Mutatis Mutandis

Facebook As A State

Très vite après l’horreur du vendredi 13 novembre, facebook a mis à disposition de ses membres localisés à Paris la fonctionnalité Safety Check. Développé après la catastrophe nucléaire japonaise de 2011, pour indiquer un état “en sécurité”, le safetyCheck a été utilisé “after the recent earthquakes in Afghanistan, Chile and Nepal as well as Tropical Cyclone Pam in the South Pacific and Typhoon Ruby in the Philippines”.

La fonctionnalité n’est pas une nouveauté en soi; Google avait le premier lancé People Finder, suite au tremblement de terre d’Haïti en janvier 2010. Son dernier usage remonte au tremblement de terre en Afghanistan de la fin octobre 2015.

Ce qui est nouveau, c’est la polémique qui a suivi. Ou plutôt les 2 polémiques.

La première est venu du Liban, qui a vécu un attentat meurtrier peu de temps après Paris. Les libanais ont demandé pourquoi ils n’avaient pas eu accès à cette fonctionnalité. Elle a débordé de par le monde sur le mépris du monde occidental (“Why don’t we desserve a safety check?”), sur le conflit israelo-palestinien, sur les russes, les ukrainiens… Le thread de Mark Zuckerberg sous sa photo en bleu-blanc-rouge est très intéressant à lire, parce qu’il n’y a vraiment aucune modération. liberté.

La deuxième est venue de l’Occident, et en particulier de France, où certains commentateurs ont déploré l’usage de cette fonctionnalité, en pointant la charge de la responsabilité conférée à facebook. Elle qui prendrait le pas sur un service public, et en un sens, la privatiserait.

Or, et c’est malheureux, les Etats sont incapables de fournir ce genre de prestations ou de services d’intérêt général. Parce qu’ils n’en ont ni les compétences techniques, ni la volonté politique.

L’Etat du XXIème continue d’informer ses citoyens avec la radio en cas d’alerte, et met à disposition des n° d’urgence téléphonique et des listes.

Facebook me fournit toujours 10 jours plus tard la liste de tous mes amis qui sont marqués sains et saufs. fraternité

Et voilà le problème : l’Etat n’est pas notre ami, facebook l’est. Nous sommes défiants dans un système d’information et totalement confiants dans l’autre. D’autant que la place publique devant les écoles, dans les rues, est dorénavant sur des plateformes qui agrègent la majorité de la population. Et en cas de problèmes, vers qui nous tournons-nous ?

Alors, State as a plateforme, Facebook as a plateform, Facebook as a State ? Laissons les derniers mots à Alex Schultz, Facebook Vice President of Growth

“ This activation will change our policy around Safety Check and when we activate it for other serious and tragic incidents in the future. We want this tool to be available whenever and wherever it can help. We will learn a lot from feedback on this launch, and we’ll also continue to explore how we can help people show support for the things they care about through their Facebook profiles, which we did in the case for Paris, too.”

Et Mark Zuckerberg

We care about all people equally, and we will work hard to help people suffering in as many of these situations as we can.”

Egalité.

Curieux chez les élus ce besoin de faire des phrases

Cette semaine a vu le débat parlementaire sur la PJL Numérique, portée par Axelle Lemaire. Au-delà de l’initiative — intéressante — de la discussion a priori de la loi par tout un chacun (appelée malhabilement co-création), l’exercice a montré qu’il y a autant d’experts en dehors de l’Assemblée qu’il y a de noobz en son sein. Voire de noobz du sophisme informatique :

On a donc pu rire, jaune, avec les propositions de loi visant à contrôler les liens hypertextes, taxer l’affichage des résultats d’images dans un moteur de recherche ou appeler Internet, “l’internet”. On a vu plus sérieux concernant la compréhension du système (l’informatique, le code, le ternet, le Monde) avec deux amendements, dont l’un est passé, qui rappellent ici combien certains de nos élus, en ces temps de mondialisation, s’imaginent toujours habiter dans un petit village d’Armorique.

Le premier demandait l’interdiction de “toute plateforme” qui n’aurait pas de représentant légal en France. En gros, devoir contrôler et valider près d’un milliard de sites web.

Le deuxième, adopté, concerne le malheureux “OS Souverain”. La meilleure réponse au milieu des moqueries de la communauté mondiale des codeurs se trouve dans le thread sur github de la communauté de docker. Docker, ce sont des frenchies qui ont levé $180 millions pour créer un container permettant de virtualiser n’importe quelle application sur n’importe quel OS, en se passant de l’OS (pour faire simple). Donc des petits gars utilisant docker se sont amusés à forker leur container sous le nom de Marcel (il faut lire pour comprendre le processus de co-création; “we’ve got a consensus”). On peut censément faire tourner une instance Docker en l’appelant “chauffe marcel” (au lieu de docker run). Aucun respect pour les anciens, mais nous avons un OS souverain, dites bonjour à Marcel.…

edit du 3 février : illustration en vidéo du lol Docker

Plus sérieusement, à l’ère des cloud, de la virtualisation et des conteneurs, de quoi parle-t-on ? Même les députés n’en savent rien, puisque, comme le rappelle Bortzmeyer, l’Assemblée nationale n’a pas défini ce qu’était un OS.

De quoi parle-t-on, c’est ça le problème. Il est concevable de vouloir appeler internet l’Internet dans tous les textes de loi, dès lors que, dans un environnement de droit, on appelle un chat un chat afin d’éviter tout malentendu lorsque l’on rend la justice. Les députés écrivent le code. Le code est précis, la loi s’applique, c’est la loi automatique : 
IF(véhicule.vitesse * radar.margeErreur >voie.type.maximumAutorisé) {envoyerPV(véhicule.propriétaire)}

Si, le code est vague, la loi s’interprète, s’apprécie, c’est la justice, humaine. L’algorithme VS la fuzzy logic. Et plein de random() dedans. A l’heure où les députés se rendent compte que Code is Law, et veulent appliquer aux algorithmes la logique de la loi, à savoir sa publicité, vouloir remplacer des expressions par un mot, ça fait sens. Pour le reste, comment dire?

Pour votre OS souverain, Messieurs, j’aurai bien une piste : déployer un ledger de type blockChain, après avoir alloué des fonds à de vrais développeurs et non à des SSII amies pour améliorer la technologie, qui est prometteuse mais ni scalable ni efficiente. Et vous basculez ensuite les registres d’Etat dans un cloud personnel de chaque citoyen, dont il hérite à la naissance comme d’un droit à sa mémoire. Mince, j’oubliais : les citoyens n’ont plus confiance en l’Etat. Ma donnée, ma mémoire, mon Etat civil numérique, je le donne à facebook…

Meilleurs voeux

Qui a reçu un SMS pour la bonne année ? Pas grand monde, enfin, tellement moins de monde qu’on a perdu un marronnier, et les opérateurs de constater la fin de la vache à lait.

Mutantis mutandis, avec la panne de Whatsapp le 31 décembre, on en a sans doute gagné un autre.

Bonne année 2016, qu’elle vous soit aussi révolutionnaire que la Terre qui orbite.