La Culture de l’Opinion

Bienvenue en 2017. Ici, nous n’exprimons pas d’opinion contraire à celui de la masse, nous ne nous remettons jamais en question, et SURTOUT, nous déversons des flots de haine (avec supplément mozza’) sur ceux qui osent nous contredire. Ici, les débats d’idées se transforment en débats d’opinions. La remise en question n’est pas de mise, les insultes vont bon train, et au final, personne n’en ressort gagnant.

Alors certes, personne n’aime avoir tort. Mais vous aurez beau crier à tout-va que deux et deux font trois, si vous ne me le prouvez pas, ils n’en feront pas moins quatre. Dans le contexte actuel de campagnes électorales, de nombreuses personnes se disent consternées de la pauvreté des débats proposés. Mais quels sont les arguments avancés par ces mêmes personnes ? Bien trop souvent, de vagues propos fumeux, préjugeant de l’appartenance à un groupe social quelconque des interlocuteurs, ou encore des vérités soi-disant générales lancées à la volée sans réelles explications.

On ne parle donc pas d’arguments, mais d’opinions. Alors voilà, mon opinion sur les opinions.

« Une opinion, c’est comme un trou du c… »

A l’heure d’internet, de la communication rapide, et donc de la (quasi-)libre diffusion des idées, des savoirs, les opinions se diffusent tout aussi librement. Et c’est très bien : c’est par les échanges d’idées parfois convergentes, parfois divergentes, que l’esprit critique se forme.

Quand on m’a enseigné la philo, au lycée, on m’a donné une métaphore que je trouve d’utilité publique, alors je vous la propose. Il y a plusieurs chemins pour grimper une montagne ; et le bon grimpeur n’est pas celui qui s’entraîne tous les jours sur son chemin pour se persuader qu’il est le meilleur, mais plutôt celui qui va chercher d’autres chemins, les tester, les éprouver, pour au final déterminer quel est le chemin qui, d’après lui, est meilleur. Le bon grimpeur est le philosophe ; la montagne, son questionnement ; le chemin, son raisonnement. Sans lui donner plus de crédit que ce qu’elle mérite, cette métaphore résume bien à mon sens ce qu’est un raisonnement, comment une idée se forme, et en quoi elle peut diverger chez d’autres personnes. Mais assez parlé de ma prof’ de philo, et illustrons un peu nos propos, pour mieux cerner de quoi on parle.

Jean-Eustache est d’extrême gauche. Pour lui, ses convictions personnelles d’humanisme et d’égalité sociale sont à ériger en maxime universelle. Jean-Eustache est convaincu que ce sont ces principes qui devraient guider la politique sociale du pays. C’est bien. Mais quand on veut discuter avec lui, Jean-Eustache ne sait trop que répondre, et pour cause, il ne se renseigne pas, ne lit pas, ne se questionne pas, car il est convaincu. Alors quand d’autres s’y attaquent, Jean-Eustache s’énerve et monte au créneau pour défendre ses convictions, à grands renforts d’invective, faute de mieux. Jean-Eustache a des opinions.

Mais mettons nous d’accord. Notre Jean-Eustache préféré a tout à fait le droit d’avoir ses opinions, et c’est même une très bonne chose, et ce dans tous les domaines. Il est acceptable, souhaitable, et même préférable d’avoir un avis sur la politique, mais aussi les livres que l’on lit, les articles que l’on consulte, les films que l’on voit : c’est une marque d’intelligence et de personnalité. Mais il faut garder à l’esprit que ces opinions ne sont que, justement, des opinions. Il ne faut pas aller cracher sur le voisin parce qu’il ne les partage pas.

Appelons ce voisin Jean-Victor. Jean-Victor, lui, ne partage pas les opinions de Jean-Eustache. Cependant, il y a réfléchi. Il s’est documenté, a pris du recul sur ce qu’il pensait et les pistes de réflexions qui lui ont été présentées. Il est capable d’argumenter son point de vue, avec un peu plus de profondeur que le fameux « C’est mieux parce que c’est bien, alors voilà. » que nous propose Jean-Eustache. Mieux encore mieux, cette prise de recul lui permet de relativiser son avis ; Jean-Victor est donc capable, non seulement de comprendre le point de vue des autres, mais aussi d’en enrichir sa pensée, de la faire évoluer. Et qui sait (osons rêver !), de changer d’avis. Soyez un Jean-Victor, pas un Jean-Eustache.

Entendons-nous bien. L’objectif de cet exemple aux prénoms douteux n’est pas d’émettre un jugement de valeur sur les opinions en elles-mêmes ni sur les personnes qui présentent ces opinions, mais bien sur la manière de les partager. Car partager un avis non argumenté avec violence et agressivité, tout en attendant des gens d’y adhérer sans se braquer sur leurs positions, c’est tout bonnement illusoire.

