Non, il n’y a pas eu de Coup d'État au Brésil

Artistes du Film "Aquarium" au Festival de Cannes

Par : Mateus Bernardino

Dans le milieu politique il n’est pas toujours prioritaire de respecter rigoureusement les définitions scientifiques consacrées. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la cohérence, le formalisme scientifique, les pondérations du langage, la présentation extensive et sincère des idées et des différents arguments n’est pas toutefois l’ordre du jour en matière de discours politique. Ces éléments d’argumentation ne sont pas les instruments rhétoriques les plus privilégiés ou les plus efficaces pour la persuasion et la manipulation des foules, ou pour simplement influencer les interlocuteurs dans le but d’orienter ses décisions.

Les discours épidictiques sont fréquemment instrumentalisés dans le milieu politique, notamment dans les exhortations des populistes. Il n’est pas moins fréquent que l’on s’en sert des déviations grossières des termes consacrés dans les sciences sociales, et cela dans le seul intérêt d’en tirer de ces déviations des bénéfices politiques. Et voilà, c’est dans cette ligne de raisonnement que l’on pourrait concevoir la manipulation opportuniste du terme « Coup d’État » par la gauche politique en Amérique Latine.

La proposition suggérant qu’il y eu un « Coup d’État » au Brésil — comme dans l’épisode récent des artistes du film Aquarius à l’occasion du Festival de Cannes — est une manifestation purement pathétique et désespérée. Ce genre de discours est surtout manipulé par la gauche brésilienne et par les alliés politiques de Dilma Rousseff, il s’agit en fait d’une déformation de ce que l’on entend par la notion « Coup d’État » en sciences sociales. Non seulement le processus d’impeachment du président brésilien est conduit de façon parfaitement légitime et respectueuse des procédures institutionnelles et exécutoires prévues par la constitution du pays, mais encore, l’accusation concernant le crime du président par des membres du Congrès est clairement recevable : le crime de responsabilité du président est manifestement incontestable.

Contrairement à ce qui est suggéré par la dénonciation d’un « Coup d’État », la Constitution brésilienne est toujours souveraine, indépendamment de l’opinion que l’on garde à son égard. Les forces militaires sont toujours protectrices des valeurs républicains inspirés dans cette Constitution, la séparation des pouvoirs se maintient sans quelconque violation tragique des droits fondamentaux, le pays sauvegarde encore les principes démocratiques, la population peut encore jouir de la même liberté de manifestation et d’organisation politico-associative, il n’y a eu aucun renversement dramatique de l’ordre institutionnelle établie : il n’y a aucun élément indiquant un soit disant « Coup d’État ».

Ignorant le fait que la procédure d’impeachment fut introduite au milieu d’accrochages politiques entre des représentants du Parlement et du Pouvoir Exécutif, il faut souligner que, de manière tout à fait surprenante, et contrairement à ce qui s’est malheureusement passé au Venezuela dans le projet bolivarien conduit par Hugo Chávez (qui trouva para ailleurs dans le Parti des Travailleurs de Lula un allié important), les institutions brésiliennes se sont présentées plus solides que l’on ne pourrait espérer. En réalité, l’ambiance dans laquelle le processus de destitution du président a eu lieu n’en change rien en ce qui concerne la nature des dénonciations et des crimes pratiqués.

Le crime de responsabilité de Dilma Rousseff est réel et très bien documenté, il s’agit d’accroître démesurément les dépenses publiques par le biais d’opérations de crédit des banques publiques et sans aucune approbation au niveau du Parlement, ce qui configure bien une atteinte à la Loi de Responsabilité Fiscale. Cette manipulation, réalisée dans des proportions inédites, a collaboré considérablement à l’explosion de l’endettement budgétaire et à l’actuelle crise économique, considérée la plus importante dans l’histoire du pays. Son crime est davantage scandaleux dans la mesure où il s’insère dans la période pré-électorale, là où le candidat a, cyniquement, tout long de la campagne, simplement nié quelconque difficulté financière de la part de l’État, tandis que ses promesses de campagne jouaient sur des mesures populistes fiscalement insoutenables et visaient uniquement la victoire aux scrutins.

Son cynisme s’est confirmé lorsque, tout de suite après une victoire serrée aux élections présidentielles — si l’on peut vraiment faire confiance aux urnes électroniques bolivariennes –, le gouvernement a complètement changé son discours et il a reconnu des problèmes budgétaires graves, par conséquence, ayant entamé des mesures politiques contraires a ce qui fut proposé en campagne. En réalité, le gouvernement a fait justement ce qui suggérait son principal adversaire dans les courses présidentielles, et t’est d’ailleurs pour cela que son niveau de popularité a drastiquement chuté tout de suite après les élections. Beaucoup d’électeurs de Dilma Rousseff se sont sentis trahis par ce changement drastique, la crise économique n’a fait qu’aggraver une situation qui se détériorait sensiblement.

