(ouais c’est des meufs ;))

L’enfer est pavé de bonnes intentions

… parce que je m’étais promis de ne jamais parler de sujets de meufs — mais là j’en peux plus !

… et qu’en plus je sais que pas mal de personnes, hommes ou femmes ont envie de réagir sur le sujet mais n’osent pas pour ne pas avoir l’air anti-féministe.

Et bah allez je prends le risque.

Je me sens humaniste et féministe, dans le sens où j’aimerais voir un monde avec des chances égales et un traitement égal pour tous, quels que soient leurs chromosomes.

Et pourtant, je ne suis jamais allée à un event Women in Tech et vous ne m’y verrez jamais. Ces dernières années, j’ai également décliné plusieurs interviews dont le sujet était “les femmes dans la tech”, et je continuerai le faire.

En vérité, je me sens profondément mal à l’aise avec la plupart des initiatives féministes actuelles de la tech.

Pourquoi ? Parce que je pense que la discrimination positive, qui est la solution mise en avant par de très nombreux groupes est très préjudiciable aux femmes à long terme et alimente le cycle de la discrimination.

Ah bon ?

Premier jour d’école d’ingénieur. Tout le monde parlait de ses notes, faute de meilleur ice breaker.

“Et au jury de motivation, vous avez eu combien ? Moi j’ai eu 12 — demande un camarade masculin.
- Ah tu as du avoir un sujet relou, moi j’ai eu 18 — réponds-je
- Bah évidemment. Ils ont l’intention d’augmenter le pourcentage de femmes ingénieurs, alors ils donnent 18 à toutes les filles pour qu’elles soient reçues. Heureusement qu’ils ne peuvent pas faire ça pour les maths ! LOL !

Je n’ai jamais su si c’était vrai, mais je me suis sentie super mal. Je savais au fonds de moi que je méritais mon 18 car j’avais cartonné à l’entretien, mais cette conversation m’a fait douter un instant de ma légitimité.

J’ai rencontré des femmes officiers de l’armée française avec les mêmes doutes : elles ne sauront jamais si elles faisaient partie du “quota des 10%” ou si elles méritaient vraiment leur place. Et les actions de leurs collègues masculins leur rappellent douloureusement ce fait de bien des manières indélicates.

Aux États-Unis, des femmes sont recrutées dans les unités de commandos marines par quota pour l’égalité. Et laissées à la base à chaque mission sur le terrain car elles ne pourraient pas porter leurs camarades de 90kg en situation de combat. Ces militaires arrivent avec l’espoir de pouvoir faire partie d’une élite, tout cela pour comprendre qu’il s’agit d’un miroir aux alouettes. Et s’il se trouve une femme capable de porter un camarade de 90kg blessé sous un déluge de feu, du fait de l’historique de toutes les autres recrutées pour le quota, il est probable qu’on ne lui laisse jamais sa chance car l’a priori défavorable aura été renforcé par le recrutement de personnel ne remplissant pas les critères de sélection.

#bonnes intentions

Cette genre de chose se produit de la même façon dans notre petit monde de la tech. J’ai entendu des gens que j’apprécie ou j’admire dire fièrement des choses de ce genre :

Nous devons embaucher plus de femmes dans l’équipe et recherchons des développeurs féminins.” (un CEO)

Je voulais passer un entretien chez [fonds VC] mais ils cherchent une candidate… c’est vraiment plus facile pour vous les femmes” (un copain VC)

Nous étions à la recherche d’une Associate et nous sommes très heureux d’avoir trouvé X. En plus, elle est top.” (un partner d’un fonds)

Vous devriez postuler chez mon client car il sera possible d’accéder à un rôle de partner rapidement car il n’y a aucune femme dans le partnership et ils souhaitent y remédier.” (un chasseur pas très fin)

Il faudrait investir 10% des fonds VC obligatoirement chez des société fondées par des femmes” (un collectif women in tech)

… c’est l’enfer !

C’est comme si le monde avait décidé de nous rappeler sans cesse que nous sommes des petits êtres faibles et moins capables que les hommes. Tellement moins capables qu’il nous faudrait une catégorie spéciale dans laquelle jouer car la société ne nous trouve pas suffisamment douées pour y arriver toutes seules.

Bah ça me fout la rage.

Le business, ça n’est pas un sport. Il n’y a pas besoin d’une catégorie femme comme aux JO. Embaucher une femme par discrimination positive alors que vous auriez pu embaucher un meilleur candidat masculin, ça n’est pas un acte féministe. Cela discrédite les femmes qui sont arrivées là où elles en raison de leurs compétences.

