lle de Kutubdia, Bangladesh.

Texte & Photos Marion Urban — “Leave a room for me in your country
Bangladesh: by 2050, 20 million of climate refugees — Story of Kutubdia displaced people.

“Faites-moi une place dans votre pays”

Bangladesh: d’ici 2050, 20 millions de réfugiés climatiques — les déplacés de l’île de Kutubdia

Les digues courent au milieu des étangs de poissons et des marais salants. Et je cours sur elles, trébuchant sur des briques mal ajustées, ou enfonçant mes pieds dans la boue, en sifflotant “Bangladesh” de George Harrison. Je cours sur les lignes d’une immense mosaïque de gris. Sans connaître la raison du rythme infernal que mes accompagnateurs m’imposent. Je me convaincs qu’à cette cadence, je vais pouvoir échapper à la curiosité des 30 gamins et gamines qui se sont engouffrés dans notre sillage comme un peloton du Tour de France.

J’ai l’impression de foncer vers un “nul-part”. Nous croisons des passants, oreilles collées aux téléphones portables, qui écoutent les derniers tubes musicaux du Bangladesh. Un oeil sur le mien, il y a de la 3G dans la baie du Bengale. J’aurais tôt fait de comprendre la raison de ce petit miracle technologique. A chaque croisement de digues, j’espère la mer, un décrochage.

Au-delà de la ligne élégante des éoliennes abandonnées à leur sort, voilà enfin, les vagues. Leur doux ressac invite à la farniente.

Pourtant, le 29 avril 1991, dans la violence d’un cyclone, les eaux de cette mer ont avalé gloutonnement les maisons et les possessions de plus d’un millier de familles du village de Kudiartec, sur l’île de Kutubdia.

Cette nuit-là, les vagues et les courants ont emporté Safiul Alam, un commerçant de poissons séchés, et son ami Omar jusqu’à l’intérieur des terres de la côte. Ils n’étaient pas seuls au moment où ils ont agrippé le toit en bambous et palmes d’une maison de Kutubdia: 40 personnes ont partagé leur radeau de fortune. Huit heures plus tard, en abordant le continent, ils n’étaient plus que deux. Les autres ont lâché prise entre-temps.

Jasmin Uddin avait 14 ans à l’époque. “En pleine force de l’âge”, assure-t-il. Après une petite acrobatie mentale et culturelle, on y croit autant que lui. N’a-t-il pas réussi à sauver plusieurs femmes de la noyade en les amenant à se cramponner aux branches des arbres ?

Quant au marin, Mohammad Lal Mia, il était en manoeuvre sur un bateau qui assurait le commerce du sel, au large de l’embouchure du fleuve Karnaphuli. Balloté par les flots: “un roulis d’enfer”. La trouille de sa vie. Son embarcation a récupéré ce qu’elle a pu des naufragés.

Et après la tempête. Des souvenirs hallucinés. Les survivants, fantômes habillés de sacs de polythène bleu. Tout ce qu’il leur restait. Ils s’effondrent en gémissant sur les corps de leurs parents, amis, voisins. “Des centaines, des centaines, des centaines de cadavres” répète Mohammad Lal Mia.

L’océan recouvre près d’un tiers de l’île pendant les jours suivants. Quelques bandes de sable ré-émergeront, mais pas la terre de Kudiartec. Des dizaines de milliers de pêcheurs diront adieu définitivement à l’île de Kutubdia. “80000”, avance Safiul Alam.

L’île de Kutubdia: 25 à 27km de long sur 3,6km de large

A Dhaka, on annonce 40 000 déplacés pour la seule île, 160 000 morts et 2,7 millions de personnes affectées, après le cyclone du 29 avril 1991. Cela peut tout aussi bien être le double, dans un pays dont la population oscille, selon les sources, entre 140 et 175 millions d’habitants (plus de la moitié de la population des Etats-Unis).

Avec une densité de population de 1100 habitants par km2 -une des rares statistiques invariables- , un dérapage du climat déclenche forcément une catastrophe humaine. Il n’y a que Monaco, la Bande de Gaza, le Vatican, et des îles qui devancent le Bangladesh au classement de la densité démographique mondiale.

La situation géographique du pays, sa morphologie, ses spécificités hydrographiques le placent en permanence sous les feux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), un organisme d’échanges et de consultation créé en 1988 par le Programme des nations unies pour l’environnement et l’Organisation internationale de météorologie.

Selon les estimations du GIEC, le Bangladesh est voué à perdre entre 17 et 20% de ses terres d’ici 2050 avec une augmentation du niveau de la mer prévue entre 32 et 88 mm.

