous enquêtons, nous racontons. Je ne veux pas laisser le privilège de cette information aux réseaux de communication de l’organisation Etat islamique qui eux vont glorifier dans leur propagande les auteurs des attentats. Je ne veux pas non plus laisser cette information aux sites conspirationnistes et aux sites et réseaux d’extrême droite : eux manipulent les faits, voire n’en tiennent pas compte. Ils seront les premiers à dire les noms que les médias ne disent pas, les uns pour prouver qu’on leur cache tout, les autres pour utiliser les noms à consonances arabes pour leurs visées racistes. Je ne veux pas laisser l’exclusivité de la diffusion du nom d’un terroriste à tel élu qui ira hurler au tout sécuritaire arguant que lui aurait pu éviter l’attentat en mettant X fiché S dans un camp de rétention.

Donner un nom dans un article d’un média, c’est informer grâce à des faits recoupés et à de la contextualisation. Pour comprendre, pour savoir, pour garder les idées claires. Laisser la diffusion de cette information à la propagande de tout bord, c’est ne plus faire notre métier. C’est laisser le champ libre aux sites et comptes sur les réseaux sociaux qu’ils soient tenus par l’EI, des conspis ou des groupes d’extrême-droite.

Que dire donc de cet appel à la censure volontaire ? On appelle les médias à un « pacte » pour ne pas diffuser cette information. Le glissement vers des thèses complotistes — « on ne nous dit pas tout », « les médias mentent » — va être très rapide. Va-t’on en arriver au point où on s’interdira d’enquêter sur les profils et les parcours des terroristes car « expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser » pour reprendre les termes du premier ministre ? J’en ai peur.

Les sorciers chez Harry Potter adoptaient la posture de l’autruche face à Voldemort. Cela ne l’a pas fait disparaître. La littérature grand public offre parfois quelques pistes de réflexion intéressantes.