C’est malheureusement ce qui est majoritairement proposé dans l’espace de parole aujourd’hui. Et on en vient au cœur du sujet (oui, enfin, après ce très (trop) long préambule).

Les « bulles » et la confirmation sociale

Les « bulles de filtrages » ou « bulles d’informations » sont un concept développé par Eli Pariser au début des années 2010 [1]. L’idée est que, sur internet, les utilisateurs se voient proposés des contenus adaptés à leurs goûts, leurs opinions, leurs préférences. Si vous faites une recherche sur les extraterrestres et que vous êtes visiteur quotidien de complot-magazine.com, il y a des chances que vous tombiez sur moult articles vous expliquant nos voisins martiens sont en réalités enfermés dans la zone 51 sous des cloches en verre. Google est votre ami, oui, mais un ami qui ne vous veut pas toujours du bien. Si l’on rajoute à cela les phénomènes de « bulles sociales », à savoir le fait que la majeure partie de notre réseau de contacts partagent des affinités, et donc à priori des affinités de goûts (politiques, culturelles…) ; on comprend qu’une grande partie des échanges se font en réalité en cercles fermés. On peut alors voir émerger un « communautarisme intellectuel », où le débat n’a plus lieu d’être : il n’y a pas à prêcher un convaincu.

Il est facile de penser, dans ce genre de situations, qu’une opinion est la bonne opinion, car tout son spectre social y adhère. Pire, il est facile d’inférer que par conséquent, les opinions des ces mêmes personnes, sur d’autres sujets totalement indépendants, sont également les bonnes opinions à adopter.

De là, on voit émerger un autre problème : celui de recherche de confirmation d’opinion, et de confirmation sociale. On va se conformer à une « opinion général », un « sens commun », qui nous semble être justifié, mais qui, qu’on en soit conscient ou pas, nous est imposé par notre entourage plus ou moins direct. C’est un phénomène connu, et étudié par les sociologues depuis les années 60–70 au moins [2], et que l’on pourrait rapprocher d’une forme de déterminisme social [3] ; mais il se voit renforcé aujourd’hui par l’agrandissement de nos sphères d’influences sur internet, et encore une fois, par les phénomènes de bulles.

Toutes ces constatations dénotent d’un « communautarisme intellectuel », comme évoqué plus haut. Mais comme dans tout communautarisme, les concernés régressent vers l’état de troglodytes bossus. On se regarde entre membres de tribus adverses, on se jette des cailloux, on crie, on se fait des coups bas, mais jamais, au grand jamais, on ne va se risquer à aller boire une bière avec l’autre pour discuter du pourquoi du comment. On risquerait de se rendre compte que, finalement, on est pas si différent. Beurk.

YouTube, la décrédibilisation, et l’avis unique

Si ces phénomènes sont sensibles un peu partout, ils sont particulièrement importants les principaux réseaux sociaux, Facebook, Twitter, YouTube, de par le nombre important de personnes avec lesquelles on est amené à interagir. Parlons un peu de concret. Sur YouTube, de plus en plus de personnes se livrent à des critiques d’œuvres culturelles, qu’elles soient cinématographiques, littéraires, graphiques, ou autres. YouTube se voulant un média horizontal, la section commentaire de ces vidéos permet aux spectateurs de partager leur ressenti, eux aussi, sur l’œuvre en question ; ressentis que l’on arrive parfois à déterrer parmi les flots de trolls et autres remarques “constructives”.

Ce qui a motivé cet article, c’est entre autres le triste constat que les clients de ce genre de contenus ne cherchent non pas un avis construit sur le dernier film qu’ils ont vu, mais plutôt une confirmation de leurs opinions personnelles. Si de plus le film en question fait l’objet d’un consensus sur internet, en bien ou en mal, gare à celui qui osera présenter des arguments qui ne vont pas dans ce sens. Les insultes vont bon train ; et plutôt que de chercher à comprendre le point de vue exposé, il est de bon ton de rabaisser l’autre. Car s’il n’est pas légitime à donner son avis, s’il n’est pas crédible, il n’y a pas de raisons de le prendre en compte, donc de se remettre en cause.

Cette question de légitimité est devenue centrale dans ces débats d’opinions. Une personne qui présente son avis, même s’il est argumenté, ne sera pas écoutée s’il elle n’est pas considérée comme légitime. On arrive alors à des situations ridicules où chercher à rabaisser ses interlocuteurs devient l’outil dialectique quasi-unique. Que l’on en soit conscient où non, nous avons tous intégré, à un certain degré, des mécanismes de rejets des opinions des autres : « Je ne suis pas d’accord avec ce qu’il dit, mais il est super con de toutes manières ». Toute option de dialogue est fermée.