35 millions de personnes devront être relocalisées. Les coûts de protection contre les inondations, provoquées par les marées ou les débordements des fleuves, en plus de l’apport initial de 2,6 milliards de dollars, atteignent 54 millions de dollars par an. Pour se prémunir des conséquences des changements climatiques, l’Etat dépenserait 1 milliard de dollars par an.

Comment se sent-on après cette brève énumération ? Un peu, beaucoup, pas du tout inquiet ?

L’ironie est qu’un Bangladeshi ne produit que 0,4 tonne d’émission de carbone annuellement contre 5,2 tonnes pour un Français. C’est un “petit émetteur” pour une bonne raison : son énergie est essentiellement fournie par le gaz. La deuxième raison est plus pragmatique : entre 30 et 40% de la population n’a pas accès à l’électricité.

L’approche de la conférence de Paris, la COP 21, absorbe l’attention des experts bangladeshis depuis plusieurs mois. Si certains occidentaux ont déjà baissé les bras sur les résultats de la réunion, ici on y croit encore. En jeu, l’enveloppe de 100 milliards de dollars annuels du fonds de soutien aux pays les plus vulnérables aux changements climatiques. Pour atteindre l’objectif, les spécialistes s’arment de statistiques.

La dernière bataille de mesures pour emporter la part du gâteau ne manque pas de piquant. La voici résumée par l’un des combattants:

Nous nous sommes rendus compte que les sédiments et le sol se tassaient sous l’eau. Nos prévisions ne tiennent pas compte de ce phénomène. Ainsi, la montée des eaux n’atteindrait-elle pas le niveau prévu par les experts du GIEC”.

En outre, le marnage dans la Baie du Bengale est souvent plus faible que celui mesuré sur les côtes normandes.

Diable !

Ce qui fait la différence dans ce pays qui n’est pas comme les Pays-Bas, au dessous du niveau de la mer, mais à 4 m au-desus, ce sont les événements extrêmes. Naturels et humains.

. L’augmentation du nombre de tempêtes et de cyclones et leur violence. Il faut pouvoir reconstruire entre deux tempêtes dans un pays qui n’a pas encore eu le temps de développer ses infrastructures.

. La fonte des glaciers de la chaîne himalayenne qui va grossir les eaux des centaines de cours d’eau en aval.

Considérons un instant, les caprices des grands fleuves du Bangladesh, Brahmapoutre, Gange et Meghna .

. Un calendrier de pluies trop serré suffit à provoquer de graves inondations. En 2007, 5 millions de tonnes de riz ont disparu sous l’eau . Dans les pires saisons, jusqu’à 25% de la population peut être affectée par les dérèglements pluviométriques.

. L’érosion emporte les sols fragiles des rives et des îles des fleuves (les “chars”) tandis que la sédimentation en recrée. Mais, il faut attendre 3 à 5 ans pour que les “nouvelles” terres soient fertiles.

Enfin , l’Inde détourne l’eau du Gange en amont quand la sécheresse menace ses cultures, comme un plaisantin mettrait le pied sur le tuyau du jardinier. Le “tuyau” est constitué de 300 barrages dont celui de Faraka à 20km de la frontière avec le Bangladesh . Les eaux douces cèdent alors aux eaux salées des marées et des fermes d’élevage de crevettes. Le sel tue le sol. Il n’y a plus d’eau potable dans les puits des Bangladeshis. Ces derniers ont appris à vivre en funambules.

Assis sur les cubes de béton de la plage, nous baignons dans la lumière ambrée du soleil couchant. Une série de chiffres bien réels marque la face supérieure de chaque pierre: “14/12/2014”.

En 1991, les digues n’étaient constituées que de sacs de sable, une protection que tous les Bangladeshis utilisent contre les montées des eaux, et qu’ils reconstruisent après chaque submersion. Depuis ce 29 avril, l’île a affronté des tempêtes. “Des vents violents” auxquels le marin n’associe pas de victimes. Le gouvernement local a construit petit à petit ces digues, et de nouveaux abris.

Mohammad Lal Mial balaie de ses bras, l’horizon où la terre a disparu définitivement : “7 km vers le sud, et 5 km vers l’ouest”, diagnostique-t-il. Et des marées qui continuent de ronger le littoral.

“Tous aux abris”

Les premiers abris anti-cyclone dans la baie du Bengale remontent aux années 60, alors que le pays était encore connu sous le nom de Pakistan oriental. Il s’agissait de centres de regroupement de la population, sur des terres hautes, construits en matériau dur qui facilitaient l’organisation des distributions de l’aide, après les tempêtes.

