Les penseurs du web – The Internet’s Thinkers

(This article is in French below ; to read it in English go here).

Qui sont les plus importants penseurs d’Internet ? Quels sont les livres majeurs qu’il faut absolument avoir lu pour comprendre le Web ? Je suggère dans cet article le nom de mes intellectuels préférés sur les idées numériques et renvoie vers leurs livres clés.

Les penseurs du web

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Qui sont ces intellectuels, ces historiens, ces chercheurs ou sociologues, mais aussi ces ingénieurs ou ces iconoclastes, qui ont inventé ou décrypté le web ? Inventaire à la Prévert, me direz-vous, certes, mais occasion aussi pour faire le point sur l’état de la pensée du web – et mettre en avant quelques grands noms ou idées fortes avec lesquelles nous vivons désormais chaque jour.

Trois pères fondateurs

George Orwell. Comment ne pas rendre hommage, pour commencer, à l’écrivain anglais dont le patronyme est lui-même devenu un nom commun : “orwellien” ? L’intellectuel anglais et auteur du roman dystopique phare 1984 est la référence initiale – ou ultime – pour penser la société digitale et ses dérives.

George Orwell, 1984.

Marshall McLuhan. L’intellectuel canadien a compris, avant les autres, comment la société pouvait entrer en réseau. Son ouvrage Pour comprendre les médias est incontournable. La formule prophétique, et si célèbre, de McLuhan, celle de l’avènement d’un « village global », fut prémonitoire et reste pertinente. Mais à condition de la comprendre non pas comme un monde entièrement connecté ou comme le signe d’une globalisation uniformisée jusqu’au dernier village, mais tout au contraire comme la persistance du territoire dans un monde connecté et globalisé.

Gilles Deleuze. Dans Mille plateaux, le philosophe français Gilles Deleuze a créé le concept de “rhizomes” qui définit de façon prémonitoire l’avènement des réseaux et d’Internet.

Quelques intellectuels

Zygmunt Bauman. Insuffisamment connu en France, mais star de la sociologie en Italie ou aux États-Unis, le philosophe polonais a introduit le concept de “modernité liquide”. Celui-ci se retrouve dans d’innombrables débats numériques sur la “société liquide” ou la “démocratie liquide”. Son idée est que nous entrons dans une post-modernité fluide (qu’il appelle la “modernité liquide”) où les individus échappent aux positions fixes et dont les trajectoires deviennent “liquides”. Ceux-ci changent de place, de métier, de partenaire affectif, de valeurs. Ce qui a beaucoup de conséquences : les protections traditionnelles s’évanouissent ; les valeurs familiales s’estompent ; les engagement s’affaissent. Pour Bauman, les individus vont désormais privilégier le changement, la mutation, la disruption, plutôt que le statu quo. Ce faisant, il entend dépasser l’analyse traditionnelle, et même le concept de “post-modernité”, en utilisant justement cette métaphore de la modernité, hier “solide” et devenue désormais “liquide”.

Bruno Latour. C’est l’un des penseurs des sciences sociales confrontés aux nouveaux médias. Le sociologue français entend renouveler les méthodes de production de la science et analyse, notamment, comment les données changent les sciences sociales. On est ici à la jonction des sciences dures et des sciences sociales et Latour nous invite à réfléchir à la question de comment donner du sens aux données. En fin de compte, la méthode en sciences sociales est fortement transformée par le numérique. Par ailleurs, Bruno Latour, néo-structuraliste pour une part, s’est intéressé à l’innovation : peut-on prévoir l’innovation ? Pour lui, l’innovation est le produit d’un environnement. Au fond, Bruno Latour pense à nouveaux frais ce qu’on appelle désormais les “humanités numériques”.

Quelques penseurs atypiques

Lawrence Lessig. L’Américain est l’homme de la culture “libre” et des “creative commons”. Professeur de droit à Stanford, et aujourd’hui à Harvard, et activiste, Lessig a, plus que nul autre, contribué à repenser le copyright à l’âge digital. Il a inventé les “creative commons”. Pour lui “free” veut dire libre, et non pas “gratuit”. Il a publié notamment : The Future of Ideas ; Free Culture ; Remix. (Ecouter ici un podcast sur Lessig et le futur du copyright).

Le logo du Medialab au MIT

Nicholas Negroponte. Le fondateur du Medialab au MIT (Boston) a prédit, avant les autres, que sur Internet, le monde de l’information, des médias et du divertissement allaient se mêler avec le digital (dans son livre de 1995 Being Digital). Il a, par ailleurs, créé l’association “One laptop for child” qui permet de rendre accessible, à moins de 100 dollars, des dizaines de milliers d’ordinateurs dans des pays en développement. (Ecouter ici un podcast sur le e-learning et ici un autre podcast sur l’histoire du Medialab au MIT).

