Nuit Debout — Flashback

4 avril 2018. J’ai passé la journée qui précède sous les ors de la République, en bonne compagnie.

C’était au festival Eklore, à l’Hôtel de Ville. En sortant, sur la place qui donne sur la rue Lobau, une petite troupe, le point levé. Un gars au micro, une banderole. Nuit Debout 2. Mais ce n’est que le tournage d’un court métrage. Flashback quand même.

14 avril 2016. J’ai encore passé la nuit sur la place de la République, en bonne compagnie.

C’est Nuit Debout, et depuis deux semaines je me sens galvanisée par ce mouvement qui prend de l’ampleur. J’y passe des nuits. Je filme tout en direct sur Périscope. Les manifestations, la violence, oui. Les AG, la démocratie balbutiante aussi. Et puis des heures d’interviews, au gré des rencontres.

L’une des rencontres marquantes de cette période agitée fût celle de Paul Jorion. Il s’intéressait à Nuit Debout mais n’avait pas la disponibilité pour aller s’y frotter à ce moment là. Il m’a commandé un article pour son blog. Mon premier article.

Je suis une personne qui se passionne. Et une part de moi est éprise de démocratie et de liberté. C’est cette part qui a parlé dans cet article il y a deux ans. J’ai écrit 9 pages dans un train, Paul en a gardé 3. Puissent-elles vous replonger vous aussi dans l’émulation que fût ce mouvement !


Nous sommes tous invités au festin de la Res Publica

Deux semaines. Voici deux semaines que sur la Place de la République à Paris, des irréductibles occupent l’espace public la nuit et ne se couchent plus. Deux semaines que le calendrier reste bloqué sur le mois de mars, et que les jours s’égrènent. Aujourd’hui nous ne sommes pas le 14 avril, nous sommes le 45 mars. Réminiscences d’un certain calendrier révolutionnaire.

Nous pourrions écrire sur la genèse de ce mouvement, ses racines, les groupes et collectifs, ces citoyennes et citoyens comme vous, comme moi, qui se relient et se préparent, parfois sans le savoir, depuis des mois à entrer dans une brèche du système politique français. Une brèche temporelle, comme une réalisation dans la matière que l’histoire n’est pas linéaire, mais plutôt un écheveau de possibles entremêlés. Comme si depuis 14 jours, un fil s’était dénudé, échappé, et offrait un itinéraire bis.

Le 9 mars ils étaient déjà nombreux à défiler à la française devant les lieux de pouvoir, “contre” la loi Travail présentée par Madame El Khomry. Dès le départ de la marche, le collectif “Appel du 9 mars” et les mouvements syndicaux ou politiques mobilisés ce jour-là étaient très clairs : “Cette loi, on n’en veut pas (pour diverses raisons, à tort ou à raison) mais c’est un support à expression de notre mécontentement sur beaucoup d’autres actions du gouvernement ! Nous ne soutiendrons plus cette utilisation systématique de l’appareil législatif pour poser des rustines sur un système à bout de souffle !”

Le « peuple » ne se sent plus représenté, et la crise de confiance à l’égard des femmes et hommes politiques à l’échelon national est entamée depuis bien longtemps, et s’est accentuée depuis 10 ans, avec le Sarko-Show, et la sauce « hollandaise ». Et pourtant le peuple a envie de politique, de changement, d’évolution. Et sur les places des villes, nouvelles agoras, il fait l’expérience de la citoyenneté et d’une forme de démocratie directe.

On observe chez les sachants et autres analystes — ces experts politologues qui peuplent l’espace médiatique “officiel” — un certain désintérêt, voire un franc mépris pour ce “peuple” rassemblé : “Il n’en sortira rien”, “C’est une soupape qui permet à la colère de s’exprimer mais il n’y a pas de programme”, “Au moment de la Révolution Française, il y avait un programme qu’il s’agissait d’appliquer, là ça discute dans le vide”…

Et je vous passe les commentaires de ces Panglosses qui, tout occupés à l’auto-justification de leur pensée sclérosée très “top-down” — “ancien monde” diront les plus véhéments — ne voient pas qu’ils ne possèdent pas les outils d’analyse de ce mouvement. Car ce dernier est fluide, humble, divers, en mouvement, évolutif et résolument nouveau. Et que l’humilité, ces gens-là ne connaissent pas trop : bouffis d’orgueil et maquillés pour les caméras, il jouent leur rôle de pantin pour apporter aux télé-spectateurs leur dose de divertissement quotidien.