Je ne jette pas la pierre. Quand les gens décident d’embaucher “une femme” et non “la meilleure personne qu’ils trouveront”, leur rationnel se veut souvent féministe. Quelque chose comme : “nous devons reconnaître que nous avions des préjugés envers les femmes et nous voulons corriger cela” ou “nous reconnaissons qu’en tant qu’hommes, nous avons bénéficié d’un certain privilège et nous voulons trouver un moyen de promouvoir les chances des femmes”.

Alors pourquoi ne pas simplement développer un processus d’embauche fair et essayer de corriger ses propres préjugés ? Je vous laisse lire le white paper d’Atomico à cet égard, c’est super bien fait et c’est basé sur l’introspection au niveau de l’organisation et des personnes, pas sur des quotas.

Et pas non plus sur des préjugés inversés…

Super Barbie du coup ?

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Investir obligatoirement 10% des fonds chez des boites créées par des femmes — ah nan mais non !

Sur les 100 dernières opportunités d’investissement reçues par Serena, 8 étaient co-fondées par une femme.

Sur les 10 derniers deals de Serena, 2 étaient co-fondées par des femmes (Bestmile et Quantilia).

Les startups fondées par des femmes sont donc clairement sur-représentées en fin de pipe (~20%) par rapport à l’entrée de pipe (~8%) sans aucune action de discrimination positive de notre part.

Mais statistiquement on est sur un coup de bol — en fait étant donné le faible nombre de deals que l’on fait on pourrait très bien avoir 0% de boîtes fondées par une femme, ça ne changerait pas mon raisonnement.

Admettons donc que l’on décide que 10% de tous les fonds de Paris doivent obligatoirement aller dans des start-ups dirigées par des femmes, alors que 8% des startups qui lèvent des fonds sont fondées par des femmes. Que va-t-il se passer ?

C’est très exigeant de monter une startup et de lever des fonds, c’est réservé à un très petit nombre de sociétés. Ce qui va donc se passer, c’est qu’on va financer de moins bonnes sociétés parce qu’on va rajouter un critère abscons dans le processus de décision. Tout comme si on disait “il faut financer 100% de sociétés dirigées par des hommes” d’ailleurs, on financerait de moins bonnes sociétés.

Et, pire que tout, cela va mettre le doute sur les entrepreneures qui sont arrivées là parce qu’elles le méritent. Les entrepreneures vraiment badass comme Mathilde Collin (who wrote about this too here), Morgane Sézalory, Amélie Faure…

le cercle vicieux de la discrimination positive

C’est la même chose lorsqu’on se force à mettre des femmes sur un panel ou sur des photos “pour l’égalité”. Ou lorsqu’on sort des articles “le Top 10 des femmes CEO de la tech”. Le top 10 CEO des hommes de la tech dirige des boîtes qui ont créé entre 200 millions et 2 milliards de valeur, pour l’instant dans la tech à part Front, Sézane et Frichti on ne compte que quelques boîtes qui ont passé les 100M de valo fondées par une femme et en fait c’est complètement normal avec 8% en entrée de funnel et des probabilités de succès qui diminuent exponentiellement de stage en stage.

Renforcement de stéréotype

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“Oui mais ça va pas assez vite”

Une réponse que j’entends souvent c’est “oui mais on a pas le choix, ça ne va pas assez vite”.

Mon arrière-grand-mère née au début du XXème siècle a obtenu le droit de vote en 1944.

Ma grand-mère née en 1941 a fait un Bac “S” (ça avait un autre nom à l’époque). Pour suivre ses cours de maths, indisponibles au lycée de filles, elle devait aller au lycée de garçons et se faisait martyriser et chahuter chaque heure de maths qu’elle passait là-bas — avec seulement deux autres jeunes filles. Elle est l’une des seules femmes de son âge de Vannes à avoir commencé une prépa maths (qu’elle n’a pu continuer car elle est tombée enceinte). Entrepreneure à son époque ? Haha.

Née seulement 50 ans plus tard, j’ai fait un Bac S. Personne n’a essayé de m’en dissuader, il y avait 50% de filles dans ma classe. Prépa math MPSI, on était 20% de filles. Et on trouve maintenant 8% d’entrepreneures versus 0%.

A ce rythme, il y aura 50% d’entrepreneures quand on en sera à l’âge de ma petite fille. On aura rattrapé 10.000 ans de patriarchie en 100 ans ! C’est génial !

Par contre, si on joue à trop forcer les choses il y aura du push back. On ne peut pas se dire que l’on va régler une violence (la discrimination des femmes) par une autre violence (la discrimination des hommes). Cela créée du ressentiment, ce même ressentiment que j’ai ressenti auprès de collègues masculins à l’école et dans mon métier, et qui va ressortir à un moment où à un autre dans la société.