Evgeny Morozov. Le penseur sceptique des mutations numériques, Bielorusse d’origine, Américain d’adoption, Morozov est devenu le principal critique du Web. Au risque d’aller trop loin ? Car son argumentation serait plus juste s’il ne préférait, au modèle américain ou européen, le Venezuela de Chavez (comme il l’a affirmé dans une interview). (Ecouter ici mon entretien avec Evgeny Morozov).

Tim Wu. Le professeur de droit à Harvard est l’inventeur du concept de “neutralité du net”. Il a publié notamment The Master Switch, The Rise and Fall of Information Empires (Vintage Books, 2011)

William Gibson. L’essayiste et écrivain canadien-américain fut à l’origine du mouvement cyberpunk.

Danah Boyd. S’intéressant aux pratiques numériques des adolescents, la professeur du Berkman Center d’Harvard a concentré ses recherches sur les réseaux sociaux.

Ray Kurzweil. Le futurologue et prospectiviste américain a bâti sa réputation sur une réflexion autour du post-humanisme et du transhumanisme. (Pour comprendre cette notion de transhumanisme, et ses critiques, écouter ce podcast).

Sherry Turkle. La professeure au MIT a décrit comment les technologies changent notre façon d’agir mais aussi de penser.

Kate Crawford. Professeure au MIT également, Mme Crawford travaille sur les conséquences du Big Data sur nos vies.

Malcolm Gladwell. Le journaliste américain a tenté d’analyser les conséquences d’Internet du point de vue des mobilisations politiques. Dans un article célèbre, “Small Changes, Why the revolution will not be tweeted” (New Yorker, octobre 2010), il a défendu l’idée qu’on ne pouvait pas faire une révolution grâce au numérique. Hélas pour lui, les révolutions arabes ont montré, peu après, qu’il n’avait pas forcément raison. La Umbrella Revolution à Hong Kong l’a confirmé depuis.

Gabriella Coleman. Anthropologue, elle est spécialisée dans la culture hacker et l’activisme online. L’américaine, qui vit au Canada, est une auteure de référence, notamment sur les Anonymous

The Long Tail’s Theory (Chris Anderson)

Des économistes

Jérémy Rifkin. L’économiste américain s’intéresse notamment à la mutation du travail à l’âge numérique. Il a notamment publié : The Third Industrial Revolution (2011), The Age of Access (2000) et The End of Work (1995).

Chris Anderson. Le co-fondateur du magazine Wired a présenté une théorie autour du modèle de “long tail”, qui caractérise par exemple Amazon où l’on vend une grande quantité de produits, des best-sellers, mais aussi de nombreux livres en petite quantité.

Quelques “techies”

Lou Montulli. Cet ingénieur chez Netscape a inventé dès 1994 le “cookie” : ce petit mouchard, un mini programme, permet de reconnaître un utilisateur et nourrit désormais la plupart des algorithmes de personnalisation. Ce qui a conduit au “long click” (vous cliquez et likez un contenu et vos données de navigation sont conservées), aux big datas (écoutez ici un podcast sur le sujet et ici un autre sur le data mining) et, depuis, aux mutations de la publicité. Merci à Montulli : la pub ne sera jamais plus la même.

Tim Berners-Lee, Vinton Cerf et Bob Kahn. Le britannique et les deux américains sont considérés comme les pères fondateurs du World Wide Web et du protocole TCP/IP. « Je n’ai fait que prendre le principe d’hypertexte et le relier au principe du TCP et du DNS et alors – boum ! – ce fut le World Wide Web ! » a déclaré Berners-Lee.

Ada Lovelace. La fille de Lord Byron, ingénieure de formation, fut l’inventrice du premier algorithme dans les années 1840.

Alan Turing. L’un des pères de l’informatique qui avait une vision prophétique du réseau.

Des écrivains aussi

David Foster Wallace. Comme Ulysse de Joyce, voici le livre que tous les geeks veulent lire et n’arrivent pas à finir ! L’écrivain américain, né en 1962, est une influence majeure pour les hackers smart et les nerds intellos. Son livre, Infinite Jest (traduit seulement en français en septembre 2015 sous le titre L’Infinie Comédie) est un gros livre touffu, divisé en autant de chapitres denses constitués de petits îlots que l’on peut lire séparément façon sérendipité. David Foster Wallace s’est suicidé en 2008. (Voir aussi les lectures collectives de Infinite Summer)

Jonathan Franzen. L’écrivain américain n’a pas écrit directement sur la question numérique mais on lui doit un article inspiré sur la “privacy” à l’âge digital (“Imperial Bedroom”, The New Yorker, 12 octobre 1998 à lire ici). La question digitale est également présente dans son dernier roman Purity.

Thomas Pynchon. Le formidable écrivain américain a publié ce roman séminal sur nos sujets : Bleeding Edge, 2013 (Fonds perdus en français, 2014).