Le cyclone Bhola, le 12 novembre 1970, et ses 360000 ou 500000 victimes, sonne le glas. D’abord, pour le pays, qui va s’effondrer du fait de l’incurie des dirigeants pakistanais. Les autorités traînent les pieds pour porter secours à ses administrés de l’Est, par ailleurs en pleine renaissance nationaliste.

En témoigne ce documentaire de la BBC, qui montre des soldats britanniques en mission humanitaire, contraints à l’oisiveté par l’armée pakistanaise et désarçonnés par les soupçons et les incertitudes des villageois. L’attitude de Islamabad est révoltante. L’eau a envahi jusqu’à 100 km à l’intérieur des côtes. Le Beatles, George Harrison attire l’attention du monde, en organisant son concert en faveur des victimes, au Madison Square Garden, à New York, en août 1971.

Islamabad détourne l’aide. La réaction des Bengalis ne se fait pas attendre, et le Bangladesh naît dans une succession d’effroyables douleurs le 21 décembre 1971. L’Inde, qui a accueilli près de 8 millions de réfugiés, a prêté main forte à l’armée nationale de libération. Richard Nixon a soutenu jusqu’au dernier moment, le régime autoritaire du général-président Yahya Khan, en n’hésitant pas à traiter le Premier ministre, Indira Gandhi de “vieille sorcière” pour avoir parlé au nom de ses voisins.

16 cyclones et tempêtes depuis le désastre de Bhola, en 1970.

En 2004, le jeune pays compte 2500 abris. A peine de quoi héberger 27% de la population totale vivant en zones dangereuses. C’est trop peu. Les autorités annoncent un programme de construction de 2 000 nouveaux bâtiments. Ce chiffre résonne comme un mantra jusqu’à aujourd’hui.

En 2014, deux chercheurs associés de l’ Université Southern Cross de Bilinga, en Australie, recensent 2 829 abris anti-cyclone pour tout le pays, dont 246 sont inutilisables du fait de leur état. Soit de quoi héberger 9% de la population côtière d’aujourd’hui (au total, 30–40 millions de personnes).

En outre, ils indiquent que ces abris -dits “à multi-usages”, car installés dans des écoles, des centres de santé ou des structures administratives- sont inégalement répartis dans les 16 districts de la côte. A priori, là où la Société du Croissant rouge est présente, les refuges sont plus nombreux.

Le duo d’universitaires fournit le détail: dans le district de Cox’s Bazar, auquel appartient l’île de Kutubdia, 103 sur 607 bâtiments ne peuvent plus accueillir les gens en cas de cyclone. Pour les chercheurs australiens, l’élément essentiel n’est pas tant de construire comme le préconise la Banque mondiale, 5 500 nouveaux refuges, mais d’apprendre à mieux gérer ceux qui existent déjà et à mieux organiser les réseaux communautaires.

A Kutubdia, il y a aujourd’hui 18 abris anti-cyclone.

Ile de Kutubdia, Bangladesh. A gauche, la digue. A droite, les maisons en contrebas.

La digue de béton s’égrène sur le littoral ouest de l’île de Kutubdia. Elle est déjà endommagée à certains endroits. La promenade est romantique. Les Bangladeshis apprécient de s’y donner rendez-vous au crépuscule. La musique ou les retransmissions de match de cricket, diffusées par les téléphones -encore !- assurent l’ambiance.

Plus inquiétante est la proximité des jardinets et des huttes adossés à ce rempart de pierres et de sable. Un sursaut de l’océan, une marée plus haute, un vent plus fort et c’est l’inondation assurée.

Nous sommes au milieu d’une population parmi les plus pauvres du Bangladesh. Entre 45 et 56% des habitants des zones à risques vivent au dessous du seuil de pauvreté (31% pour l’ensemble du pays). Ceux-là n’ont pas les moyens de vivre à l’abri des catastrophes naturelles. Les villageois tirent tout ce qu’ils peuvent de leur petit espace. Ils élèvent les poissons et cultivent le brin de riz jusqu’à deux pas des vagues. Chaque bouchée des eaux est une entaille à leur survie.

Mohammad, et son compère Moqbul Ahmed, insulaire lui aussi, mais de l’île de Maheshkhali, ne redoutent pourtant pas la mer. C’est leur amie, celle qui les nourrit. Une évidence partagée par tous les habitants de la côte, qui sont attachés à leurs modes de vie.