Faut encore dire que, chez le Parti des Travailleurs, ce crime n’est pas le seul et ni le premier dont la responsabilité est directement ou indirectement imputable au président de la République. Tout au long des derniers mandats politiques, des accusations et des procédures criminelles graves se sont cumulés, des crimes qui couteraient le mandat de n’importe quel parti politique ou homme politique dans des pays institutionnellement solides. En rappelant brièvement deux des plus graves, et dans l’ordre chronologique inverse, nous avons eu des accusations démontrant que la dernière campagne présidentielle — et certainement toutes les autres — auraient été financées avec des ressources illicites déviés et accaparés des entreprises publiques, et cela quand les campagnes n’étaient pas financées illégalement par des grandes entreprises privées, la plupart figurant entre les principaux bénéficiaires des emprunts de la Banque Nationale de Développement Économique et Sociale (BNDES) — la « banque brésilienne des Amis du Roi ».

Le second crime dont la responsabilité est imputable au président correspond à l’épisode dit du Mensalão, qui a eu lieu à la période du gouvernement Lula. Ce crime configure l’organisation d’un plan de corruption au niveau du pouvoir Législatif, c’est à dire, il s’agit d’une tentative de rendre inopérant le pouvoir Législatif par l’achat de voix des parlementaires. La corruption ne servait simplement pas à l’enrichissement personnel des membres du gouvernement et ses alliés, elle servait un projet politique socialiste et cherchait le renversement graduel de l’ordre institutionnel établi. Dans un pays normal, ce crime devrait invalider toutes les décisions politiques prises au niveau du pouvoir législatif, destituer le président Lula, casser son droit politique et bannir le Parti des Travailleurs de la vie publique.

Il paraît important de souligner que la manifestation qui a eu lieu dans les marches de Cannes ne repose que sur l’insatisfaction d’une élite d’artistes révoltée avec l’idée que l’on puisse contester politiquement le financement public des projets artistiques et, plus particulièrement, l’ambition d’organiser la production des biens culturels autour du planisme soviétique d’un Ministère de la Culture. C’est par ailleurs une idée d’inspiration française, malgré les conséquences que l’on connaît en Gaule et qu’on ne peut qu’en regretter, au moins pour ce qui concerne le gaspillage des fonds publics. Tout récemment le nouveau gouvernement a, sagement, réduit le nombre de ministères et éliminé le Ministère de la Culture, d’où la révolte des artistes les plus parasitaires de l’argent public.

Quand il ne servait à maintenir le train de vie de cette élite d’artistes, le financement public des biens culturels au Brésil pouvait conduire à la promotion des pièces et des œuvres artistiques dont la nature est troublante, et c’est le moins qu’on peut dire, au moins pour les personnes dont la finesse esthétique n’a pas encore atteint les sommets artistiques de la gauche révolutionnaire. C’est ainsi que l’on peut présenter les ateliers de masturbation en groupe dans des universités fédérales, ou les pièces théâtrales exhortant l’apologie de l’exploration de l’anus. En respect aux lecteurs, nous préférons ne pas apporter ici des images de ces chefs d’œuvres, mais si vous souhaitez avoir une idée de la qualité des pièces artistiques ce lien (+18) vous conduit à un recueil illustratif.

En concluant, le crime de Dilma Rousseff est d’une gravité incomparable a ce qui a été commis par Fernando Collor de Melo lors de son procès d’impeachment. Collor, lui, au moins a eu le courage de renoncer avant que son procès ne touche à sa fin, au lieu de chercher par tous les artifices légaux et illégaux d’en rester au pouvoir, comme on a vu chez le gouvernement Dilma. Comme nous avons signalé au début de ce commentaire, la même gauche politique qui, dans l’épisode de l’impeachment de Collor exaltait la démocratie et l’idée que le peuple puisse destituer des représentants ignobles, changea complètement son discours lorsque cela se passe chez soi.

Finalement, ceux qui connaissent un peu les artifices de langage composant la stratégie rhétorique traditionnelle des socialistes ne peuvent s’étonner lorsqu’il se présente, devant eux, un interlocuteur suggérant l’idée, opportunément conçue, d’appeler des choses semblables de manière différente, dans la mesure que cela puisse rejoindre un objectif politique, c’est à dire, traiter de manière péjorative une action politique réprouvable par la gauche. De la même manière se présente l’idée de nommer des choses différentes par les mêmes mots, dès que cela puisse changer, surtout aux oreilles des électeurs et des interlocuteurs moins avisés, des réalités historiques et concrètes très bien documentés.

« Tchau, Querida ! »