Les dessous de la vague rose

Léa Martin
Apr 7, 2019 · 10 min read

Par Théo Blain, Sandrine Gagné-Acoulon et Léa Martin

(édition Prix Lizette-Gervais)

Le scrutin de mi-mandat, qui a vu une féminisation inédite du Congrès, vient de récompenser deux ans d’activisme féministe. L’élection de ces femmes reflète la force d’une mobilisation citoyenne grandissante face à une administration qui attaque sans relâche leurs droits.

Image for post
Image for post

« J’avais le sentiment que je devais faire quelque chose », explique Laura Kaufmann, jeune cadre commerciale new-yorkaise, qui s’est impliquée comme bénévole dans les récentes élections de mi-mandat. Comme elle, des millions d’Américaines se sont mobilisées depuis l’élection de Donald Trump pour défendre les droits des femmes. Leur combat a connu une première victoire le 6 novembre, lorsqu’une vague rose inédite a déferlé sur le Congrès américain. Parmi le nombre record de candidates aux postes de représentantes, sénatrices ou gouverneures, 123* ont gagné la confiance d’une majorité de leur électorat. Une première dans l’histoire politique américaine.

Certes, le Congrès est encore loin d’être paritaire. En étant assurées d’occuper au moins 103 sièges sur 435, les femmes ne représentent encore que 23% des élus à la Chambre des représentants. Le Sénat et les postes de gouverneurs affichent des taux de féminisation semblables.

De nouveaux visages en politique

Derrière ces chiffres, que certains ne manqueront pas de trouver décevants, se cache un phénomène nouveau : l’engagement sans précédent de femmes novices en politique. Sur les 123 élues, 35 prêteront ainsi serment pour la première fois en janvier prochain. Sans surprise, c’est le Parti démocrate qui a présenté et élu le plus grand nombre d’entre elles : 105, contre seulement 18 pour les républicains. Plusieurs de ses candidates ont fait campagne sur les enjeux de la santé et de la protection de l’environnement, incarnant une opposition véhémente au président Trump. Elles ont gagné des batailles clés dans plusieurs états pivots comme le Michigan, le Kansas, la Virginie ou la Floride.

Afro-américaines, vétérantes de l’armée, ex-réfugiées, enseignantes : les nouvelles élues sont issues de milieux et d’expériences politiques hétéroclites. Alexandria Ocasio-Cortez (New York) incarne bien le phénomène : latino-américaine, encore employée d’un bar l’an dernier, celle que beaucoup voient déjà comme le futur de l’aile gauche démocrate est devenue, à 29 ans, la plus jeune élue à la Chambre des Représentants. Avec ses nouvelles collègues, elle contribue au rajeunissement du Congrès.

Plusieurs femmes ont inauguré une série de premières, y compris dans des États traditionnellement conservateurs. La démocrate Kyrsten Sinema, ouvertement bisexuelle, est devenue la première sénatrice de l’Arizona en battant une autre femme, la républicaine Martha McSally. Deb Haaland, du Nouveau-Mexique, et Sharice Davids, du Kansas, seront quant à elles les premières femmes autochtones à siéger à la Chambre des Représentants. Mme Davids est une autre des premières représentantes ouvertement homosexuelles.

Plus au nord, les démocrates Ilhan Omar, du Minnesota, et Rashida Tlaib, du Michigan, sont devenues les premières musulmanes à accéder à la Chambre. La tête drapée d’un hijab, Ilhan Omar soulignait, le soir de sa victoire, le nombre de barrières que son élection fait tomber : « Première femme de couleur à représenter le Minnesota, première femme portant le hijab, première réfugiée et une des premières musulmanes à être élue au Congrès ». La jeune femme de 36 ans, originaire de Somalie, est arrivée aux États-Unis en tant que réfugiée il y a une vingtaine d’années. « Ici au Minnesota, nous ne faisons pas qu’accueillir les réfugiés et les immigrants, nous les envoyons à Washington! », écrivait-elle sur Twitter au lendemain de l’élection, en référence au décret anti-immigration de Trump.

Les Américaines prennent leur destin en main

Image for post
Image for post

Ces progrès dans la représentation des femmes ne sont pas le fruit du hasard. On les doit bien sûr à la détermination des politiciennes victorieuses, mais aussi au dynamisme des féministes de la société civile.

Cette vigueur citoyenne s’est traduite par l’importante mobilisation le jour du vote. Les sondages de sortie des urnes indiquent que la participation pourrait s’être élevée à près de 50%. Il s’agit d’une hausse spectaculaire : les précédentes élections de mi-mandat, en 2014, n’avaient attiré que 36% des électeurs. Il est encore trop tôt pour déterminer quelles catégories de la population se sont le plus déplacées, mais les femmes, et notamment celles de moins de 30 ans, ont eu un impact certain sur l’issue du scrutin. Selon les mêmes sondages, 59% de l’électorat féminin aurait voté pour des démocrates, un chiffre qui monte à plus de 66% chez les femmes de moins de 30 ans.

