Etre parent donne-t-il le droit de se plaindre ?

Pour tous les parents qui se plaignent de leurs enfants (et même les autres)

“Avant, j’avais une vie. Maintenant, j’ai des enfants.” “Avant,[…] nous lisions les livres en entier”, “Je n’ai plus une minute à moi”, “Je passe mon temps à courir”, “Je n’ai plus le temps de prendre soin de moi”…

Ainsi court le florilège des parents qui se plaignent d’être parents, notamment sur le Web. Il ne se passe pas une semaine sans que l’un de mes amis trentenaires ne partage un article sur Facebook, bien souvent à vocation humoristique, sur les difficultés à être parent. Tout le monde est d’accord sur le fait qu’être parent, c’est vraiment merveilleux… et tout le monde est également d’accord sur le fait que c’est vraiment contraignant.

Moi, une chose que j’ai envie de dire à ces parents qui se plaignent, c’est tout simplement: oui, je sais.

Surtout que moi aussi, je suis parent. Donc je sais.

Je sais qu’être parent, c’est difficile. Je sais qu’être parent, ça prend du temps, je sais qu’un bébé ça fait caca et du bruit la nuit, je sais que les enfants n’en font qu’à leur tête et que l’âge des caprices commence bien plus tôt que les 3 ans indiqués dans les livres. Je sais que lorsque l’on devient parent, on doit donner beaucoup de soi-même : on doit donner du temps, de l’énergie, ce qui veut dire renoncer. Renoncer à certaines habitudes, à certains projets, voire à certains rêves. Je sais qu’être parent c’est fatiguant, même épuisant. D’ailleurs, juste le fait d’en parler m’épuise.

Autrefois, on ne se posait pas autant de questions. Avant d’avoir pu être parent, on devait déjà gérer ses grands-parents, frères, sœurs et animaux. Il fallait donner à manger aux lapins, s’occuper du petit frère pendant que papa et maman travaillaient, apporter la soupe à grand-mère. Tout le monde vivait dans le même quartier, tout le monde était solidaire et on n’avait tout simplement pas le temps de se plaindre.

Et puis, la société a évolué et est devenue de plus en plus « individualiste » (bien que je n’aime pas ce terme qui est abusivement utilisé pour parler de l’égoïsme, un individualiste étant quelqu’un qui cherche à satisfaire les autres individus, pas seulement lui-même ). Petit à petit, le cocon familial s’est dispersé. On ne vit plus les uns chez les autres, chacun suit sa route. Maintenant, on souhaite “profiter de la vie” avant de se mettre en couple et de fonder un foyer. On veut vivre des expériences, partir en voyage, se trouver soi-même, réussir une carrière professionnelle dans le domaine qui nous plaît vraiment, aller tout simplement au bout de ses rêves… Le concept de se sacrifier pour les autres est devenu incompréhensible : me sacrifier impliquerait que je m’oublie moi-même, donc à quoi est-ce que ça servirait puisqu’au moins une personne, à savoir moi, serait lésée par ce sacrifice ?

Du coup, le jour où l’on se trouve confronté à la réalité d’avoir à s’occuper d’un autre être que soi, on pense qu’on a le droit de se plaindre. Parce que forcément, on ne peut plus profiter de la vie comme avant. On ne peut plus regarder une saison entière de Game of Thrones en un week-end. On ne peut plus accepter une soirée au restaurant improvisée. On ne peut plus sortir en boîte ni aller au cinéma ou alors, cela demande plus de contraintes. Quelqu’un nous réveille tôt le matin, la nuit est souvent plus courte voire inexistante. Certains d’entre nous doivent même lever le pied de la carrière professionnelle qui les passionnait et à laquelle ils ne veulent pourtant surtout pas renoncer. On est tout simplement dépendant d’un autre être.

Nous trentenaires, nous sommes nés dans une société égoïste. Nous avons donc grandi dans cet esprit égoïste et avec cette idée que l’on devait se satisfaire soi-même avant de satisfaire les autres. Nous vivons dans l’ère du “moi, moi, moi”. Moi, je veux faire ci. Moi, je veux faire ça. Moi, je veux un enfant. Comment ? Maintenant que je l’ai, je ne peux plus vivre aussi librement qu’avant, mais comment est-ce possible ???

L’état d’esprit de notre époque est d’autant plus compliqué que nous souhaitons en plus offrir à nos enfants ce que nous, nous aimerions avoir. Nos enfants aussi ont besoin que leurs désirs soient entendus, de suivre leur voie, de répondre à l’appel de leur cœur. Nos enfants aussi sont des individus propres. Voici l’éternel dilemme du parent : pour satisfaire aux besoins et aux rêves de nos enfants, nous sommes obligés de sacrifier nos propres besoins et nos propres rêves. Comment alors arriver à tout concilier ? Voilà tout le paradoxe d’être parent dans une société tournée vers l’égo.

Je parlais plus haut du florilège d’articles de parents qui se plaignent sur le Web, je pourrais aussi parler du florilège d’articles sur le développement personnel censés répondre aux questions récurrentes de notre époque. Comment être heureux ? Comment satisfaire SES ambitions ? Comment réussir SA vie professionnelle ? Comment réaliser SES rêves ? Quoiqu’il ne s’agit même plus de réaliser ses rêves mais avant tout de les comprendre : qu’ai-je vraiment envie de faire ? Pourquoi suis-je ici ? Dans quel domaine puis-je réellement m’épanouir ? Quelle est ma mission sur cette terre ?

Et si la vraie vie, finalement, c’était se sacrifier ? Et si le rêve d’une vie, c’était oublier complètement sa petite personne pour les autres ? Et si ma mission sur terre, c’était d’aider un autre être à grandir et à trouver sa propre voie ? Et si le bonheur venait de là : se consacrer à quelqu’un sans forcément se dire “oui, mais attendez, je n’ai pas encore faire le tour du monde”, “oui, mais attendez, moi mon rêve c’était d’être artiste”, “oui, mais attendez, je n’ai pas encore été promu”, “oui, mais attendez…”, attendez quoi ?

Comme s’il y avait quelque chose à attendre. Car finalement, la chose que j’ai envie de dire aux parents qui se plaignent, c’est : ce que vous vivez, c’est déjà le rêve d’une vie. Votre mission sur cette terre, vous êtes en train de l’accomplir. Oui, c’est bien pour ça que vous êtes là. Vous êtes là pour vous faire réveiller par des pleurs à 5h00 du matin, vous lever au milieu du repas pour torcher un derrière, passer votre temps à dire “non”, “attention” ou “touche pas à ça” et passer le balai en boucle sous la chaise haute (car plus on nettoie, plus il y en a qui tombe) . Vous êtes là pour ça mais vous êtes là aussi pour vous émouvoir devant un sourire plein d’innocence, admirer des premiers pas chancelants, répondre à des premières phrases pas encore bien formées mais si authentiques, afficher sur le frigo des dessins qui ne représentent rien, applaudir devant un pot souillé… car si vous ne le faites pas, qui le fera ?

Vous êtes là pour ça alors pourquoi vous plaindre ? Pourquoi rêver de lendemains ou d’hiers plus faciles ? Personne autour de vous n’est dupe, y compris les personnes qui ont fait le choix (ou pas) de ne pas avoir d’enfants pour le moment (et qui soi-disant vous plaignent) : tout le monde sait très bien au fond que le vrai bonheur, c’est vous qui le vivez.

Alors cessez un peu d’afficher votre bonheur en le déguisant sous des plaintes.

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