Les arnaques vidéos se multiplient sur internet, discréditant les fournisseurs d’accès à internet et les opérateurs mobiles


ATTENTION ARNAQUE ! Vous cliquez sagement sur une vidéo qui ferait le buzz (en fait c’est un premier mensonge). Et sans vraiment le savoir votre opérateur Orange, Free, SFR-Numéricable ou Bouygues vous prélève 10 euros ! Analyse d’une arnaque de masse qui se répand sur Facebook et qu’encouragent d’une façon scandaleuse les fournisseurs d’accès à internet et les opérateurs mobiles.


Capture d’écran Facebook

(Complément d’enquête à “Soft Power, le magazine des industries créatives numériques” de France Culture, à réécouter ici).


A u départ : un bon buzz. A l’arrivée : une arnaque. En apparence on a affaire à de simples publications Facebook, certes sponsorisées (c’est en fait un référencement non naturel), qui mettent en avant la dernière vidéo à ne pas manquer. Le texte la présente comme étant une “exclusivité” et — bien sûr — on ne va pas en croire ses yeux.

En réalité, on est victime — comme des centaines de milliers de Français — d’une véritable arnaque qui passe par le service de micropaiement développé par les opérateurs et les Fournisseurs d’Accès à Internet (FAI). Un service nommé : Internet+

Capture d’écran Facebook

Des sociétés d’arnaques baptisées Dailysmile.TV ou TV-illimité

Différentes sociétés dont Dailysmile.TV ou TV-Illimité, parmi d’autres, sont en train de construire un système d’arnaques de masse sur internet et sur smartphone. Elles offrent des annonces trompeuses, notamment sur Facebook, à propos de vidéos “exclusives” avec par exemple comme titre :

“TRES GROS CLASH ENTRE JUPPE ET ZEMMOUR […] PLUS DE DEUX MILLIONS DE VUES EN 48 HEURES”.

Les internautes sont invités à voir la vidéo mais le fait que celle-ci soit payante — un coût de 1 à 2 euros la minute — n’apparaît que de manière très illisible et la facturation et le coût ne sont jamais explicites. C’est une arnaque.

Cette arnaque est possible du fait des opérateurs d’opérateurs mobiles et de fournisseurs d’accès à internet qui l’encouragent et la valident grâce à leurs services Internet+ ou Contact+.

Capture d’écran sur Facebook

Disponible chez Orange, SFR, Free, Alice et Bouygues, Internet+ est un service activé — et activé par défaut — chez les 36 millions d’utilisateurs de box internet en France (seul Free le désactive par défaut). Le principe est simple : payer des factures de montants inférieurs à 30€ directement sur la facture de son fournisseur d’accès à Internet.

Page d’accueil du site internetplus.fr

Bouygues explique que “le service internet+ box facilite vos achats en ligne sur des centaines de sites partenaires depuis votre PC, mobile ou tablette”. Or internet+ est détourné de son usage pour arnaquer les clients des FAI. Surtout : ce service leur est imposé par défaut ; il faut passer un long moment pour le désactiver (sauf chez Free, on l’a dit, ou il est désactivé par défaut).

De simple vidéos sur Facebook… mais qui se révèlent payantes

O n trouve sur Facebook des publications sponsorisées, qui renvoient vers des sites hébergeant des vidéos payantes. Il est effectivement précisé que la lecture de cette vidéo entraînera une facturation mais c’est écrit en petits caractères noirs sur un fond gris, c’est presque illisible. Personne, en fait, ne les voit ! Tandis que le lien “Voir la vidéo” est beaucoup plus gros et plus clair.

La charte déontologique à destination des éditeurs de contenus dispose que les mentions tarifaires doivent faire au moins la moitié de la hauteur de la mention explicative. Comme le montrent ces captures d’écran ci-dessous, ces recommandations ne sont pas respectées par les éditeurs de contenus :

Extrait charte déontologique

On a bien affaire à une arnaque car tout est fait pour conduire l’internaute à cliquer sur la vidéo sans lui faire comprendre qu’il sera prélevé 1 ou 2 euros par minutes de visionnage.