Cependant, depuis 1991, quand l’alerte des services météorologiques est donnée, par les sirènes, les mégaphones ou les téléphones portables, ils tremblent un peu plus qu’avant. Conscients qu’une digue, un abri ne les empêchera pas de tout perdre.

Quartier de Kutubdia, près de Cox’s Bazar, sur la côte. Safiul Alam, commerçant, originaire de Kudiartec.

“N’y a-t-il pas de quoi être malheureux ?”

Je ne la flaire pas en m’approchant de Kutubdia para, un quartier de bord de mer à quelques minutes du centre-ville de Cox’s Bazar. Mais elle fera son chemin insidieusement dans les fibres de mes vêtements et de mes cheveux, tout au long de la journée. Quand est-ce qu’une odeur devient un parfum, et en l’occurrence, un fumet ?

Il y a d’abord les bateaux en carène, totems de peuplades qui signent leur appartenance à la mer. Et puis des lignes de bambous, hauts comme les montants des vignes de Champagne, des grandes tablées entre lesquelles officient des hommes et des garçons. Certaines pousses montent à l’assaut du ciel. Les hommes les suivent.

Le poisson séché a besoin d’espace et de soleil.

En 1991, quand les 40 ou 80000 insulaires de Kutubdia ont dû rejoindre la terre ferme après la perte de leurs foyers, il n’y avait qu’une quarantaine de commerçants de poissons séchés dans cette baie. En 2015, ils sont 1000 fournissant entre 1200 et 1400 tonnes de poissons par mois, uniquement pour le marché intérieur. L’activité nécessiterait 20 000 employés, saisonniers ou temporaires. C’est du moins ce qu’affirme Shahidullah. Méfiance: l’usage du lakh (unité de 100000) fâche beaucoup les Bangladeshis avec les chiffres énoncés à l’occidentale.

La saison du poisson séché a débuté il y a une dizaine de jours, et elle va durer 9 mois.

Shahidullah est arrivé ici en 1986, après un cyclone, à l’âge de 3 ans. “Cet endroit était nu, stérile. Il n’y avait que de la terre sablonneuse”. Sablonneuse, certes, mais propice au séchage. Le sable absorbe les rayons du soleil, et rejette la chaleur à la tombée de la nuit. Un système naturel parfait pour les poissons.

Shahidullah n’hésite pas à désigner les pêcheries à ciel ouvert comme une zone “industrielle” de Cox’s Bazar. Il a vu arriver les “réfugiés environnementaux” par flots en 1991.

Les déplacés de 1991 ont travaillé dur à aménager ce bout de territoire. Le gouvernement les a aidés en les transportant de leur île à la côte, mais après, ils sont restés seuls. Encore que ceux-ci semblent avoir eu de la chance, car selon Coast (Coastal Association for Social Transformation Trust), une partie des insulaires a été réinstallée à l’époque dans les Chittagong Tracts Hills. Des hautes collines boisées voisines, dont les minorités tribales ont été massacrées par l’armée dans les années 80, précisément pour faire de la place aux paysans sans-terre du Bangladesh. Les rapports entre les communautés — c’est un euphémisme- n’étaient pas des plus cordiaux.

Selon les témoignages de leurs concitoyens du quartier de Cox’s Bazar, plusieurs “Kutubdiens” n’auraient pas survécu aux “collines”, incapables de s’adapter au nouvel environnement et aux modes de vie de la région. Les habitants initiaux refusent de leur transmettre leur savoir-faire. Aujourd’hui, l’idée d’être transplantés loin de la mer effraie mortellement les insulaires.

Safiul Alam a perdu 29 membres de sa famille, sa maison et sa pêcherie à Kudiartec durant le cyclone de 1991. “Je n’avais plus aucune raison de rester sur l’île de Kutubdia”, confirme-t-il. Safiul, qui n’a de cesse de remercier le Tout-Puissant pour ses bienfaits, sa survie, son business, n’a cure des incertitudes. A 65 ans, il se sent déjà proche de la fin, et ses enfants sont des adultes. Allah décide.

Pourtant, derrière le visage de l’homme d’affaires pragmatique et du patron intransigeant, je décèle une ombre de nostalgie. Kudiartec était son village natal. Son regard vacille, mais ne rompt pas. Ce ne sera pas le cas quelques minutes plus tard d’une autre habitante, Mostafabegum, Madame Mostafa, qui avant de s’effondrer en larmes, lance à la cantonade :“n’y-a-t-il pas raison d’être malheureux?”