Je préfère qu’il y aie 20% d’entrepreneures quand ma fille sera grande plutôt que 30%. Et ne pas devoir lui expliquer pourquoi les gens pensent que maman est promue “parce que c’est une femme” et pas parce qu’elle le mérite (l’équivalent moderne de la “promotion canapé” c’est la “discrimination positive” ?). Ou lui expliquer pourquoi les journalistes disent que les ministres femmes sont incompétentes car elles ont été choisies “dans un souci de parité”. Ou pourquoi les trolls sur internet ciblent maintenant systématiquement tous les créateurs de contenus femmes en réaction au men-bashing des média mainstream.

Franchement, on me traiterait comme on traite les hommes (n.b. dans mon milieu) en ce moment, moi aussi je serais vénèr !

***

Le vrai problème c’est Barbie

Alors, comment on peut accélérer cette transition de manière non violente ? Sans reproduire à l’égard des hommes les discriminations faites aux femmes ?

Si on revient à notre taux de fondatrices de startups ou de recrutement de développeuses, le vrai problème est à l’entrée du funnel, pas sur la conversion du funnel qui est déjà favorable aux femmes dans la tech comme on l’a vu. Le vrai problème, ce sont les 8% en début de funnel et les 20% de femmes qui postulent en prépa math et en école d’ingénieur. Comment on enlève l’idée aux jeunes femmes que ce sont “des trucs de mecs” pas faits pour elles ?

On va regarder dans l’enfance.

Allez, je vais continuer à vous raconter ma life.

Vous l’aurez compris j’ai un diplôme d’ingénieur en informatique et j’ai adoré coder et faire des maths. Mais mon appétence pour les trucs “de mecs” ne s’arrête pas là. J’ai fait huit ans de rugby et passé des heures sur Warcraft — et du coup quand j’ai cherché du boulot après une expérience entrepreneuriale ratée à Singapour, j’ai commencé dans une boutique M&A et j’ai fini par rejoindre un fonds de VC.

Pourquoi est-ce que faire tous ces trucs m’a semblé couler de source alors que la plupart des jeunes femmes ont fait d’autres choix ? Vraiment pas par défi ou par esprit de contradiction.

En fait, si je dois relier mon chemin de vie à quelque chose de fondamental, je dirais que c’est cela. Petite, on m’a offert à Noël :

  • des imagiers sur les chevaliers et les dinosaures
  • des dessins animés où les héros sont des animaux (Le livre de la jungle, Le roi Lion, …), et pas de dessin animé avec des princesses (sauf Mulan).
  • des jeux de construction, des circuits de voiture, des Lego
  • des jeux video avec des vaisseaux spatiaux et des dragons
  • et à la marge, des “mon petits poney” et un poupon

Si la science, l’ingénierie et les ordinateurs m’ont toujours attirée, ça n’est pas très compliqué. Je joue juste avec des jouets plus gros aujourd’hui.

Le coeur du problème est là. Le coeur du problème c’est quand on laisse entendre aux petites filles qu’elles devraient jouer à la Barbie et que les jeux vidéos et les Lego, ça n’est pas pour elles.

Ma propre expérience — qui ne vaut pas grand chose statistiquement- fait en réalité écho à des tas d’études visant à comprendre pourquoi l’ingénierie et la tech n’attirent pas les jeunes femmes en occident :

”We previously asked women engineers and scientists about the toys they played with as children and the most interesting finding was, not that they all played with construction or science toys, but they didn’t recall being aware of a distinction between girls and boys toys at all. It’s not just the toys which are the issue, but the whole idea that some things are just for boys or girls. If children learn that early, it’s hardly surprising that they go on to apply this logic to their career choices, too.”

Agir sur la fin de funnel en discriminant positivement n’aidera pas toutes ces petites filles à se dire qu’elles ont le droit de vouloir fabriquer des vaisseaux spatiaux et pas de choisir la bonne tenue pour leur Barbie. Et ne leur donnera pas plus envie de devenir chef d’entreprise ou ingénieur.

Agir sur la fin du funnel ne fera que poser un doute sur les femmes qui ont eu la chance ou la volonté de choisir ce chemin.

Sur ce, Joyeux Noël (et achetez des lego à vos gamines) ❤

Marie

ps : si ça vous parle, je vous invite à clapper et à partager cette article

pps : si ça vous parle vraiment, envoyez-moi un petit message avec vos coordonnées à mbrayer@serena.vc — on est quelques uns à monter un petit think tank humaniste à contre courant sur ce genre de thèmes

→ Quelques additional material que vous devriez kiffer

  • L’impact négatif de la discrimination positive

Harvard : http://harvardpolitics.com/covers/matters-mismatch-debate-affirmative-actions-effectiveness/
UK : h
ttps://www.gov.uk/government/uploads/system/uploads/attachment_data/file/31480/11-745-women-on-boards.pdf

  • Le gender gap n’existe plus, ce qui existe c’est le parent gap

https://www.henrikkleven.com/uploads/3/7/3/1/37310663/kleven-landais-sogaard_nber-w24219_jan2018.pdf