Ce qu’ils ne voient pas ou si peu, c’est que sur les places de France et de Navarre, les citoyennes et citoyens font l’apprentissage de la chose publique, la Res Publica. Non il n’y a pas de programme, car que vaut un programme lorsqu’on n’a pas le pouvoir de l’appliquer ? Comment utiliser encore cette notion, quand depuis le début de la Cinquième République et la personnification ultime de l’exécutif, ceux-ci ne sont que des argumentaires publicitaires mensongers ? Que valent les discours de nos politiques de carrière lorsque notre Jacquot national (et bien d’autres) dit : “En politique, les promesses n’engagent que ceux qui les croient”. Certes il est bien naturel (culturel ?) pour un individu qui se vit comme un consommateur de réclamer un programme, pour le désirer, y croire, l’acheter, puis le jeter 5 ans après. La société de consolation, principe de nos institutions, aussi.

Le simple fait qu’il n’y ait pas de programme a permis au mouvement d’éviter jusqu’à présent les récupérations politiciennes. Plus précisément, même si chaque participant peut être coloré (parti, syndicat, association, collectif…), lorsqu’une prise de parole en Assemblée Citoyenne donne lieu à un commentaire trop orienté politiquement, l’orateur n’emporte pas l’adhésion de ses pairs. Certains politiques / politisés en ont fait l’amère expérience. On vient en Assemblée comme simple citoyen, ou l’on se tait. La démocratie ne s’apprend pas dans les livres (même si quelques connaissances de base sont utiles) : elle se vit sur place ou se laisse regarder de loin.

Même si les oiseaux de mauvais augure piaffent sur l’immaturité du mouvement et prédisent un essoufflement qui pour le moment ne se fait pas sentir (“Ce sont des étudiants et des sans-emploi, les vacances scolaires vont disperser tout ça, ils ne cherchent qu’à chômer, manquer des cours”, “Ça va faire comme Mai 68”…), observons plutôt que ce mouvement marque une avancée dans la vie politique française, et au-delà.

Nuit Debout se répand partout, et pas à coup d’esclandres et de passages médiatiques orduriers comme la vague “bleu Marine”. Nuit Debout s’étend par capillarité, et dans une triple dynamique spontanée :

L’internationalisation — Sur Facebook, la page #NuitDeboutBXL a atteint 3000 membre le #44mars,

La densification du maillage (Nuit Debout en régions, Banlieues Debout, bientôt “Villages Debout” ?)

La diversification des actions (Artistes Debout, végétalisation des espaces occupés, structures légères, actions spontanées — défense des migrants à Stalingrad, Apéro chez Manuel Valls, opérations de libération des manifestants arrêtés par les forces de l’ordre, hacking des médias, éducation populaire, ciné-actions…).

Nous sommes nombreux, rapides, coordonnés et libres, infiltrés partout, dans toutes les strates de la société et conscients des risques et des opportunités. Nous sommes étudiants, entrepreneurs, militants, activistes non-violents, indignés, artisans, ouvriers, enseignants, sans-emploi, sans-abri, soignants, agriculteurs, commerçants, résistants, révoltés…

Nous sommes les enfants de la France et de la vie. Nous n’avons en réalité plus grand chose à perdre et tant à espérer. Et nous sommes ensemble par-delà les clivages artificiels (“Diviser pour mieux régner” — merci, mais non merci). Il ne s’agit plus de bobos ou de banlieues, de classe ouvrière ou d’élite de la Nation : nous sommes tous invités au festin de la Res Publica. Alors bon appétit la France Debout (et bonne chance) !