Les mines renfrognées, souvent déroutantes au Bangladesh, cachent des trésors de sentiments. Je m’y laisserai prendre plus d’une fois.

Quartier de Kutubdia, près de Cox’s Bazar. Ces femmes lient les poissons entre eux avant le séchage. Elles sont payées 200 takas par jour, soit 1,6 euro pour 11 heures de travail.

Un peu à l’écart de la zone de séchage des poissons, sous les feuillages des arbres -plantés par les “Kutubdiens”, je découvre le bourg, quadrillé de rues, avec des écoles, des commerces, des entreprises mais très peu de maisons en dur. Un rickshaw débouche d’une allée avec des piles de serviettes de toilettes blanches empaquetées. La piste m’amène jusqu’à une blanchisserie où travaillent une dizaine d’employés. La société est basée à Dhaka. Elle offre ses services aux hôteliers de Cox’s Bazar.

De la main d’oeuvre bon marché”, grogne mon accompagnateur, anti-capitaliste de coeur et d’esprit, “ils savent qu’ici les gens ont besoin de travailler à n’importe quel prix”. Rien n’est simple.

Une fois encore, il m’est impossible d’obtenir le nombre de personnes qui vivent ici. Les huttes sont en bambou et toits de palme. Personne ne possède de titres de propriété. Il s’agit de terres mises à disposition par le gouvernement. Ce dernier a viabilisé le quartier après son développement en installant de l’électricité, et ouvert des routes. Mais sa contribution s’est arrêtée là.

Les fermiers et pêcheurs qui perdent leurs foyers en raison d’une tempête, d’une marée plus haute ou d’un courant plus fort de l’un des multiples fleuves du Bangladesh, sont laissés à leurs seules ressources. Les terres sur lesquelles ils trouvent refuge ne leur appartiennent pas, et ils vivent en suspens.

Le photographe Din Muhammad Shibly raconte ainsi à propos de son livre A tale from Climate Ground Zero, que des habitants de l’île de Bhola dans l’embouchure du fleuve Meghna, ayant perdu leurs villages, se sont réinstallés plus au nord sur de nouvelles terres émergées. Il s’est trouvé un homme suffisamment bien placé pour se déclarer propriétaire et exiger un loyer.

Kutubdia para n’échappe pas à cette configuration. Les autorités locales veulent développer l’activité touristique de Cox’s Bazar et étendre l’aéroport de la ville. Bourg et pêcheries ne résisteront pas à l’expulsion. Sans compensation.

Lorsque je m’en inquiéterai auprès de Atiq Rahman, l’un des experts en changement climatique de Dhaka, il évoquera le déguerpissement du “bidonville de Kutubdia para” (!) comme une procédure normale à laquelle se plient les déplacés de l’intérieur, avant de se lancer dans une diatribe fièvreuse sur la nécessité pour tous les pays d’ouvrir les frontières aux migrants bangladeshis.

“Vous vous effrayez aujourd’hui en Europe de quelques centaines de milliers de migrants méditerranéens. Mais dans quelque temps, les déplacements de population que vous avez connus après la Première Guerre mondiale vous paraîtront un amusement en regard de ceux des 300 millions de réfugiés climatiques, prévus à la fin du siècle”.

Prophète de malheur.

Et défi à relever.

Les Bangladeshis perdent aujourd’hui leurs terres à une plus grande vitesse que dans le passé, et ce en raison du rythme rapproché des catastrophes naturelles. L’émergence de nouvelles terres ne peut plus compenser la disparition des anciennes.

On ne peut non plus endiguer les flots des trois grands “tigres” du Bengale, le Gange, le Brahmapoutre et la Meghna. Le Rhin et le Rhône sont des ruisseaux à côté de ces géants. Les techniciens pourront toujours imaginer des solutions, mais en attendant, où iront les Bangladeshis ?

Dans les pays voisins, ou plus loin, même si leur coeur peut en crever. Alors, autant que les 100 milliards de dollars annuels que les Nations unies ont promis en 2009 (réévalués au cours d’aujourd’hui, on l’espère) servent à préparer et à former ces migrants du futur. Et autant préparer les populations à les accueillir.

Le photographe Din Mohammed Shibly raconte les effets des changements climatiques de son pays dans “A tale for Climate Ground Zero”

Ont contribué à ce reportage, de près ou de loin, Faiham Ebna Sharif, Jewel Rahman Mostafizur, Din Mohammed Shibly, Mohamed Shafiuddin, Moqbul Ahmed et Rezaul Karim Chowdhury.