Dave Eggers. Dans son roman The Circle, Dave Eggers (critique ici) décrit le fonctionnement de Google et… la réalité dépasse la fiction. (écoutez ici un podcast sur la nécessité du chiffrement).

Aurélien Bellanger. Rare français de cette liste, Bellanger a raconté dans sa “Théorie de l’information” l’histoire de Xavier Niel, du minitel à Free.

Joshua Cohen. L’écrivain du New Jersey a publié notamment le remarqué Book of Numbers.

Last but not the least

Enfin, comment ne pas citer les noms de quelques personnes décisives qui ont joué un rôle majeur dans l’histoire d’Internet et de ses idées. Les chefs d’entreprise et les ingénieurs n’ont-ils pas, eux aussi, et parfois davantage que les intellectuels, changé l’histoire et la pensée du Web ? Steve Jobs (le fondateur d’Apple), Mark Zuckerberg (le fondateur de Facebook), Jimmy Walles (le fondateur de Wikipédia), Richard Stallman (l’apôtre du logiciel libre), Howard Rheingold (l’homme qui est derrière l’idée des “virtual communities”), Norbert Wiener (le fondateur de la cybernétique) et, bien sûr, celui qui a changé l’histoire d’Internet à jamais – car il y aura un avant et un après Edward Snowden dans l’histoire du Web.

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> Participez. Cet article est constamment mis à jour (les suggestions apparaissent ci-dessous). Complétez notre liste ou faites-nous part de vos recommandations ici sur Twitter : https://twitter.com/martelf

– Notre chroniqueur Olivier Tesquet de Télérama (@oliviertesquet), qui n’a pas pu participer à l’émission, me suggère : Norbert Wiener, auteur de “Cybernétique et Société” ; Fred Turner (auteur de “From Counterculture to Cyberculture”) ; Neal Stephenson en littérature (notamment pour “Cryptonomicon” ou “Le Samouraï Virtuel”) ; Tom Standage (auteur de “The Victorian Internet” pour le côté “proto-Internet”) ainsi que, plus “segmentant” : Steven Levy pour “Hackers” et James Bamford pour “The Puzzle Palace” (le premier bouquin sur la NSA).

Autres ajouts reçus via Twitter (https://twitter.com/martelf) :

– Ajout de @NicolasLoubet : Paul Graham, Marc Andreeseen et, comme romancier, à l’origine du “cyberpunk genre” en littérature : Bruce Sterling.

– Ajout de @GillesCandau : Satoshi Nakamoto qui a créé le protocole Bitcoin ; Ronald Rivest, Adi Shamir et Leonard Adleman pour leur invention du chiffrement asymétrique.

– Ajout de @joacattack (de Mexico) : Kevin Kelly (éditeur de Wired qui a écrit notamment New Rules for the New Economy) et Jaron Lanier (auteur de You are not a gadget).

– Ajout de @A_Moatti : Jacques Ellul (auteur notamment de Le Bluff Technologique).

– Ajout de @Nicolasbole : Fred Turner (From Counterculture to Cyberculture).

– Ajout de @objetivarte : John Perry Barlow.

– Ajout de @LauraForcisi : Ted Nelson et Steward Brand.

– Ajout de Claire Richard (Rue89) : un article détaillé qui propose une dizaine de noms de femmes complémentaires pour venir rééquilibrer notre liste (la sélection – hélas – privilégie le “genre” sur la “compétence”, ce qui érige de manière amusante Valérie Peugeot… au niveau de Marshall McLuhan et Steve Jobs :). Certains noms sont pertinents, et ont été rajoutés ici. D’autres ne mériteraient peut-être pas de figurer dans une telle liste, à moins d’inclure tout chercheur travaillant sur le web… Mais, cette liste étant participative (elle a d’ailleurs été élaborée par cinq journalistes et pas seulement par l’auteur de cet article, et indépendamment de toute obsession de “quotas”, ce qui est aussi une manière de toujours délégitimer le travail des femmes), nous y renvoyons volontiers.

> Radio/A écouter. Cet article est le complément et le prolongement bibliographique de mon émission “Soft Power” de France Culture qui a été consacrée aux “penseurs du web” le dimanche 27 décembre 2015. A réécouter ici.

> Remerciements. Merci aux chroniqueurs de mon émission à France Culture pour leurs suggestions et leur aide : Emmanuel Paquette (L’Express), Marjorie Paillon (France 24), Pierre Haski (Rue 89) et Jean-Baptiste Soufron (Technikart).

> Pour aller plus loin : certains passages de cet article, la plupart des références à ces auteurs, la matrice “Sillicon Valley” et la dimension fragmentée et géolocalisée d’Internet, sont extraits de mon livre SMART qui vient d’être édité en poche (Voir le site).