Pourtant, se formater à un avis unique n’a pas sens. Pas besoin de chercher très loin dans l’Histoire ou la littérature pour se figurer que ce n’est pas une très bonne idée [4][5][6]. Que ce soit sur les opinions politiques, les goûts artistiques, les produits culturels, les idées philosophiques : tout peut, voire doit, être remis en cause.

Apprendre à être élève et professeur

Doit-on alors tomber dans le relativisme absolu ? Où chaque opinion, chaque avis, chaque ressentiment personnel, chaque œuvre, chaque création est tout autant valable que les autres ? Oui. Et non. Je m’explique.

Non, il ne faut pas rentrer dans un relativisme absolu. Tous les opinions ne se valent pas. Il est évident que l’avis d’une personne ayant étudié pendant de longues années les sciences sociales aura un regard plus acéré sur une thèse politico-philosophique donnée que celui d’un quidam trouvé au hasard d’un micro-trottoir. Ou bien qu’un roboticien pourra avoir un avis plus éclairé sur les enjeux sociaux des nouvelles technologies que ce même quidam. Sans les écouter comme des messies, il n’est pas question de remettre en cause l’expertise que certaines personnes peuvent avoir sur un sujet donné.

De la même manière, il y a des critères objectifs qui permettent de la juger de la qualité d’une musique ou d’un film. Mais ces critères définissent une qualité relative ; une qualité par rapport à une grille de lecture donnée, qui n’est pas garantie d’être universelle. Car il n’y a pas de critère de jugement universel pour les idées. Je peux vous donner mille et un arguments pour vous dire que Apocalypse Now est un bon film, tout en étant parfaitement incapable de définir ce qu’est un bon film. Et si mon voisin vient me dire qu’il le trouve mauvais, et me présente ses arguments, je dois être capable de les écouter.

L’approche relativiste reste la bonne approche. Personne n’a la science infuse. Personne n’est expert dans tous les domaines, et peut de ce fait louper des détails, des niveaux de lectures, des références ; peut ne pas saisir les connexions entre les différents arguments, ne pas voir la portée ou les implications de certaines affirmations.

Il faut apprendre à être à la fois élève et professeur. Tirer ce que l’on peut des idées de chacun, tout en présentant les siennes avec pédagogie. Il n’y a pas d’opinions supérieurs aux autres. Pas la mienne, pas la vôtre, pas celle de Jean-Eustache. Il y a des opinions plus ou moins bien réfléchies, plus ou moins bien argumentées, plus ou moins bien expliquées.

Pourquoi je raconte tout ça ?

En écrivant cet article, j’ai eu l’impression d’enfoncer des portes ouvertes. J’ai bien conscience qu’une grande partie des gens ont conscience de ces problèmes là ; surtout du coté de ceux qui prennent la peine de lire sur des sujets divers. Mais assez récemment, avec la sortie hollywoodienne du nouveau Ghost in the Shell, j’ai pu constater que même dans ma sphère sociale proche, où je pensais ces idées acquises, il est facile de tomber dans ce genre de comportement dès que l’on touche à des valeurs ou des objets culturels auxquels on est attachés. Je ne prétends arriver à prendre le recul suffisant en toutes situations. Ce que je prétends, c’est y faire attention, au maximum. Et c’est ce que j’espère amener les gens à essayer de faire.

Répétons tout ça encore une fois : il faut faire l’effort de se remettre en question. Car oui, débattre, ça demande un effort. L’effort de comprendre un autre point de vue, de mettre le sien en mot, de prendre une attitude pédagogue, et parfois d’admettre ses torts. Mais c’est bel et bien dans ces échanges que se façonnent les idées. C’est le premier exercice d’apprentissage de la rhétorique.

Il n’y a pas d’avis unique sur tout, et libre à vous de remettre ce que vous voulez en question : mes idées, les vôtres, celles du voisin. Mais cette remise en question doit se faire dans le respect des autres. Et respecter les autres, c’est aussi respecter leurs avis, et parfois accepter qu’on ne soit pas tous moulés sur le même modèle. C’est de la pluralité des opinions que peut naître le débat, donc le progrès.

Challengez-vous. Argumentez vos opinions. Comprenez pourquoi les autres pensent différemment. Renseignez-vous. Passez le mot à votre tonton borné et votre copain têtu.

Faisons cet effort, et rendons au débat d’idées la place qui lui est dû.

Quelques lectures intéressantes sur lesquelles je suis tombé en écrivant cet article