Les femmes et Trump, c’est une longue histoire de désamour. Pendant la campagne présidentielle, le milliardaire avait multiplié les déclarations sexistes et misogynes, notamment à l’égard de son adversaire démocrate Hillary Clinton. Son élection a eu l’effet d’une douche froide dans les rangs féministes. Le lendemain de son investiture, des millions d’Américaines ont manifesté dans tout le pays pour défendre et promouvoir leurs droits, par anticipation d’une politique conservatrice en la matière. Plus récemment, le mouvement MeToo a vu des milliers d’anonymes dénoncer les cas de harcèlement et d’agressions sexuelles subies au quotidien. Les atteintes aux droits des femmes se sont imposées comme un sujet incontournable du débat public — en même temps qu’un angle d’attaque contre un Président lui-même accusé d’agressions sexuelles par le passé.

Ajoutez à cela une administration loin de placer l’égalité entre les sexes en tête de ses priorités, et vous comprendrez pourquoi le gouffre s’est creusé entre l’exécutif et les attentes des femmes. « Nous savions, lorsque nous avons étudié ses déclarations avant qu’il n’entre en fonction, qu’il y aurait des retours en arrière dans la protection des droits des femmes », explique Amanda Klasing, spécialiste du sujet pour l’ONG Human Rights Watch. « Mais au cours des deux dernières années, ces droits ont fait l’objet d’une atteinte systématique ». La chercheuse cite en exemple les nombreuses restrictions imposées par le gouvernement sur l’accès aux moyens de contraceptions remboursés par l’État ou les employeurs.

Pour dépasser la simple dénonciation de ces mesures et avoir un vrai poids dans les décisions politiques, les mouvements féministes ont massivement investi l’arène électorale. Leurs armées de bénévoles sont passées à l’offensive sur le terrain : porte-à-porte, activisme numérique, démarchage téléphonique.

Appelle tes sœurs!

À l’initiative du mouvement Women’s March, issu de la grande marche de 2017 pour les droits des femmes, des soirées d’appels baptisées « Call your sisters » ont été organisées un peu partout aux États-Unis. L’objectif? Faire valoir aux abstentionnistes et aux primovotantes l’importance de cette élection de mi-mandat pour leurs droits. Vu le taux de participation habituel, qui tourne autour de 40% de moyenne, elles étaient nombreuses à convaincre.

N’importe qui peut se porter volontaire pour organiser ce genre de réunion. « C’est la beauté de la chose […]. Ça prend 5 minutes à mettre en place. Pas besoin d’être une virtuose de l’action politique », soutient Laura Kaufmann, une New-Yorkaise qui a organisé sa première soirée « Call your sisters » mi-octobre. Les quinze bénévoles qui y ont participé se sont inscrites sur le site de Women’s March. L’organisation a également fourni les listes de numéros à contacter.

« New York étant un château fort démocrate […] nous avons choisi de cibler les électrices de Flint, au Michigan » raconte Laura. Au préalable, Women’s March a établi un profil sociologique pour chaque zone couverte. « La plupart d’entre elles étaient des Afro-Américaines, plutôt favorables au Parti démocrate, mais qui n’avaient pas voté en 2016 ». Pour autant, Laura et les bénévoles n’ont pas appelé à voter spécifiquement pour les candidats démocrates : « Nous avons un dossier complet sur les différents candidats. Quand on nous demande “pour qui devrais-je voter comme gouverneur?”, nous donnons les informations pour permettre aux électrices de se faire leur propre idée ».

Pour beaucoup de bénévoles, il s’agissait de leur premier contact avec le monde politique. « Même les gens qui ne s’étaient jamais engagés auparavant font tout ce qui est en leur pouvoir pour aider à changer les choses », s’enthousiasme Laura Kaufmann. Il faut croire que la mobilisation de nouvelles forces vives a porté ses fruits : « Les citoyens de Flint ont voté majoritairement démocrate et deux circonscriptions du Michigan ont basculé du côté démocrate, remportées par deux nouvelles venues en politique. Nous sommes fières d’avoir eu un impact direct sur ces résultats ».

Une semaine avant le vote, à Long Island, une soirée d’appel est en cours chez Lisa Bender. Au 34e étage d’un immeuble moderne, cinq femmes, dont deux mères d’enfants en bas âge, sont au téléphone avec des électrices texanes. La liste des numéros traîne au milieu des jouets pour enfants. Le buffet, pourtant copieux, disparaît à vue d’œil. Ancienne enseignante désormais employée par l’Unicef, Lisa multiplie les engagements : contrôle des armes à feu, aide aux sans-abris. « Mais en ce moment, je me concentre surtout sur les droits des femmes. Nous tirons le maximum de cet élan pour apporter des changements et pour nous assurer que les priorités des femmes soient mieux représentées ».

Outre les appels au vote lancés par une légion de militantes, des organisations féministes se sont données pour mission de faire élire des candidates. C’est le cas d’Emily’s List et du National Women’s Political Caucus (NWPC), dont le slogan est « Recruter, former, élire ».