Capture d’écran du site dailysmile.tv sur lequel on trouve ce type de vidéos

Dès lors qu’on clique pour voir cette vidéo, on est aussitôt facturé via le service internet+.

Autre élément de mensonge manifeste : les vidéos montrées ne sont en réalité pas des exclusivités. Il s’agit d’extraits, disponibles gratuitement sur YouTube depuis de longues années, d’émissions de type “On n’est pas couché” (contenus vidéos que ces entreprises spécialisées dans l’arnaque ne rémunèrent d’ailleurs probablement pas aux chaînes).

Pourquoi payer un euro par minute une vidéo qui est gratuite sur YouTube ? Telle est la question.

Enfin, l’internaute est induit en erreur par des mentions de type “PLUS DE DEUX MILLIONS DE VUES EN 48 HEURES” — ce qui est évidemment faux. Même s’il y a bien eu des partages, on peut supposer que ce sont des “faux” partages trafiquées. Il existe en effet des sociétés spécialisées en Inde, ou en Indonésie, par exemple, qui vous permettent de faire partager faussement à des milliers d’internautes une vidéo — qui en fait n’a jamais été partagée en France ! Là encore, les entreprises d’arnaques françaises concernées ont sans doute utilisées des services de ce type pour accroître artificiellement leur nombre de “partages”.


Quelle responsabilités pour les FAI ?

O n l’a vu avec Bouygues, les FAI semblent assumer leurs liens avec les éditeurs de contenus qui utilisent internet+ en parlant de “partenaires”. Pour autant quand on lit la charte de déontologie qui lie les éditeurs de contenus à internet+, on apprend que “l’éditeur doit offrir un service loyal. A cet effet, l’Utilisateur ne devra en aucune manière être induit en erreur sur le contenu, les tarifs, les possibilités ou les modalités de délivrance du Service proposé.” Ce qui n’est évidemment pas le cas ici.

La charte précise que “l’éditeur s’interdit de porter atteinte de quelque manière que ce soit à l’image ou à la réputation des Opérateurs.” Or si les consommateurs sont arnaqués par ces vidéos et que la facturation passe par leur opérateur, cela nuit à leur image.

Qui plus est : “ l’éditeur de service s’interdit de se livrer à des sollicitations répétées ou non souhaitées par tout moyen de communication à distance.” Le comportement de ces éditeurs sur Facebook est contraire à cette charte puisque Facebook est utilisé comme “moyen de communication à distance”.

Cette charte de déontologie ne sert que de simple recommandation, elle a une valeur juridique embryonnaire. La charte est de l’ordre de ce qui est appelé la “soft law”.

Que faire ?

A ce stade, il est prudent de désactiver immédiatement toutes les fonctions Internet+ afin d’éviter tout prélèvement de ce type.

Les Fournisseurs d’accès à internet et opérateurs de téléphonie mobiles ont, par ailleurs, intérêt à rompre toute relation avec des entreprises d’arnaques de ce type. S’ils ne le font pas, ils vont très vite rendre inopérant leur service de micropaiement Internet+ que leurs clients boycotteront. La dérive de ces entreprises va mettre en péril tout le système de micropaiement.

Une obligation légale accrue est urgente. On devrait faire en sorte qu’une page apparaisse clairement, pendant au moins 10 secondes, avant tout achat pour préciser les conditions de cet achat et imposer la validation de l’internaute par un clic ou un consentement actif.

Le CSA et l’ARCEP devraient, enfin, réguler au plus vite ces pratiques anormales, imposer la fin de mise en place de ces services “par défaut” et sanctionner les entreprises qui multiplient ces arnaques. Il en va de la crédibilité d’internet et de la téléphonie mobile en France.

David Lavaud & Frédéric Martel

► Cet article est le “compagnon” de l’émission “Soft Power, le magazine des industries créatives numériques” diffusée le 10 avril 2016 sur France Culture dans laquelle ce système d’arnaque a été présenté et décrypté. A réécouter ici.

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