Dans le milieu très compétitif de la politique, les nouvelles arrivantes sont entraînées à perfectionner leur image publique : « Trouver le bon timbre de voix, bien se présenter, répondre à des questions pièges », énumère la vice-présidente de la section Éducation et Formation du NWPC, Cathy Allen. « C’est principalement sur ces points que nous aidons nos candidates, car l’image est toujours prépondérante : au bout de 30 secondes, les gens décident s’ils vous apprécient ou pas. Les idées et les programmes ne comptent pas tellement », poursuit-elle.

Depuis l’élection de Donald Trump, le NWPC, fondé il y a près de 50 ans, a vu son nombre de membres doubler. Ses moyens financiers, qui dépendent en partie du nombre d’adhérents, ont augmenté en conséquence. De quoi renforcer la légitimité de l’organisation auprès des partis. Fini le temps où les femmes étaient cantonnées au porte-à-porte et aux collectes de fonds. « Il ressort de nos études que le public veut plus de femmes en politique. Nous nous sommes assuré que cela remonte jusqu’aux ténors du Parti démocrate, et nous avons obtenu d’eux que 50% des candidates soient des femmes », explique Mme Allen.

Pour autant, le NWPC est bipartisan. Le seul critère de recrutement est d’être pro-avortement. Il n’est donc pas impossible de voir des républicaines obtenir le soutien de l’organisation. « J’ai moi-même dirigé la campagne de Lisa Murkowski, sénatrice de l’Alaska, en 2010. C’est la seule républicaine à avoir voté contre la confirmation de Brett Kavanaugh à la Cour suprême », se félicite Cathy Allen. Aujourd’hui, ce genre de schéma a peu de chances de se reproduire, selon elle : « Il est devenu très compliqué pour une femme pro-avortement d’être investie par les républicains ». La formatrice reconnaît pourtant qu’il est primordial de maintenir le dialogue avec ceux-ci. « Trump est encore là pour 2 ans ».

Sur les 65 candidates à la Chambre et au Sénat soutenues par le NWPC, 58 ont été élues. Parmi elles, Kyrsten Sinema, Ilhan Omar, Rashida Tlaib, Sharice Davids ou encore Deb Haaland, que nous mentionnions plus haut. Leur succès commun illustre non seulement que la jeune génération ose faire le saut en politique, mais aussi que leurs aînées ont à cœur de lui transmettre leurs connaissances.

Un autre monument du féminisme aux États-Unis, Planned Parenthood, a salué le nombre record de femmes élues lors de ces élections. L’organisme fondé en 1917 s’est imposé au fil du temps comme un porte-parole majeur du droit des femmes, et plus spécifiquement du droit à l’avortement. À la tête de l’ONG dans les années cruciales qui ont suivi la légalisation de l’IVG en 1973, Faye Wattleton est bien placée pour savoir que le progrès de la condition féminine n’est pas un long fleuve tranquille : « La lutte pour l’égalité complète est un processus de va-et-vient, de ratés et de progrès. Il y aura toujours des gens pour remettre en question les droits de la personne que d’autres ont obtenus. En tant qu’Afro-américaine, j’en sais quelque chose ».

Des signes encourageants sont néanmoins remarqués par l’activiste : « Je n’ai entendu aucun candidat faire campagne sur la remise en cause du droit à l’avortement, alors que le sujet a toujours joué un rôle clivant dans les élections ». À la lumière des résultats du 6 novembre, on pourrait donc conclure que, oui, la cause des femmes a significativement avancé. « Mais cela ne veut pas dire que c’est réglé. C’est une lutte perpétuelle » , tempère Faye Wattleton.

Les femmes ne demandent pourtant pas la Lune, à en croire Amanda Klasing. « Le féminisme n’est pas une idée radicale, soutient la chercheuse de Human Rights Watch. C’est l’idée que, peu importe leur sexe, les gens aient un accès égal à toutes les opportunités ». Elle constate qu’un nombre grandissant d’Américains se fédèrent derrière la conception que les femmes doivent être considérées comme des citoyennes à part entière.

Malgré les nombreuses embûches sur le chemin de l’égalité, la vague rose qui se dessine est encourageante pour l’avenir. « Il n’est pas impossible que les États-Unis deviennent un pays féministe dans le futur », déclare Amanda Klasing.

*Le 13 novembre 2018, l’issue du recomptage de 8 scrutins, incluant au moins une candidate féminine, était encore indéterminée.

Welcome to a place where words matter. On Medium, smart voices and original ideas take center stage - with no ads in sight. Watch

Follow all the topics you care about, and we’ll deliver the best stories for you to your homepage and inbox. Explore

Get unlimited access to the best stories on Medium — and support writers while you’re at it. Just $5/month. Upgrade

Get the Medium app

A button that says 'Download on the App Store', and if clicked it will lead you to the iOS App store
A button that says 'Get it on, Google Play', and if clicked it will lead you to the Google Play store